I. Voy. la Gazette de Liège, du 9 septembre
dans un pays où le socialisme a pénétré tard, a beaucoup moins étudié et traité la question sociale, que le clergé catholique du reste de l'empire d'Allemagne.
« Nous soutiendrons, disait le manifeste du parti catholique aux électeurs, à la veille des élections générales de 1884, nous soutiendrons, dans la lutte des intérêts matériels et économiques, le faible contre le fort, en recherchant une voie de juste compensation pouvant satisfaire les intérêts des grands et ceux des petits, tout en faisant passer la sollicitude pour les besoins moraux avant celle pour les besoins matériels. Dans ce but, nous demandons l'organisation autonome des corps de métiers, et adapter cette organisation aux mœurs, à l'état de la science et aux progrès de l'époque, ne nous paraît aucunement irréalisable '. »
Depuis l'époque de la grande initiative prise par Mgr de Ketteler, les catholiques n'ont jamais négligé dans leurs congrès annuels de confier à une section spéciale la mission d'étudier, au point de vue chrétien, les côtés les plus importants de la question sociale.
Après le programme de Haid, de profondes divisions s'étaient manifestées parmi les socialistes catholiques; la scission s'accentua dans les congrès suivants , et au congrès de 1882, à Francfort, les délégués de l'Allemagne du Nord ne purent s'entendre avec les autres délégués de l'Allemagne catholique.
Dans la trente et unième assemblée générale à Araberg, en 1884, la section d'études sociales, présidée par le prince de Lôwenstein, remit à l'assemblée un long rapport sur les trois importantes questions de l'usure, du dégrèvement de la propriété foncière et des salaires.
I. Voy. l'Associatioti Catholiqm\ du i5 octobre 1884, p. 492.
Le comité dAmberg, bien qu'admettant le prêt avec intérêt, a reconnu que l'abus qui en a été lait dans la société moderne est nuisible et ne saurait se justifier.
« La funeste prépondérance acquise par le capital dans tout ce qui touche à l'économie, disait le rapport de la commission, ne peut être vaincue que moyennant une réorganisation complète des relations sociales, sur la base de l'ordre juridique et moral correspondant au droit naturel et à la doctrine chrétienne. » Considérant le désordre qui règne actuellement, les moyens les plus propres à faire échec à la toute-puissance du capital sont : « a) le retour aux dispositions législatives fixant le taux maximum de lintérèt pour les dilïérentes espèces d'opérations de crédit ; b) la régularisation et la surveillance des opérations descompte sur lor et les effets de commerce, dans le but suriout d'empêcher les spéculations frauduleuses et les jeux de Bourse à découvert; c) la punition sévère de l'usure, non seulement dans le cas de prélèvement d'un intérêt excessif par suite de besoin ou d'ignorance de la part du débiteur, mais toutes les fois que le taux légal maximum serait dépassé, et surtout quand le prêt usuraire deviendrait un métier ».
Le comité d'Amberg a reconnu la nécessité d'une législation du travail conçue dans le sens chrétien, et pouvant assurer à l'ouvrier les garanties suivantes : fixation h'gale d'un maximum de durée de la joui'née de travail selon les diverses branches d'industrie et selon l'âge de l'ouvrier, la réduction aussi complète que possible du travail du dimanche et du travail de nuit, l'interdiction de l'emploi de femmes mariées dans les usines. La législation sociale et l'organisation corporative, doivent, d'après les catholiques réunis à Amberg, « avoir pour but principal d'assurer l'équilibre et la stabilité dans la production et la consommation ».
Ainsi, les socialistes catholiques et les catholiques sociaux d'Allemagne qui, au temps de Ketteler, professaient une confiance plus grande dans l'action sociale de l'Église que dans celle de l'État, se sont progressivement ralliés de plus en plus aux théories et au programme des « Staats-socialist ».
Mais quelle a été, quelle est encore maintenant, l'attitude des socialistes catholiques d'Allemagne, vis-à-vis des « Staatssocialist » et du programme de réformes sociales entrepris par le gouvernement allemand?
Les économistes et les publicistes catholiques qui se sont occupés de la question sociale pendant et après les luttes du « Kulturkampf », se sont trouvés dans une position des plus difficiles. Continuer à compter sur l'initiative privée, eût été puéril, alors que Ivetteler lui-même avouait, dans les dernières années de sa vie, qu'il jugeait l'intervention de l'État nécessaire; d'un autre côté, recourir entièrement à l'État au moment même où le gouvernement se livrait à la plus active persécution contre l'Église, c'était négliger par trop les intérêts catholiques.
