II. — LE TRAVAIL DANS LA FABRIQUE
L'importante fabrique où travaille M. Goehre, la grande construction vitrée, avec le mouvement et le bruit des machines, l'animation qui règne partout, lui donnent au premier abord une impression grandiose : la noblesse du travail humain s'y reflète... pour le poète qui passe. Les prolétaires qui viennent y peiner chaque jour sont moins accessibles à ce sentiment littéraire.
Des hommes seuls y sont employés. Il n'y a qu'une douzaine de jeunes ouvriers et d'apprentis, entre treize et dix-sept ans *.
Comme on construisait des machines, les métiers les plus différents étaient représentés, serruriers, tourneurs, menuisiers, etc. Le travail est long, difficile,
On comptait, en 1890,241 737 jeunes ouvriers adolescents, et employés dans les fabriques de l'empire. Depuis 1888, l'augmentation a été de 49 572.
compliqué. L'agencement des machines exigeant l'exacte concordance de toutes les parties, l'accord nécessaire dans le travail faisait naître chez les ouvriers un sentiment de solidarité très puissant, analogue à celui qu'ils ont de l'identité de leurs intérêts vis-à-vis du patron. Sauf pour quelques travaux particuliers, on échappait à cette monotonie d'occupation, à cet abrutissement physique et intellectuel que Karl Marx a décrit avec tant de complaisance dans le Capital. Les tâches les plus spécialisées, et par conséquent les moins attrayantes, étaient celle des peintres, recouvrant éternellement les machines de la même couleur grise, celle des selliers cousant sans relâche les mêmes courroies, enfin celle des polisseurs, qui polissaient, polissaient, trois cents jours par année.
La journée de travail durait onze heures, avec une seule heure de repos, de midi à une heure, et le matin après huit heures, 20 minutes pour le déjeuner. Le travail finissait le samedi à cinq heures, et commençait le lundi à sept heures. On était payé à l'heure ou à forfait ! , et le paiement avait lieu tous les quinze jours.
1. Les démocrates socialistes sont des adversaires du travail à forfait. L'imprimeur socialiste Werner, de Berlin, ex-éditeur de la Tribune populaire, le journal d'extrême gauche du parti, désireux de mettre d'accord les principes et la pratique, payait largement ses aides typographes non à forfait mais à la journée, et ils jouissaient dans son imprimerie de toutes les libertés que réclame la démocratie socialiste. Le résultat fut qu'on lui rendait pour son argent un travail dérisoire. A ses observations les aides-typographes répondaient en chantant à tue-tête la Marseillaise des ouvriers :
A bas la tyrannie!
Werner fut obligé de jeter par-dessus bord les principes socialistes du travail à la journée. Il congédia deux ouvriers qui