ABANDON DE LA LOI D'EXCEPTION
le peu de succès de sa politique intérieure, le prince de Bismarck, avec son tempérament de Junker, ne perdait rien de sa foi en la force brutale. L'essai malheureux du Kulturkampf, le peu de succès de sa police, de ses juges, de ses reptiles, pour détruire en quelques années l'Église catholique, ne l'avait pas éclairé; il pensait étouffer par les mêmes moyens la religion naissante à son berceau. Il demandait seulement qu'on lui accordât d'une façon permanente le droit d'expulsion. Après l'échec des élections, il ne pouvait songer à l'obtenir du nouveau Reichstag. Le prince mis de côté, on laissa tomber celte arme, qui n'avait été meurtrière que pour celui qui la maniait. Pour le parti, quel triomphe! Des médailles commémoratives furent frappées en souvenir de cette victoire. On fêta le retour des compagnons bannis de Berlin * dans des réunions fraternelles où Ton entonna le chant des Tisserands silésiens de Henri Heine :
Maudit le dieu des riches! Maudit le roi des riches!
Nous tissons, nous tissons...
Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul.
L'abandon de la loi d'exception créait au parti une situation nouvelle : elle avait apaisé d'éternelles querelles, maintenu la discipline, achevé l'éducation politique; on parlait du programme le moins possible, on se bornait à critiquer le protectionnisme, à se plaindre de la cherté des subsistances dont souffrait le petit peuple. Les chaînes de la loi une fois tombées, une discorde éclatait aussitôt dans le camp socialiste, sur laquelle les adversaires fondaient de grandes espérances.
1. Des 80 compagnons obligés de quitter l'Allemagne, aucun n'est revenu. Fritsche est demeuré en Amérique; Most et Hasselmann, exclus du parti, vivent à l'étranger.
52 l'agitation politique
Par la force des choses, la loi d'exception avait donné une importance prépondérante aux députés membres du parti, la fraction, comme on l'appelait. L'immunité parlementaire leur laissait une certaine liberté d'action, eux seuls pouvaient parler librement du haut de la tribune. Ils dirigeaient presque sans contrôle les affaires de la démocratie sociale et se trouvaient ainsi investis d'une sorte de pouvoir dictatorial. Les vieux chefs qui avaient traversé les temps difficiles étaient devenus prudents; ils s'étaient modérés à mesure que le parti grandissait; ils avaient le sentiment de leur responsabilité. Les jeunes, au contraire, à leur tête le nouveau député Schippel, le docteur Bruno Wille, sortis de milieux universitaires, meneurs de l'opposition berlinoise, où se trouvent les partisans les plus agités, les plus avancés, excités d'ailleurs, par la victoire électorale et la défaite du prince de Bismarck, et comme s'il suffisait d'une poussée hardie pour faire rouler la bourgeoisie au fond de l'abîme, accusaient les chefs de dictature, de parlementarisme, de modérantisme, leur reprochaient de prendre part à une réforme qui n'était que charlatanisme grossier. Ils exigeaient que toutes les forces du parti fussent consacrées à l'agitation révolutionnaire. Mais Bebel, Liebknecht, Singer, étaient trop populaires, ils avaient rendu trop de services pour qu'on réussît à les mettre en suspicion. Ils n'eurent qu'à se montrer dans les réunions publiques, à Dresde, à Berlin, pour avoir raison de cette opposition de « gens de lettres ». La querelle des deux politiques devait être solennellement tranchée au congrès de Halle.
La fraction avait fixé au 12 octobre la réunion du congrès qui devait mettre fin à ses pouvoirs, reconstituer le parti, discuter la politique dans le passé, fixer