C'est pour ces raisons que, pendant la première période comprise entre les publications de Mgr de Ketteler et le commencement du « Kulturkampf », les socialistes catholiques allemands exposent des théories économiques et des projets de réforme, tandis que pendant la seconde période ils cherchent avant tout à grouper fortement les ouvriers catlioliques en sociétés servant le double but de défendre les intérêts de l'Eglise et de concourir à améliorer le sort des travailleurs .
Il est évident cependant que les doctrines des socialistes catholiques ont plus ou moins pour origine commune celle des « Staats-socialist », et que les uns et les autres, quoique partant de points différents, et quoique ayant des buts quelque
peu dissemblables, entendent parcourir presque toujours la même voie.
Le régime des corporations, qui est celui que recommandent presque tous les socialistes catholiques d" Allemagne, et depuis UTU> dizaine d'années les socialistes catholiques de France, sert aussi de point de départ aux « Staats-socialist » ; et quiconque examine le plan de rélbrmes expose par Hitze voit de suite qu'il ne s'écarte pas beaucoup de celui des socialistes d'État, et qu'il existe entre eux des allinités essentielles.
D'après la théorie des « Staats-socialist » tous les patrons et tous les travailleurs devraient être groupés en corporations. Nul ne devrait pouvoir exercer une industrie sans l'aire partie de la corporation correspondante ; nul ne pourrait entrer dans les corporations sans subir au préalable un examen de capacité et sans avoir à compter avec les limitations de nombre. Les établissements de la grande industrie devraient former des corporations régionales ou nationales, et les corporations d'un même métier, résidant dans difTérentes villes, des fédérations nationales.
Il y a un grand nombre de socialistes d'Ktat qui ne s'arrêtent pas là. Ils veulent que l'Ktat ne soit pas seulement le régulateur de la, production, mais encore celui de la population ; ils veulent que la loi, en restreignant la liberté de domicile, en proscrivant l'émigration des campagnes et l'accroissement rapide de la population des villes, s'oppose encore au mariage des prolétaires. Or les catholiques ne peuvent accepter ces théories, quelles que soient d'ailleurs leurs idées économiques ; ils admettent seulement assez souvent la nécessité de réglementer la production. La « Frei Vereinigung der Katolischen Politiker », réunie à Mayence le i5 août 1887, après avoir énoncé un certain nombre de thèses qui devaient logiquement conduire à linùter le droit de mariage des prolétaires, dut.
après avoir blâmé la tendance des ouvriers à se marier sans ressources suffisantes, se borner à ces affirmations platoniques et déclarer qu'elle ne pouvait aller plus loin, en présence des di'oits imprescriptibles de TEglise sur la législation du mariage.
Il règne d'ailleurs dans le parti catholique social un fort courant, qui, tout en répudiant le libéralisme économique, témoigne d'une confiance très limitée dans le rétablissement des corporations, et regarde d'un œil soupçonneux l'accroissement et l'extension du rôle de l'Etat. Ce courant, que dirige l'abbé Shings dans les Christlich-sociale Blatter, est opposé au rétablissement des corporations obligatoires, qui, une fois admis, pourrait placer les catholiques dans une position de grande infériorité vis-à-vis des protestants, sans compter que le système de bureaucratie appelé à appliquer les réformes du socialisme d'Etat serait hostile aux intérêts et à l'avenir du catholicisme.
« Les vieilles corporations, écrit Schings, étaient une création de l'Église. C'est parce qu'elles constituaient des associations religieuses et qu'elles conservaient ce caractère, qu'elles ont eu vie et solidité... L'esprit chrétien formait comme un lien de famille entre les patrons, les compagnons et les apprentis. Le jour où la Renaissance et le protestantisme ont eu détruit cet esprit, elles ont reçu un coup mortel. Eh bien, comment des corporations obligatoires devant comprendre forcément tous les artisans sans distinction de religion, pourraient-elles produire ces utiles résultats? Comment cet esprit de famille pourrait-il exister là où le patron serait protestant, le compagnon Israélite, et l'apprenti catholique ou vice versa? Une corporation composée de protestants et de catholiques n'aurait aucune consistance et ne pourrait que paraître extérieurement unie grâce à l'autorité. Or l'autorité qui s'impose peut contraindre les hommes, mais ne crée rien de spontané :
« le bâton de l'agent de police peut effrayer, il ne saurait faire surgir leau pure d'un rocher comme la verge de Moïse ».
