ATTENTE D'UNE GUERRE EUROPÉENNE
La propagande socialiste n'est que secondaire pour les terroristes 1 ; elle est essentielle pour une autre fraction du nihilisme qui s'est approprié le programme du grand adversaire de Bakounine, Karl Marx. D'après les partisans de Marx, « la révolution ne se fait pas % elle devient ». Ils renoncent à l'agitation parmi les paysans russes, parce que ceux-ci n'ont pas atteint le degré dévolution requis*; ils ne s'adressent qu'aux ouvriers de fabrique, et se rattachent, par le lien de l'émigration, au mouvement ouvrier européen. La doctrine internationale les distingue encore des terroristes, qui ont pris maintenant un reflet panslaviste. Leurs principaux chefs sont Axelrod et Plechanof, collaborateur de la Revue socialiste allemande la Neue Zeit , l'ex- colonel Lawrof, qui, au congrès marxiste de Paris, en 1889, a rendu compte du mouvement révolutionnaire russe. Ils tentent d'organiser en Russie, autant que le permettent les circonstances, une réduction en miniature du socialisme autoritaire des pays industriels tels que l'Allemagne 3 , de susciter la lutte du prolétariat contre le système capitaliste.
Les nihilistes sans distinction, comme le parti socialiste révolutionnaire dans toute l'Europe, attendent
frère de l'ancien gouverneur de Gharkof, assassiné par les nihilistes, lui-même ancien chambellan de l'impératrice, avait été un zélateur de la propagande agraire. Il s'évada de prison à Pétersbourg. Il a été implique en France dans le procès des anarchistes de Lyon en 1883, et condamné.
1. D'autres groupes encore voudraient s'allier aux libéraux, afin d'accomplir des changements politiques.
2. D'après Plechanof, le mir, la commune agraire, bien loin d'offrir le modèle d'une institution socialiste, est un des fondements de l'absolutisme russe, et favorise l'exploitation des paysans par la bourgeoisie de la province.
3. Die revolutionâren Strômungen in Russland, von Semen Petrof, dans le journal Vorwaerts, n ' 103 et 233. — 1891.
leur succès d'une grande guerre européenne, qu'ils considèrent comme certaine, et qui sera suivie vers la fin du siècle d'une révolution fatale *. Partout le peuple arrivera à la domination. La question désormais posée ne sera plus : « Gomment partager les territoires? » mais bien : « Comment organiser la société 2 ? »
1. Paroles d?un révolté, p. 1. Le prince Krapotkine rappelle que c'est aussi la conviction de l'historien allemand Gervinus, que le siècle se terminera par une grande révolution.
Sans exagérer outre mesure le danger socialiste, on ne saurait méconnaître qu'une grande guerre européenne rendrait ce danger plus pressant : « Il serait à craindre qu'au lendemain de la guerre une fureur sanguinaire, comme celle qui s'est manifestée en 1871, lorsqu'à 'éclaté la Commune, ne s'emparât des foules entraînées et habituées à verser le sang; l'ordre actuel et les dynasties pourraient y sombrer. Les socialistes disent : une société où une telle boucherie de peuples est possible mérite de disparaître, et certes cet argument est plus puissant que tout le catéchisme socialiste. Que ceux qui rompront la paix y réfléchissent. » (Th. Barth, Die Nation, 19 septembre 1891.)