ANTISÉMITISME
laissèrent une réputation de théologiens savants. Le nom de famille, Mordeehaï, fut supprimé par son grand-père. Son père, avocat au tribunal de Trêves, se fit baptiser, quand la ville passa de la domination française sous celle de la Prusse en 1844, pour ce motif, dit-on, qu'il aurait dû sans cela renoncer à une profession libérale, interdite aux gens de sa race. Tel fut également le motif de la conversion de Henri Heine. On a cherché dans cette religion forcée la cause de la violence des attaques de Karl Marx contre le christianisme. Disciple zélé de Hegel, Marx appartint dès le début à cette école révolutionnaire de la gauche hégélienne qui, en ces temps propices à l'exégèse, se proposait de purger la raison humaine de ses vieilles croyances. Dans un de ses premiers essais, qu'il écrivait en 1843, à 25 ans, il considère que la critique de la religion doit précéder toute autre critique. La religion est V opium du peuple, il importe à son bonheur véritable qu'il la supprime comme bonheur illusoire. Il n'est pas d'ailleurs plus favorable au judaïsme qu'au christianisme : dans un second essai publié l'année suivante, il traite la question juive au point de vue de l'émancipation des juifs, de l'égalité des droits à leur accorder : « Quel est, demande Marx, le fondement temporel du judaïsme? c'est le besoin pratique, l'intérêt personnel. Quel est le culte temporel des juifs? le trafic usuraire. Quel est leur Dieu temporel? L'argent. » Le judaïsme lui apparaît en conséquence comme un élément antisocial; et sa conclusion ne manque point d'ironie : « L'émancipation sociale des juifs, c'est l'émancipation de la société du judaïsme. » La question alors soulevée était celle de l'émancipation, et non, comme aujourd'hui, celle de la persécution. Le parti socialiste n'a pas adopté ces opinions de jeunesse de Karl Marx; un de
ses présidents actuels est un juif capitaliste, le député Singer. Ce sont des conservateurs chrétiens qui attisent aujourd'hui l'antisémitisme en Allemagne.
Marx débuta par l'étude du droit, aux universités d'Iéna et de Bonn, alors que son goût le portait vers l'histoire et la philosophie. Il songeait à suivre la carrière académique, et se préparait, en 1842, à se faire recevoir docent de philosophie. Mais parce qu'il jugea qu'il ne jouirait pas d'une pleine liberté de parole, comme professeur, et surtout parce que, depuis l'avènement au trône de Frédéric-Guillaume IV, en 1840, un souffle d'opposition plus fort et plus brûlant semblait traverser la Prusse, Marx devint journaliste, et se jeta dès le début dans le radicalisme extrême.
Il n'est pas aujourd'hui de ressource plus efGcace, si l'on cherche à gagner une rapide influence. Plus d'un se proclame radical et socialiste pour la même raison que dans les royautés bien affermies on professe une foi royaliste exaltée : c'est le moyen de parvenir. En Prusse toutefois, où la vie et les partis parlementaires n'existaient point, le plus clair bénéfice que l'on pût retirer de telles opinions, c'étaient les tribunaux, la prison, l'exil. De brillantes perspectives d'avenir s'ouvraient devant Marx, soit dans le haut enseignement, soit comme fonctionnaire de l'État, s'il eût suivi les voies régulières. Les mobiles qui nous font agir sont difficiles à démêler et toujours complexes : l'ambition, l'intérêt, l'orgueil y ont leur part, et aussi la vocation obstinée, les convictions ardentes et généralement sincères dans la première jeunesse. Marx et Engels manifestent le tempérament révolutionnaire dès l'origine. Us sont nés tels.
Les idées démocratiques de la Révolution française, en même temps que le Code civil, avaient pris racine