D'ailleurs « le bâton de lagent de police est déjà trop puissant dans rempire allemand, et le nombre de citoyens qui vivent sous la iérule gouvernementale est déjà assez grand». Que les artisans « se gardent de sacrifier sur l'autel du Dieu- État la liberté civile qui leur reste ». Lorsqu'on aura réuni « dans les corporations obligatoires, les ouvriers catholiques et les ouvriers protestants sous la haute direction de l'Etat, l'indifférence religieuse, le protestantisme, feront de rapides progrès, sous l'égide de l'égalité confessionnelle qui est le principe constitutionnel de la Prusse. Et c'est avec grande raison que AVindthorst a pu dire à l'assemblée des catholiques à Munster : « Si nous ne voulons pas des corporations obligatoires, c'est parce qu'avec elles, nous catholiques serions les serviteurs, et les protestants seraient les maîtres... »
A la suite du congres de Fulde, presciue tous les ecclésiastiques d'Allemagne s'occupent plus ou moins sérieusement de la question sociale ; le plus grand nombre d'entre eux accepte avec quelques restrictions, voulues par l'esprit du catholicisme, les idées des « Staats-sociaHst » ; une autre partie, sans accepter les doctrines de l'école libérale, regarde d'un œil défiant le pouvoir envahissant de l'Etat. Le haut clergé même reconnaît, du reste, que la plupart des prétentions des ouvriers sont justes, et que l'on doit beaucoup faire pour rétablir, au moins en partie, un système d'économie sociale plus conforme aux principes du christianisme.
Le mouvement catholique social est d'ailleurs si large en Allemagne qu'il a entraîné peu à peu tous les ordres religieux. Les jésuites eux-mêmes, ont montré dans leur importante revue, Stimmem aus Maria Laach, qu'ils entendaient non seulement adhérer aux idées des socialistes d'État, mais qu'ils
pouvaient à roccasion en être les précurseurs. Le Père Lehmkuhl, qui a étudié les questions sociales avec beaucoup d'intelligence, croit non seulement que l'Etat doit réglementer la journée de travail, mais que dans les pays où le contrat librement passé entre l'ouvrier et le patron produit soit l'oppression, soit le danger de l'oppression de l'ouvrier, les pouvoirs publics peuvent et doivent même, selon les circonstances, fixer un salaire minimum et surveiller l'application de la
règle Dans les circonstances actuelles, la réglementation
directe et indirecte du salaire, semble en eflet s'imposer à la sollicitude des pouvoirs publics.
Il est à noter qu'aucun catholique ne se l'ait plus actuellement l'illusion que des réformes de quelque importance puissent être réalisées sans l'intervention de l'Etat. Geuxmêmcs parmi les évéques qui ont subi, au cours de la lutte entre l'Eglise et l'Etat, des arrestations, qui ont été persécutés et condamnés, se retournent désormais anxieux vers l'Etat, sans le secours duquel, croient-ils, toute tentative de réforme demeurerait vaine.
Mgr Korum, évêque de Trêves, après avoir raconté, dans un discours des plus éloquents au Congrès de Liège, toutes les persécutions souffertes, après avoir énuméré tout ce que le clergé a fait en Allemagne pour améliorer le sort des ouvriers, a déclaré hardiment qu'il fallait agir bien plus énergiquement encore, mais que rien d'efficace ne pourrait être fait sans le concours actif de l'Etat.
A la Conférence de Berlin, le mémoire radical présenté par l'ouvrier-mécanicien français Delahaye et inséré in extenso dans le protocole des délibérations, a reçu un accueil favorable ou tout au moins bienveillant de la part du seul ecclésiastique présent à la Conférence, Sa Grandeur Mgr Kopp, archevêque de Breslau et délégué par l'empereur
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d'Allemagne; «chose significative )>. fait remarquer l'a Association catholique ».
Le centre catholique au Ueichstag, dirigé naguère par Windhorst, a été le véritable arbitre de la situation parlementaire, car il décidait par ses votes de la victoire des conservateurs ou de celle des nationaux-libéraux. Il est, par conséquent, facile de comprendre quelle est l'importance du parti catholique dans la législation sociale en Allemagne. A on Windthorst qui était chef du centre catholique était, à la vérité, peu versé dans la science économique. Ancien ministre du roi de Hanovre, avide d'un pouvoir auquel il n'était parvenu qu'après nombre d'années d'inutiles eflorts, il s'est occupé avant tout de questions politiques, laissant le soin des questions sociales à quelques prélats intelligents. Les catholiques allemands ont adopté une devise très heureuse : dans la question religieuse, disent-ils, d'abord catholiques, ensuite allemands ; dans les questions politiques, d'abord allemands, ensuite catholiques.
Le centre catholique a été, jusqu'ici, en Allemagne, et il est encore, l'arbitre de la situation parlementaire puisque, grâce à la répartition des groupes au Reichstag, il a décidé, par ses votes, de la victoire des conservateurs ou de celle des nationaux-libéraux.
