‹ Le socialisme allemand et le nihilisme russeChapitre 14 sur 203 · THÉORIES DE LASSALLE · texte numérisé non relu

THÉORIES DE LASSALLE

y déchaîné le courant de la démocratie. Le prince de Bismarck, en établissant le suffrage universel, a voulu oindre d'une goutte d'huile démocratique le nouvel empire. Est-il sûr qu'il ait travaillé pour le roi de Prusse? La goutte est devenue tache et s'étend chaque jour davantage. Les partis conservateurs maudissent

„ ce suffrage comme « une arme effrayante, qui menace de destruction notre civilisation et notre moralité, et donne à la démocratie sociale, pour un temps assez éloigné, les chances d'une victoire qui n'a rien d'invraisemblable ».

Les débuts du parti socialiste ont été modestes : à l'origine, ce n'est qu'un ruisseau, à peine visible. Les ouvriers vivaient tranquilles dans la pauvreté et l'ignorance : pour que naisse le mécontentement, il faut plus de bien-être, plus d'information sur les conditions du travail dans d'autres pays. Lassalle employait toute son éloquence à allumer les convoitises; démocrate fastueux et viveur, il reprochait aux ouvriers leur « maudite frugalité », tonnait contre ceux qui exigeaient de l'ouvrier l'épargne, alors qu'il a les poches vides, le self-help, alors qu'il est désarmé devant le capital, comme l'homme qui n'aurait que ses dents et ses ongles, pour lutter contre l'artillerie la plus perfectionnée. Habile à tirer des problèmes économiques des formules éclatantes et à les lancer dans les foules, il empruntait à Ricardo sa prétendue loi d'airain qui courbe l'ouvrier sous le joug de la misère ; car si les gages tendent à augmenter, la population ouvrière s'accroît; s'ils baissent, elle émigré, ils ne peuvent donc dépasser un certain taux, — loi réfutée par mille exemples, dont le plus remarquable est celui des trades unions. Liebknecht, au congrès de Halle, a d'ailleurs rejeté celte loi d'airain à la vieille ferraille, parmi les armes rouillées. Lassalle, tout en

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conservant la propriété privée, invoquait comme Louis Blanc, l'assistance et le crédit de l'État, « cet antique feu de Vesta de toute civilisation », pour fonder des sociétés coopératives, qui affranchiraient graduellement les ouvriers de la tyrannie du capital.

Ce retentissant appel aux esclaves du salaire fat peu écouté. A Berlin, ses partisans tombèrent de 200 à 25. Le parti socialiste y a compté en 1890 plus de 125 000 voix. Lassalle oblint plus de succès dans les districts industriels, sur les bords du Rhin, où son dernier voyage triomphal fut, disait-il, celui d'un fondateur de religion. A sa mort, l'association des ouvriers allemands avait recruté 4610 membres. Il avait donné à son parti une organisation centralisée et une discipline semblable à celle d'une armée qu'une seule volonté anime. Le président nommé par l'assemblée annuelle exerçait un pouvoir presque dictatorial. Une telle dictature n'était possible qu'avec une personnalité comme celle de Lassalle. Cet homme .génial, à la volonté de fer, aux plans immenses, intéressant comme un personnage de roman, savant d'académie, orateur de carrefour, beau parieur de salon, doué de ce charlatanisme indispensable aux politiques, vénéré comme le premier saint du calendrier socialiste, était venu trop tôt pour le rôle qu'il voulait jouer. Il ne réussit pas à entraîner les foules; il avait jeté la semence, il fallait les deux grands orages de 1866 et de 1870 pour faire lever la moisson.

Peu de semaines après la mort de Lassalle, tué en duel à la suite d'une aventure amoureuse qui, à ce moment, intéressait plus sa vanité que la question ouvrière, — Marx fondait à Londres, le 28 septembre 1864, V Association internationale des travailleurs^ la Sainte-Alliance des prolétaires de tous les pays contre la bourgeoisie et le capitalisme. Ainsi que

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