CHAPITRE II
LES LUTTKS SOCIALKS DANS LANTl()nTi:, IvT LI. SOCIAI.lSMj:.
modkkm:
Le socialisme ancien n'a janinis existé. — L'égalité sociale selon les philosophes anciens. — Dans les luttes sociales de ranti([iiité, on ne trouve pas trace de doctrine socialiste proprement dite. — La pi'oiiriété collective en Grèce. — Le communisme aristocratique. — Les luttes sociales et la décadence de l'ancienne Grèce. — La démocratie et les lois de la population. — L'évolution de la propriété à Rome. — L'assimilation des propriétés 7/irt/jcipi aux propriétés ncc inancipi. et la concentration des richesses. — Les (•qiiilcs et la bourgeoisie capitaliste à Rome. — L'économie sociale chez les Romains. — Les sociétés i)ar actions et les abus de la propriété capitaliste à Rome. — La bourgeoisie financière à Rome. — Les banques et la république romaine. — Iloiifsliori's tt'iiiiitircs. — L'esclavage et les luttes sociales modernes. — Les nécessités historiques et les théories du socialisme mo- (]erne. — Mépris de la philosophie ancienne pour les classes laborieuses.
Si les luttes sociales sont aussi anciennes que la civilisation elle-même, le socialisme, tel que nous lentendons, découle de la science et il est essentiellement moderne. Il sullit de connaître, même sommairement, l'histoire grecque et l'histoire romaine, pour remarquer que si ces nations furent en proie à des luttes sociales elles ne connurent jamais de socialisme réel. A une époque où la philosophie et la science considéraient l'esclavage non seulement comme une institution nécessaire au point de vue économique, mais comme une loi de la nature ; dans un temps où la religion sanctionnait une pareille doctrine, on pouvait voir se jjt-oduire de grands conflits économiques, mais il n'y avait point de place pour des aspirations
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vers le socialisme, et encore moins des luttes pour le socialisme.
Cependant les causes économiques qui ont enfanté le socialisme moderne, telles que : la centralisation du capital, les vastes spéculations, les abus des banques, l'antagonisme profond entre la classe des travailleurs et les classes riches, l'absorption des petites fortunes, les grands monopoles, les tyrannies du crédit, ont tourmenté les sociétés de la Grèce et de Rome anciennes, avec tout autant d'intensité que les sociétés modernes.
Le communisme pratiqué dans quelques États de la Grèce, était un communisme aristocratique s'exerçant au profit d'un nombre relativement restreint de personnes.
L'antagonisme entre le travail et le capital existait déjà à ces époques lointaines, le conflit entre la richesse et l'indigence était déjà des plus vifs, mais les travailleurs, J)icn que conscients de leurpropre misère, n'avaient ni l'espoir ni la foi en une répartition plus équitable de la fortune publique.
Le socialisme moderne n'est pas seulement un ensemble d'aspirations et de tendances plus ou moins vagues ; il part au contraire, d'un principe que la philosophie ancienne ne pouvait admettre, le droit absolu et le même pour tous les individus, de participer au gouvernement de l'Etat et à la jouissance des biens sociaux.
Il est certain qu'en Orient, comme à Athènes et à Rome, l'absorption de la propriété foncière par le petit nond^re, les abus du capitf 1, le système des banques, provoquèrent dans l'antiquité de i luttes très vives, funestes à la grandeur des Etats et à la civilisation, mais ce ne furent jamais que des luttes partielles, sans grande importance, inspirées non pas par un principe philosophique ou une théorie scientifique mais par un ordre de besoins circonscrit et limité. La base
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même du socialisme inaïKiuait alors; le travailleur asservi ne pouvait aspirer à la réilemptiou économique, puisque le droit de propriété et de famille même lui était refusé, puis- ([uil n'était le plus souvent pas maître de sa personne. Nous avons vu que l'ancien monde gréco-romain ne connut jamais en réalité de démocraties proi)remcnt dites, et que les formes de gouvernement appelées de ce nom ne lurent elles-mêmes que de simples oligarchies financières ou mobilières ; nous verrons [)ar la suite qu'il n "y eut pas non plus, et (juil n'aurait pu y avoir dans 1 anticpiité d'agitation socialiste telle (\\\o nous l'entendons actuellement.
