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CHAPITRE V

MONSIGNOR VON KI:TTI:LI:U I:T le socialisme CATHOLigiE EN ALLEMAGNE

Le socialisme en Allemagne. — Socialisme allemand et socialisme français. — La défiance envers la liberté. — Les proffi-és du socialisme en Allemagne. — Les traditions du socialisme conservateur. — Le Pri'tissischt' AllfCfiitcinr Lamlri'cht. — La j)olitique sociale de l'Allemagne. — Les traditions historiques de l'Allemagne et le socialisme d'Etat. — L'Eglise catholique en Allemagne et la question sociale. — L'invitation de Dollinger. — Les « Gesellenvercine » de Kolping. — Mk'^ von Kctteler. — Les doctrines de Ketteler. — La question ouvrière est une question d'estomac — Ketteler et l'organisation industrielle moderne. — Critique du « self help ». — L'école libérale opposée au socialisme. — Les conséquences du libéralisme. — Les associations productives de Lassalle et les associations productives de Ketteler. — L'œuvre de l'Étal et l'œuvre de l'Église. — Les désillusions de Mk' Ketteler.

Le socialisme, comme parti politique, a pénétré tard en Allemagne. La révolution de 1848 même n'eut que le caractère de mouvement national et unitaire. La robuste organisation économique du pays, les privilèges séculaires des familles aristocratiques, létat de sujétion des paysans, la participation quasi nulle des ouvriers à la vie politique, et beaucoup d'autres causes historiques, mirent de grandes entraves, jusqu'en 1860, au progrès rapide du socialisme. Il est constant même, que les écrivains et les économistes qui lurent les vrais précurseurs du socialisme moderne, Fichte, Rodbertus, Jagetzow, Mario, etc., ne commencèrent à être connus et étudiés que depuis la hardie et fougueuse propagande de Lassalle et de Marx.

Le socialisme n'avait pas encore pénétré en Allemagne, qu'il était déjà en France dans sa période de décadence. En i863, Louis Reybaud, dans son optimisme aveugle, s'écriait : « Le socialisme est mort » ; mais qu'il était peu de chose, ce socialisme français, allant des rêves creux de Saint- Simon aux phalanstères de Fourier ou aux utopies icariennes de Gabet, aux idéalités romantiques de Leroux ou aux bizarres violences de Proudhon, dont la Philosophie de la Misère était justement traitée, par Marx, de misère de la philosophie.

Les origines du socialisme, en France, difïèrent beaucoup de celles qu'il a eues en Allemagne.

Le socialisme est né en France d'une méfiance excessive envers la liberté. Les hommes de la Révolution avaient cru longtemps que la liberté suffisait à tout, que c'était un bien si grand, que sa possession devait faire paraître moins durs et moins pénibles tous les malheurs sociaux, mais lorsqu'il devint évident que les libertés politiques rendaient l'action du gouvernement moins ferme et plus incertaine, lorsque l'on put attribuer l'antagonisme des classes et l'asservissement de l'ouvrier au capitaliste, aux effets de la liberté économique, le socialisme apparut, réaction naturelle contre l'école libérale.

Quiconque veut bien considérer tout le terrain qu'a perdu la cause de la liberté depuis quelques années, ne peut qu'être surpris. Le temps n'est pas encore loin, où son nom s'écrivait encore avec une majuscule, comme autrefois celui du roi. Elle régnait, souveraine absolue et incontestée. Môme après les premières désillusions, Tocque ville disait encore d'elle : « Ne me demandez point d'analyser ce goût sublime, il faut l'éprouver. Il pénètre de lui-même dans les grands cœurs que Dieu a préparés à le recevoir, il les remplit, les enflamme. Il

faut renoncer à le faire comprendre aux ànies médiocres qui ne l'ont jamais senti ' ».

Maintenant, au contraire, en plnlosophie, la liberté a été tuée par le déterminisme ; en politique, la liberté, tant préconisée d'abord, a produit ensuite beaucoup de désillusions et de découragement; et c'est enfin à la liberté économique que l'on attribue, presque toujours à tort, une grande partie des défauts de notre organisation industrielle.

L'ouvi'ier, en France, a perdu confiance dans la liberté, il est tombé dans le socialisme.

Le XX'' Siècle, répondant à la Revue Socialiste, disait : « Le temps du libéralisme est fini, et la question se pose entre le Catholicisme intégral et la Révolution logique ».

Les ouvriers allemands, au contraire, ont été tenus trop longtemps à l'écart de la politi([ue, sans avoir la plus petite participation aux affaires du gouvernement. Lorsqu'ils ont obtenu, sans préparation, le suffrage universel, ils ont conçu des espérances trop hautes et d'une réalisation trop difficile.

Le manque de confiance dans la liberté est beaucoup plus commun parmi les Français que parmi les Allemands. Ceuxci, par leurs traditions historiques, par le fait de leur organisation sociale, n'ont jamais éprouvé cette confiance excessive qui devait produire une réaction. Un grand nombre de socialistes allemands modernes ne dissimulent point leurs sympathies pour un idéal de gouvernement monarchique. Le roi, surtout en Prusse, a été longtemps le défenseur des classes pauvres contre les prétentions de la bourgeoisie et de la classe des hobereaux. La rudesse des anciennes institutions féodales a habitué le peuple allemand à l'obéissance; la

I. Voy. d'IIaussonville : Socialisme d'Etat et Socialisme chrétien, dans la Revue des Deux Mondes, du i5 juin 1890.

constitution si solide et si sévère de son ancien système industriel, l'a presque façonné à une forme militaire d'organisation sociale. C'est pour cette raison que les nationauxlibéraux, bien qu'ils comptent dans leurs rangs les plus riches industriels, la bourgeoisie de finance, n'ont jamais pu réussir à se concilier par des promesses de liberté la confiance du peuple. C'est pour cette raison que les ouvriers allemands discutent beaucoup leurs intérêts économiques et se passionnent peu ou point pour les débats politiques.

