IV. — SENTIMENTS POLITIQUES ET SOCIAUX DES OUVRIERS
Tous les ouvriers de Chemnitz et des environs, à peu d'exceptions près, sont aujourd'hui rattachés au parti de la démocratie socialiste *. Ils sont pénétrés de l'op-
1. « L'ouvrier prussien (et cela est également vrai de l'ouvrier saxon) passe forcément sept années à l'école et trois ans dans l'armée, avant de prendre un métier et de travailler à son profit. Il se marie de bonne heure, il a une masse d'enfants, la nécessité de peiner pour les entretenir tous sur un marché de travail où l'excès de concurrence fait baisser les salaires, l'oppresse. Il a d'abord une tendance de race à posséder une haute idée de lui-même et à critiquer les autres; il n'est que trop justifié dans son aversion profonde pour les patrons aristocratiques et en général les gens riches, qui en Allemagne sont beaucoup moins généreux et ont beaucoup moins d'égards pour la classe ouvrière que dans d'autres pays. Aussi est-il particulièrement accessible aux arguments et à l'attrait de la propagande socialiste. » (Harold Frédéric, The young Emperor William II of Germany, Londres. 1891, p. 233.)
La bourgeoisie allemande a perdu toute influence sur la classe ouvrière, pour ne pas s'être occupée d'elle à temps.
position des intérêts des ouvriers et de ceux qui les emploient, remplis du désir de s'organiser en un quatrième état *, afin de pouvoir s'émanciper. Ils suivent aveuglément les chefs et croient en eux comme à des Christs libérateurs : « On me Ta dit plus d'une fois en plein visage, écrit M. Goehre : Ce que Jésus-Christ était jusqu'à présent, Bebel et Liebknecht le seront un jour. » Les ouvriers de l'industrie sont si étroitement liés à leur parti, qu'aucune force régnante, aucune puissance intellectuelle ne peut présentement les en séparer. En un mot, la démocratie socialiste c'est le monde ouvrier. Tous sans exception, jeunes ou vieux, dans une situation favorable ou précaire, mariés ou non, plus ou moins cultivés ou intelligents, toutes les classes et les catégories de la fabrique lui appartiennent. « Tout est ici démocrate socialiste, disait-on à M. Goehre, même les machines. »
Assurément il en est peu qui soient clairement orientés vers les buts du parti. Les chefs et les meneurs, leurs amis et leurs élèves, c'est-à-dire 3 ou 4 p. 100 de l'ensemble, au plus, comprennent le fond d'idées, connaissent le programme du parti socialiste. Il y a parmi eux des idéalistes allemands, de ces enthousiastes, dont Bebel est le type supérieur. Quelques-uns aussi sont dévorés d'ambition. Mais ceux qui dans cet état-major songent à leur propre intérêt, à leur avantage égoïste, forment la minorité.
Il ne faut pas, d'après cela, se représenter les ouvriers comme une masse uniforme, mais comme
1. Les ouvriers des villes auront beau s'organiser en 4 e état r il leur sera difficile, faute d'intérêts communs, de se confondre avec les paysans, et le jour où ceux-ci réclameraient la formation d'un 5 e état, le 4 e serait non moins annihilé par eux que la bourgeoisie par les ouvriers, et ceux-ci deviendraient à leur tour une caste privilégiée dans le corps social.