Rural England, II, p
l6o 1-E SOCIALISME AGRAIRE
« Pour en venir à la troisième classe — celle des ouvriers, — elle se trouve indiscutablement aujourd'hui dans des conditions meilleures qu'elle ne l'a jamais été. La demande de bras est considérable ; les salaires sont relativement élevés, — plus élevés à certains endroits que la terre ne permet de payer — ; la nourriture et les autres nécessités sont à très bon marché.
« Malgré ces avantages, cependant, l'ouvrier agricole n'a jamais été plus mécontent qu'il ne l'est à présent. Le fait que, toutes proportions gardées, sa situation est plus satisfaisante que celle des autres classes agricoles, ne l'apaise pas le moins du monde. La diffusion des journaux, le système actuel d'enseignement primaire, l'esprit d'instabilité de notre temps l'ont changé de telle sorte qu'aujourd'hui sa seule ambition est de se détacher du sol qui le nourrit et d'aller tenter la fortune dans les villes. Cela n'a rien d'étonnant car, là-bas, les salaires sont plus hauts, avec des heures de travail plus courtes, des distractions, de la compagnie. Au surplus, le plat pays ne lui donne pas de perspectives d'avenir : ouvrier il est, et, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, il est destiné à rester ouvrier. En outre, dans beaucoup de cas, il est mal logé; en vérité, j'ai constaté que l'insuffisance et la défectuosité des habitations ouvrières constitue un facteur important parmi ceux qui augmentent l'exode rural. L'ouvrier oublie qu'à la ville ce sera pis encore et c'estainsi qu'il part, laissant derrière lui des champs à moitié labourés et des hameaux qui déclinent. »
LE SOCIALISME AGRAIRE l6l
Naturellement, à mesure que ces désertions se multiplient, l'offre se tend à diminuer encore et les salaires agricoles à hausser.
Il ne faudrait pas exagérer, toutefois, cetteinfluence de l'exode rural sur le taux de la rémunération et, à vrai dire, Jaurès nous paraît bien optimiste quand il soutient que, dans les campagnes, la main-d'œuvre pourrait facilement devenir souveraine, parce qu'elle se fait rare, parce qu'il n'y a pas de réserve à qui puisse faire appel la propriété bourgeoise (i).
Bien des facteurs, en effet, contiennent dans des limites assez étroites la tendance à la hausse que nous venons de constater.
D'abord, il ne faut pas oublier que, dans la plupart des régions, les ouvriers qui restent aux champs sont les plus vieux, les plus faibles, les plus incapables de se défendre contre l'exploitation patronale et de s'organiser pour le relèvement de leurs salaires.
En second lieu, si la demande de bras est considérable pendant la belle saison, elle se réduit de plus en plus pendant la saison d'hiver, à mesure que les machines à battre remplacent le battage au fléau.
Enfin, il n'est pas contestable que, dans beaucoup d'exploitations agricoles, les fermiers, écrasés par le poids des fermages, se trouvent — ou du moins se trouvaient, car la prospérité agricole semble renaître — dans l'impossibilité matérielle d'augmenter les salaires.
i. Jaurès, Etudes socialistes. Le mouvement rural, p. 7.
C'est ainsi, par exemple, qu'un fermier de Sussex exprimait à Ridder Haggard l'opinion que si les salaires agricoles étaient augmentés de 50 0/0, il serait possible de retenir les travailleurs aux champs. Seulement, pareille augmentation absorberait, et au-delà les profits du fermier. «Je serais obligé d'aller au workhouse et mes hommes auraient la ferme» (1).
Ce sont là des motifs puissants pour que les salaires de l'agriculture restent inférieurs à ceux de l'industrie, même en tenant compte des différences de prix de la vie.
Mais, en outre, il serait inexact de dire qu'en général — Jaurès ne parle d'ailleurs que d'un cas particulier : les ouvriers vignerons du plateau de l'Albigeois — il n'y ait pas, dans les campagnes, d'armée de réserve à qui puisse faire appel la propriété bourgeoise.
Cette armée de réserve existe : ce sont les ouvriers nomades qui se transportent, à certaines époques, dans les régions où, sans eux, la main-d'œuvre serait trop rare ou trop exigeante.
Tout le monde a entendu parler des Sachsengœnger, des ouvriers slaves qui vont faire la récolte des betteraves en Allemagne (2), on bien des ouvriers flamands qui se répandent, chaque année, dans le Nord et même dans le centre de la France pour combler