La confiance excessive qui se manifeste actuellement dans l'action et l'intervention de l'Etat n'est au fond que l'ancienne confiance populaire dans la personne du roi.

Les causes de la propagation rapide du socialisme en Allemagne sont d'ailleurs très nombreuses et dépendent moins de la grande inégalité des conditions ou de la mauvaise répartition des richesses, que de facteurs liistoriques et politiques. Néanmoins, il faut reconnaître que la condition de l'ouvrier en Allemagne n'est supérieure en général qu'à celle de l'ouvrier italien et de l'autrichien ; elle est très inférieure à celle du français, de l'anglais, du belge, du suisse, etc.

Le système des corporations ayant été aboli dans presque tous les Etats de l'Europe, après la Révolution Française, et depuis la premièi'e moitié du siècle en France et en Angleterre, les ouvriers et les patrons se constituèrent en groupes puissants ayant un programme absolument opposé. En Allemagne, au contraire, la législation rechercha dans presque tous les Etats l'accord entre patrons et ouvriers, non point par la reconnaissance des droits de ces derniers, mais en faisant aux premiers de grandes concessions. Cette tendance de la législation allemande se retrouve même dans les lois récentes du 23 juillet 1869 et du 18 juillet 1881 (die Gewerkbeordnung). D'après ces lois industrielles, les seules Sociétés

reconnues comme personnes civiles, et autorisées, sont les associations des patrons, (jui exercent la juridiction la plus étendue sur l'ouvrier, lequel peut être reçu comme associé, mais dans le cas seulement où il est employé par un des membres de l'association, et en restant toujours dans une position subordonnée. 11 était naturel que le parti socialiste s'élevât violemment contre de pareils systèmes.

En Prusse, sur un peu plus de vingt-trois millions d'habitants en 1875, il y avait six millions de personnes ayant un revenu inférieur à 420 marks (525 francs), ce qui, en tenant compte des familles de ces maigres propriétaires, donne plus de la moitié de la population totale. En outre, deux millions de propriétaires terriens possédaient à peine un demi-hectare à cinq hectares. Il y a actuellement en Prusse des cantons où le salaire de la semaine, pour un travail quotidien de douze à quatorze heures, descend souvent au-dessous de sept marks. Une statistique très exacte, établie par les soins du « Gewerkvereine », et qui embrasse plus de mille communes, confirme pleinement ces remarques.

D'autre part, le peuple allemand a, par tradition, l'habitude d'attendi'e et d'espérer de l'intervention de l'Etat beaucoup plus que ce qui est raisonnable et possible.

Lorsque la réforme de Lutlier eut enlevé à l'Eglise presque tout de l'énorme patrimoine quelle possédait et qui était en grande partie destiné à secourir les pauvres, plusieurs princes allemands virent la nécessité de reconnaître la protection légale des travailleurs comme un devoir de l'autorité. Au début, cela parut être et fut vraiment une simple protection de seigneur à vassal, mais l'esprit du xviii'' siècle vint élargir cette conception. Frédéric II, qui introduisit à la fois dans la manière d'envisager l'idéal d'organisation d'un Etat, la tradition germanique et les idées libérales des cncyclopé-

distes, expose, dans le préambule de ses édits de réforme, le programme d'un vrai socialisme d'P^tat.

Le Pr'eassischc Allgeineine Landrccht, rédigé par ordre de Frédéric, et qui fut publié en 1794 par son successeur, contient absolument le programme des socialistes chrétiens d'aujourd'hui '.

Le socialisme théorique remonte à Fichte, mais son éclosion comme parti politique a été assez tardive. Selon l'heureuse expression de Lassalle, il a fallu donner au peuple allemand non seulement conscience de ses droits, mais encore de ses malheurs.

Mais, en plus des traditions particulières au peuple allemand, en plus de sa foi atavique dans l'intervention de l'État, d'autres causes ont fortement accéléré le développement et 'expansion du socialisme. Jusqu'en l'année 1848, l'ouvrier allemand était tenu dans une sujétion très dure et n'avait aucune participation à la vie politique. « Les institutions de l'ancien régime, dit Laveleye, avaient en partie disparu, mais leur esprit et leur influence régnaient encore. Les artisans étaient à la fois soutenus et retenus par les corps de métiers . La grande industrie débutait. Les travailleurs des campagnes étaient soumis aux seigneurs à peu près comme les serfs dont ils descendaient. Le prolétaire moderne était presque inconnu. Les basses classes n'avaient aucune idée de pouvoir, un jour ou l'autre, acquérir le droit de vote et avoir une importance politique quelconque. Et comme elles ne s'imaginaient pas que leur sort pût être diflerent de ce qu'il était, elles s'y résignaient, comme au moyen âge -. »

Tout à coup, le sufl'rage universel leur fut accordé, à la veille de la guerre avec l'Autriche, alors que l'agitation socia-

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