RÉQUISITOIRE CONTRE LA BOURGEOISIE
Les idées fondamentales du Manifeste reposent sur la conception matérialiste de l'histoire. Avant Marx, Saint-Simon, Fourier, Louis Blanc avaient démontré que la politique dépend de l'économie politique, et que l'opposition et le combat des classes dominent toute Thistoire. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, oppresseur et opprimé ont toujours été en opposition l'un avec l'autre, tantôt ouvertement, tantôt secrètement; en un mot le rapport entre pauvres et riches est le seul élément révolutionnaire du monde. Ce combat a amené la transformation de la société, il s'est terminé par la disparition commune des classes combattantes, remplacées par de nouvelles classes hostiles. — Notre époque, celle de la bourgeoisie, se distingue des autres époques en ce qu'elle a simplifié le combat des classes. Il n'y a plus aujourdliui en réalité que deux camps, ceux qui possèdent d'un côté, les prolétaires de l'autre.
La bourgeoisie a commencé à se former grâce à l'essor de la navigation et du commerce, résultant de la découverte de la roule des Indes, grâce à la formation des grandes villes qui ont hâté la fin de la féodalité. L'essor de la production par la vapeur et les machines, la grande industrie, l'extension du marché ont amené des changements sans précédents, accumulé le capital entre les mains de la bourgeoisie ; sa puissance est le résultat d'un long développement, d'une série de révolutions économiques et politiques, de la formation des grands États, du régime représentatif qu'elle a organisé à son profit.
Cette classe, autrefois opprimée, est devenue à son tour oppressive, elle a joué dans l'histoire un rôle très révolutionnaire. Partout où elle est arrivée à la domination, elle a détruit les rapports patriarcaux, idylliques. Le lien féodal complique qui rattachait J. Bourdeau. 13
l'homme à son supérieur naturel, elle l'a impitoyablement brisé ; elle n'a laissé subsister d'autre union d'homme à homme que l'intérêt nu, le paiement comptant, sans eœur. Elle a transformé le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, l'homme de science, en ses ouvriers salariés. Elle a arraché aux relations de famille le voile d'un sentimentalisme touchant, elle les a ramenées à de simples questions d'argent. A l'en- < thousiasme religieux, chevaleresque, elle a fait succéder le froid calcul de l'égoïsme, supprimé la dignité personnelle en traitant le travail comme une simple marchandise; en place de libertés bien acquises et garanties, elle a proclamé la liberté du commerce sans conscience; à une exploitation enveloppée dans les illusions politiques et religieuses, elle a substitué une exploitation ouverte, impudente, sèche, immédiate.
En s'enrichissant, en supprimant de plus en plus l'éparpillement de la propriété, en faisant disparaître les petits métiers, en étendant la production et le marché, elle a amené la surproduction et les crises, l'anarchie économique, et forgé elle-même l'instrument de sa ruine.
Le prolétariat qui détruira la bourgeoisie s'est développé en même temps qu'elle. Les anciennes classes moyennes, les petits patrons, marchands, manœuvres, paysans, tombent dans le prolétariat, soit par suite de la concurrence, soit parce que les nouveaux modes de production déprécient leur habileté. Le cours de l'évolution sociale séculaire a amené l'exclusion graduelle de la terre et du capital, pour la classe qui produit. L'ouvrier est devenu une simple marchandise, le prix de son travail est soumis à la concurrence et aux oscillations du marché. Il appartient à la machine; et les perfectionnements techniques permettent