JANUS BIFRONS
aurions perdu par là tout crédit sur l'esprit de nos collègues. Mieux valait s'efforcer d'obtenir quelques perfectionnements aux lois ouvrières en discussion. » Il y a plus, on a modifié au Congrès d'Erfurt dans le sens que réclamait Vollmar, le paragraphe concernant la religion; on y a ajouté la liberté pleine et entière aux associations religieuses de s'organiser librement, comme si le parti combattait maintenant pour la liberté de l'Église, en réalité afin d'entraver l'hostilité du clergé à l'égard des socialistes. Et Liebknecht a pareillement prêché la modération sur la question religieuse, jusqu'à dire : « nous avons horreur de toute moquerie de la religion : celui qui est pris dans ces préjugés peut être éclairé, mais non moqué * ».
Puisqu'il y a accord sur tant de points, d'où vient donc la divergence entre Vollmar et le comité directeur, si marquée qu'une sorte de motion de blâme a été proposée contre le député de Munich, et énergiquement appuyée par Bebel et Liebknecht? Est-ce là simplement lutte et rivalité d'influence, antipathie de tempéraments? L'histoire des sectes nous apprend aussi que les plus rapprochées par le dogme sont les plus animées par la controverse. La querelle entre Vollmar et les membres du comité directeur, a-ton dit, tient à ce que ceux-ci acceptent la situation présente, le statu quo simplement comme un fait, tandis que lui s'en est fait l'apologiste. Les chefs ont entrevu dans la tactique préconisée par Vollmar comme une velléité de rapprochement avec le socialisme impérial. Or ils prétendent être en même temps modérés et révolutionnaires, nationaux et internationaux : la démocratie socialiste doit garder la tête à deux faces de Janus bifrons. Le comité directeur combat à la fois les jeunes parce qu'ils
i. Voir plus haut, p. 97.
152 LE CONGRÈS d'eRFURT
préconisent exclusivement la révolution, et Vollmar parce qu'il incline uniquement à la réforme. Les chefs disent aux jeunes : l'anarçhisme n'est qu'une secte misérable, ses attentats ridicules font le jeu des partis réactionnaires; avec les armes modernes, 100000 insurgés seraient fusillés comme des moineaux. Ils répondent d'autre part à Vollmar que la royauté sociale n'est qu'une vaine écume, que le socialisme d'État n'est qu'un leurre. Parlementaire dans les moyens qu'il emploie, le parti est révolutionnaire dans les buts qu'il poursuit (Liebknecht). Ils ne veulent pas faire de ces buts « des reliques qu'on serre dans l'armoire à argenterie et qu'on sort dans les grandes occasions » (Singer). Toute la tactique doit teadre à révolutionner les têtes, à creuser entre les classes un abîme infranchissable, à rendre impossible toute transaction, tout compromis entre capitalisme et socialisme. — Vollmar, s'est écrié Bebel, veut faire penjjre au parti son caractère de classe, veut lui prendre ce dont il a besoin avant tout, l'enthousiasme, l'ardeur à anéantir la société bourgeoise, à mettre fln aux souffrances des classes opprimées, fin prochaine que nous verrons de nos propres yeux, bien que nous ayons peine à l'imaginer même en rêve! Il serait insensé de changer une tactique qui inspire la terraur à nos ennemis, d'entraîner le parti dans une voie nouvelle par des idées de conciliation... Il importe d'ailleurs que la discipline soit maintenue, qu'il n'y ait dans les rangs du parti ni Boulanger, ni Parnell : point d'indépendants, ni de francs-tireurs. Que chacun se soumette à la volonté du congrès souverain...
Un délégué avait demandé à l'assemblée qu'elle déclarât formellement que le parti n'était pas d'accord avec Vollmar. Sa motion a été retirée. On craignait une scission beaucoup plus grave que celle des Jeunes.