BISMARCK ET LIEBKNECHT
de plus en plus dans les voie3 de l'opportun et de l'ex* pédient.
Banni d'Allemagne, Liebknecht passa treize années à Londres dans la société de Marx et d'Engels. 11 s'éprit d'admiration pour Disraeli, le premier homme d'État, selon lui, qui ait compris l'importance universelle de la question sociale. Dans son roman de Sybil, ou les deux Nations 1 , Disraeli, le peintre ébloui de l'opulence anglaise, a laissé un tableau de la misère au temps du chartism et de l'esprit révolutionnaire qui animait la classe ouvrière, d'un réalisme tel que Liebknecht l'égale à celui de M. Zola. « L'État, écrit Disraeli, n a qu'un seul devoir, assurer le bien-êlre des masses » , et le ministre conservateur rêvait d'organiser contre la bourgeoisie libérale, qu'il exécrait, la ligue du torysme et du prolétariat, sous l'égide d'une monarchie populaire.
Telle était aussi la politique de M. de Bismarck dès le début de son ministère (fin de septembre 1862). La même année, Liebknecht, rentré en Allemagne, fondait à Berlin, avec son ami Brass, la Gazette de l'Ailemagne du Nord, destinée « à combattre le bonapartisme à l'extérieur, le faux libéralisme bourgeois à l'intérieur, dans le sens de la démocratie et du républicanisme ». Mais Brass, le républicain rouge de 1848, passait, avec armes et bagages, comme Lothar Bûcher et d'autres «• apostats », au service du ministre qui connaissait l'importance de la presse et la façon d'en user. Convaincu que tout s'achète et que l'honnêteté est une marchandise qui se paye seulement un peu plus cher, H. de Bismarck fit proposer à Liebknecht de continuer à écrire dans ce journal des articles de ten-
1. Sybil, traduit par Mme Liebknecht, fait partie de la bibliothèque socialiste allemande.
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dance socialiste très avancée. Ces offres ne reçurent pas l'accueil que leur auteur en pouvait attendre. Après dix-huit années de luttes sans trêves, Liebknecht nourrit, à l'égard de l'ancien chancelier, une haine furibonde que sa chute même n'a pas apaisée. La disgrâce du prince ne lui suffit pas. Il voudrait encore lui ravir l'honneur.
Expulsé de Berlin en 1865, Liebknecht se fixait à Leipzig, où il trouvait, à la veille et au lendemain de la guerre de 1866, l'auditoire le plus favorable à sa propagande contre la Prusse, qu'il ne cessait de dénoncer comme delenda Carlhago. Les Allemands venaient de se canonner entre eux. Le seul nom prussien excitait en Saxe les plus violentes passions. A l'antipathie invétérée de ces populations douées et polies pour la morgue et l'arrogance des Junkers se joignait l'humiliation de la défaite. La nouvelle confédération de l'Allemagne du Nord laissait dans les États du Sud des légions de mécontents. Liebknecht exprimait le sentiment général lorsqu'il flétrissait l'hégémonie de la Prusse comme la malédiction, la mutilation de la patrie, lorsqu'il défendait l'idée, populaire en Saxe, de la Grande Allemagne, d'où les frères d'Autriche ne seraient pas exclus. L'administration militaire prussienne supprime son journal. Il retourne à Berlin sur la foi de l'amnistie, on l'emprisonne. Il revient ensuite à Leipzig sans ressources, sans perspectives d'avenir. Il y avait gagné un partisan, l'ouvrier tourneur Bebel *, qui en valait des milliers.
Liebknecht est le chef de la démocratie socialiste; Bebel en est l'apôtre. Né en 1840, il est fils d'un sous-
1. Bebel est aujourd'hui à la tête de la maison de Leipzig Fesleib et Bebel, qui fabrique des loquets et des boutons de cuivre.