En réalité, von AVindthorst qui a été, jusqu'à sa mort, le chef des catholiques, s'est occupé bien plus des questions politiques que des questions sociales. Orateur énergique et agitateur remuant, il manquait à la fois de science et de cette hauteur de vues si nécessaire à qui veut s'occuper de la question sociale ^
I. Cf. sur \\'iiulthorst. la biographie apologétique de Kannengrierer : Crt//joliiinrs (illriiuiiiils. i)p. i-^S. VA', ensuite, en sens opposé : Lu Soi'irl,'- <ir lirrlin, a'i'- édit., cliap. x : .1/. ilr WiinUliorsl <7 /-'.s (Jnlliuliijiii-s. par Paul Vasili ^1884. Paris . |)p. 110-118.
Cependant, le Reichstag a dans son sein des prêtres intelligents, tels que l'abbé Hitze, qui n'ont jamais cessé de demander et qui demandent encore une législation ouvrière sérieuse, et qui consacrent toutes leurs forces à ce noble but.
Le centre catholique allemand, quoique dévoué au Vatican, et défenseur constant des intérêts de l'Eglise catholique, garde son initiative propre en matière politique et sociale. Le baron de Frankenstein, député du centre catholique et alors vice-président du Reichstag, écrivait, il y a quelques années, au nonce apostolique : « Je n'ai pas besoin de dire que le Centre a toujours été heureux de se conformer aux ordres du Saint-Siège, chaque fois qu'il sagissait de lois ecclésiastiques, mais je me suis déjà permis d'écrire en 1880 que le Centre était dans l'impossibilité absolue d'obtempérer à des ordres concernant des lois non ecclésiastiques. Selon moi, ce serait un mal pour le Centre et une source de graves ennuis pour le Saint-Siège, si le Centre demandait les instructions du Souverain Pontife au sujet de lois qui n'ont aucun rapport avec les droits de notre Sainte Eglise ».
Le centre catholique a presque toujours manifesté peu de propension pour le système d'assurance obligatoire, en quoi il a eu tort et s'est montré peu clément. L'abbé de Winterer a dit en effet, dans la séance du 4 avril 1889, au Reichstag : « Quand plus de i3 millions d'hommes auront un di'oit reconnu à l'entretien, de la part de l'Etat, dans leiu' vieillesse ou en cas de maladie, ces fils adoptifs sauront bien s'adresser au père qui les nourrit pour lui rappeler ses devoirs, et ils diront bien vite qu'un père qui donne trop peu à ses enfants n'est pas un bon père... Les masses, qui compteront sur le devoir de l'Etat, oublieront leurs devoirs envers elles-mêmes, et les devoirs envers la famille. Les enfants, au lieu de
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s'intéresser a\i sort de leurs parents, les familles, au lieu de s'occuper de leurs serviteurs, se retourneront vers l'État comme ayant les grands et les principaux devoirs. Il sera regardé comme la providence imivcrselle, mais comme il sera loin de pouvoir donner tout ce ([u'on lui demandera, ce n'est pas la paix qui régnera dans la société mais l'antagonisme. Alors les partisans de la démocratie sociale se lèveront et diront: « L'État est la providence universelle; non pas l'État actuel, mais l'État socialiste ». Néanmoins, quoique par le l'ait d'une prévention naturelle les catholiqties aient craint d'abord l'intervention de l'État, ils ont dû peu à peu revenir sur ce sentiment et reconnaître la nécessité de l'action gouvernementale. Après avoir appuyé de leur concours quelquesuns des projets d'assurance obligatoire et presque tous les projets de législation sociale, ils suivent actxiellemcnt avec une grande ardeur, un programme qui n'est pas moins hardi que celui des socialistes d'État. L'observateur attentif, quel que soit le parti auquel il appartient, quelles que puissent être ses idées, voit de suite que cet accord des catholiques allemands sur le terrain de la question sociale est un fait d'une importance considérable. Les calhoKques représentent un bon tiers de la population de l'empire d'Allemagne ; ils ont un programme, une direction, uniques, une discipline admirable. La division des partis parlementaires est telle que très souvent les catholiques du centre sont maîtres de la situation. Si les économistes, les écrivains, les publicistes catholiques poussent leur parti plus avant dans la voie qu'il suit, s'ils ont le courage d'aller jusciu'aux conséquences despiûncipes qu'ils exposent avec tant d'animation, on ne peut dire où ils s'arrêteront et s'ils n'arriveront pas à dépasser môme nos prévisions les plus liai'dies.