T. II, p
avoir exposé les résultats obtenus sur le continent par les coopératives de crédit agricole, ajoute :
« Si nous nous tournons vers l'Angleterre c'est pour constater, comme il fallait s'y attendre, que, dans cette matière qui touche si directement à l'intérêt de l'agriculture et du bien-être çjes populations agricoles, rien, ou presque rien, n'a été fait. En 1895, sur les instances de M. Jcrburgh M. P. quelques renseignements furent recueillis sur le continent par les agents du Foreign Office, mais on s'en tint là. Il est bien vrai que, grâce à l'énergie et à l'initiative de M. Jerburgh, la Coopérative Bank Association a été fondée, mais, jusqu'à présent, elle n'a pas beaucoup prospéré. Comment pouvait-il en être autrement, quand il faut lutter contre une mer de préjugés, d'ignorance et d'indifférence parlementaire. »
En somme, ce coup d'œil rapide sur la géographie de la coopération rurale, dans l'Europe occidentale, nous amène à faire les constatations suivantes : d'une manière générale, les coopératives agricoles n'existent pas, ou sont clairsemées et de formation récente dans les pays de grande culture ; elles ne sont guère plus nombreuses dans les régions où dominent encore le métayage et la propriété paysanne à l'ancienne mode, produisant avant tout pour la consommation de la famille et le marché local : elles pullulent, au contraire, dans les régions où le morcellement se combine avec la culture intensive.
Il paraît assez facile, d'ailleurs, d'expliquer ce triple phénomène.
Dans les pays de grande culture, les petits cultivateurs se trouvent, en général, dans des conditions d'infériorité telle, pour l'élevage et la production des céréales, que, s'ils sont abandonnés à eux-mêmes, ils végètent, sans avoir la préoccupation de sortir de leur isolement et de renoncer à leur routine. Si quelques associations se forment, c'est bien moins par leur propre initiative, que par des interventions du dehors, dans un but politique ou religieux. Quant aux gros fermiers, ils ne s'associent point — sauf peut-être pour fonder une distillerie, une fabrique de sucre, un entrepôt de blé — parce que, se suffisant à eux-mêmes, ils n'ont pas besoin de caisses Raiffeisen, de syndicats agricoles, de coopératives de laiterie, pour obtenir du crédit, acheter à bon compte leurs engrais et fabriquer ou vendre, dans des conditions satisfaisantes, leur beurre ou leur fromage.
Dans les pays arriérés, les métayers et les paysans propriétaires ne s'associent point, non seulement parce qu'ils sont ignorants et routiniers, mais parce que, pour eux, le besoin d'association ne se fait pas sentir. Pourquoi créeraient-ils des « sections d'achat » pour les machines ou les engrais chimiques, puisqu'ils n'usent pas d'engrais chimiques et emploient encore l'araire de leurs aïeux ? Pourquoi fonderaient-ils les caisses Raiffeisen, puisqu'ils ne songent pas à augmenter leur capital d'exploitation ?
Pourquoi organiseraient-ils des coopératives de vente, puisqu'ils consomment la plus grande partie de leur production et portent le surplus au marché de la ville voisine.
Aussi les voyons-nous, tout au plus, se grouper pour l'exploitation d'une «fruitière » ou, depuis quelques années, pour la location en commun d'une machine à battre.
Mais il en va tout autrement dans les pays à population dense, où l'industrialisation de l'agriculture coïncide avec la division du sol en un grand nombre de petites exploitations.
Ici, les associations sont généralement nombreuses, parce qu'elles sont indispensables.
La majorité de la population rurale se compose, soit de petits fermiers locataires, soit de paysans propriétaires qui ne peuvent améliorer leur culture sans contracter des engagements plus ou moins onéreux.
Ceux-ci ne peuvent se contenter de vivre, en produisant ce qu'ils consomment, en consommant ce qu'ils produisent. Ils doivent, à tout prix, gagner de l'argent, ne fût-ce que pour payer leurs fermages ou les arrérages de leurs dettes. Ils doivent, sous peine de mort économique, lutter contre les entreprises concurrentes. Il leur est indispensable d'avoir à leur disposition des machines, d'acheter leurs engrais à des conditions avantageuses, de sélectionner leur bétail, de s'assurer contre les risques agricoles, de disposer
du crédit nécessaire pour réaliser toutes ces transformations.
D'où la floraison extraordinaire des caisses Raiffeisen, des syndicats d'élevage, des mutualités d'assurance contre la mortalité du bétail, des coopératives d'achat, de vente ou de transformation des produits agricoles, dans les pays comme la Belgique, le Danemark, la Prusse Rhénane, le Nord de l'Italie.
Assurément, ce serait une exagération évidente de prétendre que, dans toutes ces régions de culture intensive, la propriété paysanne n'existe plus qu'à l'état d'exception, soit qu'elle ait été remplacée par l'affermage, soit qu'elle appartienne en réalité aux créanciers des paysans. A qui voudrait généraliser ainsi il suffirait d'opposer l'exemple du Danemark, qui est, à la fois, un pays de coopération et de petite propriété.
Mais il n'en reste pas moins que des associations rurales se développent surtout dans les régions où les causes qui tendent à amener le morcellement, l'affermage ou l'endettement de la propriété paysanne, sont le plus intensément en action.
Et, comme les avantages qu'elles procurent aux cultivateurs sont également accessibles aux cultivateurs locataires et aux paysans propriétaires, ces derniers n'y peuvent évidemment pas trouver un moyen de rétablir l'équilibre en leur faveur, si d'autres facteurs tendent à substituer le faire-valoir indirect au faire-valoir direct. La hausse de la valeur vénale du
sol, l'égalité obligatoire des partages, la nécessité d'accroître le capital d'exploitation, la tendance des capitalistes à acheter des terres, continuent à agir , et, somme toute, les coopératives nous apparaissent plutôt comme des institutions ayant pour but, ou pour effet, de faciliter aux paysans le paiement de leurs fermages ou des intérêts de leurs dettes, que d'assurer la conservation des petites propriétés.