Les Grecs abandonnèrent de bonne heure le système de la propriété en commun. Les anciennes tribus monarchiques subdivisées en clans organisés collectivement ne purent résister au travail de la civilisation et à l'accroissement rapide de la population: les clans avaient en commun le culte, les sépultures, la vengeance, quelquefois même un trésor et des biens. Quand cette collectivité fut restreinte à la famille, l'évolution vers l'individualisme s'accentua avec rapidité. Les édits qui défendaient la vente de la terre, sauf dans certains cas bien définis, les peines sévères prononcées contre ceux qui, vivant en communauté, n'apportaient pas leur quote-part de produits agricoles, démontrent combien les tendances individualistes furent rapides et impérieuses, et à quel point furent vaines les tentatives faites par les législateurs pour s'y opposer. Le prêt hypothécaire, introduit d'assez bonne lieure, porta le dernier coup aux petites propriétés collectives de famille. C'est en vain que Solon chercha à s'opposer aux riches, aux « eiipntrides », et à mettre obstacle à l'usure: qu'il tenta, au moyen de l'impôt foncier progressif, de mettre \in frein à la richesse et aux spoliations des riches; en vain, ([u il voulut protéger uniquement la f(U*tune accpiise par le travail. Comment dis-
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tinguer entre une telle fortune et celle gagnée d'une autre manière? L'usure, combattue par le législateur, blâmée par les philosophes et les poètes, n'en fut pas moins largement pratiquée.
De véritables oligarchies financières se formèrent, qui eurent le monopole du pouvoir politique et l'exercèrent uniquement dans le sens de leurs intérêts. Aristote dit qu'au temps d'Agis II, la Laconie était la propriété d'une centaine de personnes seulement. Les classes riches n'avaient à peu près en vue que leur bien-être personnel. Souvent elles pactisaient avec l'étranger. A Athènes, les riches prirent parti en faveur de Sparte pendant la guerre du Péloponèse ; ils soutinrent plus tard l'invasion macédonienne et accueillirent avec joie les légions romaines. « Dès les premiers temps de l'histoire grecque, fait observer Létourneau, nous assistons au conflit entre l'indigence et la richesse, ce que l'on appelle aujourd'hui le capital et le travail. L'oppression exercée par le premier sur le second rendit possibles et nécessaires les réformes de Solon et; de Lycurgue. A Athènes, le mal était déjà si grand, l'évolution dans le sens individualiste si avancée, que le législateur dut se contenter de palliatifs tels que la réduction et même la dispense d'impôts, la contribution proportionnelle, l'obligation pour les riches d'accepter de coûteuses fonctions publiques, les entraves mises à l'aliénation des biens immeubles, etc. 11 n'osa point abolir le droit de tester. A Sparte, où l'on touchait encore de plus près à la civilisation primitive, Lycurgue put restaurer complètement le système collectif avec la répartition de leurs terres et les repas en commun, et à cet ordre de choses Sparte dut sa grandeur politique, sa force, et finalement sa suprématie : mais l'on sait qu'il suffit que l'éphore Épidadée accordât la liberté de tester, pour que l'inégalité pécuniaire fût créée
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iinnit'ilialciiuMit, avec le prolétariat industrit'l, la ruine du sentiniont patriotique clic/ les ilcshcrilcs. etc. Ce fut en vain que plus taril Agis et CléoinèTie se sacrifièrent, en voulant restaurer l'ancien ordre de choses (Plutanpie : « Agis et Cléoniènes », VII, VIII et passini}. Ce fut bien pire à Athènes, ville maritime commerçante et industrielle, sorte d'Angleterre hellénique, où se déchaînèrent lagiotage, le prêt usuraire, la spéculation financière, et où cet état de choses fit naître la séparation du corps social en deux classes ennemies, c'està-dire dune part une minorité détentrice delà majeure partie du capital, n'ayant d'autre but que de l'augmenter, et de l'autre une masse prolétaire naturellement hostile à l'aristocratie de l'argent. La suite est connue. Les caractères s'amollirent ; les anciennes et héroïques vertus disparurent ; les classes dirigeantes firent passer les intérêts de la patrie après ceux de leur cofires-forts. Philippe de Macédoine survint. Il se trouve toiijours un Philippe pour asservir les Athènes dégénérées. Puis, à la splendeur passagère des conquêtes d'Alexandre succéda le despotisme politique, et enfin la glorieuse Grèce ne fut plus qu'une province romaine*. »
Les guerres civiles qui ensanglantèrent Athènes eiu*ent, il est vrai, souvent pour prétexte immédiat ime cause politique, mais ce ne furent, au fond, que de vraies guerres économiques, dans lesquelles les petits propriétaires libres s'insm*geaient contre la concentration rapide et constante de la richesse. Les orateurs et les poètes suivaient cette tendance avec appréhension et en tiraient les plus sinistres présages pour l'avenir.
Les soulèvements de Rhodes en 355, de Mégare en 4io, de Samos en ^ii, de Mycènes en ^jj. etc., em*ent précisément
I. \.elo\irnc:ui. l/h\-olution ili- In Proprirlf Paris, Lecrosnier, iS8«»i, pp. 336-33;.
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pour cause Toppression des oligarchies financières. Le peuple, las de rasseryissenient écononii([ue auquel il était soumis, se révoltait, tuait les riches, refusait et abolissait les impôts, annulait les créances, confisquait et distribuait les terres, etc.
Les progrès de l'individualisme économique ne furent certes pas la seule, mais bien la principale cause de la décadence de la Grèce ; l'ancienne solidarité, conséquence du système de propriété collective, se désagrégea peu à peu lorsque les banquiers monopolisèrent les pouvoirs de l'Etat.
