PRÉFACE DE LA DEUXIEME ÉDITION VII
desquels dépend l'avenir de notre civilisation, avec une déplorable légèreté. Nous avons proclamé qu'il n'y a pas d'autre pouvoir que celui de la Volonté du Peuple, et nous nous sommes résignés à la plus grande, à la plus terrible de toutes les tyrannies, à la tyrannie des majorités. Le peuple, ayant conquis le pouvoir politique, a senti plus lourd le poids de sa misère. Par ambition, par vanité, par ignorance, les démagogues l'ont trompé, lui promettant ce qu'il était impossible de tenir, comme si les rapports sociaux pouvaient être modifiés d'une manière durable par un décret ministériel ou une loi quelconque d'initiative parlementaire. Nos publicistes, nos philosophes, nos hommes politiques ne se lassent pas de prêcher au peuple les doctrines du matérialisme, et de détruire en lui cette foi religieuse, qu'un atavisme séculaire lui avait enracinée dans l'âme. Il en résulte que la base de notre société chancelle de plus en plus, et ceux même qui répandent ces principes ignorent quelles en seront les conséquences.
L'école libérale, qui a poussé le peuple dans la voie du socialisme, lui accordant le pouvoir politique, l'habituant aux grandes promesses, lui enlevant toute foi religieuse, n'a pu ensuite lui donner en compensation qu'une vaine phraséologie.
Quoi de surprenant si les classes inférieures tirent les conséquences logiques des principes qu'on leur a inculqués ; si, privées de l'Evangile du Christ, elles
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embrassent eelui de lîakoiinine; si, se voyant déçues dans leurs espérances par ceux qui leur avaient tout promis, elles tendent des yeux anxieux vers le socialisme et en attendent la rédemption et le salut? Quoi d'étonnant si, après leur avoir fait croire que l'égalité civile et l'égalité politique détruiraient toutes les injustices sociales, voyant au contraire augmenter les inégalités, effet naturel de la liberté, elles ne se contentent plus des vaines formules des politiciens, et aspirent à l'égalité économique?
Les principes de la Révolution Française perdent tous les jours du terrain. Un code qui interdit toute œuvre collective et durable ne peut engendrer que petitesse et faiblesse. C'est pour cela, dit très judicieusement Renan, que ceux qui ont liquidé si tristement la banqueroute de la Révolution, dans les dernières années du xviii*' siècle, ont préparé un monde de pygmées et de révoltés.
La question sociale — qui peut maintenant nier son existence devant la vive lumière des faits? — n'est pas seulement basée sur un problème économique, mais elle renferme surtout un problème moral, que notre société peut ajourner, mais qu'elle sera forcée de regarder en face.
Le sphinx de notre société est la Question sociale, et nous nous trouvons en présence du terrible dilemme, qui a troublé jadis d'autres sociétés non moins florissantes et non moins riches de lumières