A l'aristocratie religieuse, qui avait longtemps gouverné la Grèce, avait succédé une aristocratie financière, avide et toutepuissante. Dans Athènes, Solon, en divisant les classes d'après leur revenu, avait préparé le triomphe de cette catégorie de privilégiés, qui par ses abus amena peu à peu le démembrement de la République.
« Les villes grecques, dit un fin observateur, Fustelde Coulanges, oscillaient entre deux révolutions : l'une qui dépouillait les riches, l'autre qui les remettait en possession de leur fortune. Cela dura de la guerre du Péloponèse jusqu'à la conquête romaine ' . »
La fameuse égalité de biens dans Sparte, dont continuent à parler les historiens superficiels, n'a jamais existé. 11 y régnait plus qu'ailleurs une grande disparité de fortune, et jusqu'au iii-^ siècle, c'est-à-dire jusqu'à l'époque des révolutions démagogiques, il n'y eut, contrairement aux assertions de quelques historiens, aucune répartition de la propriété foncière.
« Sparte, ainsi que le fait judicieusement remarquer Montesquieu, n'était qu'une armée entretenue par les paysans », et un historien du socialisme reconnaît qu'il a fallu toute la
I. CL Fustel de Coulanges. La Cite antique (Paris, Hachette, i8;o).
mauvaise foi Je corlains auteurs pour représenter la tyran nique eité connue le type de toute réalisation connnuuiste.
La centralisation des capitaux, labsorplictu rapide des petites propriétés, les rt'vnlutions fréquentes au\(pielles donnèrent lieu les abus de Taristocratie financière, produisirent dans toute la Grèce la raréfaction des populations agricoles, la misère des habitants, et préparèrent le pays à subir sans résistance, peut-être à accepter avec joie la domination étrangère.
Il se produit, dans les sociétés humaines, un phénomène de capillarité sociale qui fait que les individus tendent tous à s'élever aussi bien par la richesse (pie par rintelligence. Tant que les distinctions de classes et la rigidité de la forme monarchique font que certaines limites ne peuvent être dépassées et que les hommes ne peuvent sélever bien haut, tant qu'il n'existe pas de grandes inégalités économiques, les nations subsistent longtemps.
Mais lorsque la démocratie agit en ce sens que tous les citoyens peuvent parvenir aux situations élevées, et que dans le même temps les inégalités économiques profondes tiennent les hommes dans un état de continuelle attente et de continuelles aspirations, la natalité décroît, et le développement de la population est paralysé.
Les Etats de l'antiqmté ont pu vivre longtemps, et progresser, tant qu'ils ont été régis par des monarchies vigoureuses ou des démocraties basées sur une égalité économique relative. ^lais le progrès des idées démocratiques et la démocratie césarienne s'accompagnant d'inégalités économiques profondes, ont tué les Etats anciens par la décroissance rapide du chiffre de la popidation. La démocratie qui n'a pas pour base ime constitution économique très large, a toujours pour conséquence la iliminution ou la stagnation dans les nais-
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sances ; de même, la concentration de la propriété, dans les Etats démocratiques, a toujours pour suite l'anémie de la nation.
C'est par cette loi seulement que l'on explique comment des Etats florissants de l'antiquité ont disparu lentement.
(( Les institutions démocratiques, ainsi que le dit judicieusement de Laveleye, n'ont assuré le repos aux hommes que lorsque, comme en Suisse, ou dans les temps primitifs, les mœurs sont simples et les conditions très égales '. »
Les écrivains anciens avaient du reste pressenti cette vérité. « Il faut citer, dit Polybe, cette décroissance de la population, cette pénurie d'hommes qui se fait sentu* de nos jours dans toute la Grèce, qui fait nos villes désertes, nos champs incultes, sans que des guerres prolongées ou des fléaux comme la peste aient épuisé nos forces ^. » Et Plutarque ajoute tristement que, de son temps, la Grèce entière ne pouvait plus mettre sur pied 3,ooo hoplites, que la petite ville de Mégare seule envoyait dans d'autres temps combattre à Platée.
A Rome, l'évolution de la propriété dans le sens de l'individualisme, les abus commis par les capitalistes, la toutepuissance des associations de banquiers, opérèrent plus en grand et plus rapidement qu'en Grèce, et par suite, les luttes qui tourmentèrent Rome pendant des siècles et qui aboutirent à la chute du colossal édifice de l'Empire romain furent bien plus vivaces et plus intenses que chez les autres peuples de l'antiquité.
L'histoù-e de la propriété à Rome se résume, au fond, dans l'histoire de la fusion graduelle des biens « mancipi » et des « nec mancipi », ou l'assimilation de la propriété immobilière
1. Laveleye. De la Propriclc et de ses Formes primitives, 4"= édit. i Alcan, 1891}' p. 3O2.