Id. Kapital und Arbcit
et lai'j^e des rcscrits impériaux, Hitzc réclame sm'toiit iine réglementation sévère du travail, et témoigne à cet égard une grande confiance. Dans ce dernier ouvrage, labbé Hitze ne se contente pas d'une critique intelligente et large du système actuel, mais il indique, avec autant de perspicacité que de savoir, les réformes à l'aire'.
Dès l'année 1878, le programme social de la fraction la plus modérée du parti catholique était développé par le baron vonHertling, devant le Reichstag, dans sa séance du 9 janvier.
« Les gouvernements confédérés, disait Tintcrpellation du baron de Hertling, ont-ils l'intention de poursuivre la réforme de la législation concernant les manufactures et usines, de façon à supprimer le travail dominical, à réduire considérablement le travail des femmes, à empêcher que le travail des hommes dépasse toute limite, faire publier enlhi des instructions relatives aux précautions à prendre pour protéger la santé et Texistence de Touvrier, et donner aux inspecteurs des usines le pouvoir nécessaire pour l'exécution de ses instructions? »
En développant son interpellation, von Herting commence, lui aussi, par faire ressortir la misérable condition des travaillem's, et particulièrement la situation précaire des ouvriers do Tindustrie. « Il est forcé, dit-il, en parlant de l'ouvrier, de prendre le travail où il le trouve, sans s'occuper de savoir si le salaire est élevé ou bas, si le travail dure peu ou se prolonge outre mesure, si l'usine est, ou non, construite conformément aux principes de l'hygiène. La solidarité industrielle créée dans le monde civilisé par la facilité des communications est telle que les fluctuations du marché universel atteignent jusqu'au dernier des ouvriers. On vient vous dire
I. Voy. l'ouvrage de Ilitzc : Schiit: dcm Arhcitcr (Cologne, i8;o).
que le travail est une marchandise dont l'ouvrier dispose, mais l'ouvrier est constamment dans le cas du (commerçant forcé de vendre à tout prix. Les encouragements donnés à l'ouvrier pour le pousser à l'économie sont demeurés à peu près stériles, car ils n'ont pas trouvé l'appui de quelque institution ayant des racines profondes. Il est rare que le salaire de l'ouvrier dépasse d'une façon durable ce qui est nécessaire à sa subsistance. Ensuite, les encouragements à l'épargne supposent chez l'ouvrier une supériorité morale que l'exemple des patrons n'est pas souvent de nature à faire naître. 11 ne faut oublier d'ailleurs ni les variations du marché ni les crises périodiques, ni la cessation du travail, ni rabaissement des salaires ' ».
Mais pour porter remède à tous ces maux, l'action de l'Etat ne suffît pas. L'intervention de l'P^tat doit se produire, cependant, toutes les fois qu'il s'agit de protéger ces droits inaliénables que l'enfant de l'ouvrier apporte en naissant avec lui, comme tous les autres, toutes les fois qu'il faut concilier des intérêts en lutte ou aider une œuvre sociale légitime. La femme, à qui incombe le devoir sacré d'élever la famille devrait, aux termes d'une législation chrétienne, être exclue de l'usine, ou tout au moins être efficacement protégée contre les abus que tolèrent trop d'industriels. Le baron von Hertling, tout en reconnaissant la difficulté de fixer la journée moyenne des adultes, croit cependant que pour éviter les graves abus qui se commettent chaque jour, il sufîirait de déterminer une limite maximum qui ne pourrait être dépassée.
Le docteur Georges Ratzinger, tout en reconnaissant l'injustice du système d'organisation industrielle de l'époque, tout en constatant que la condition des travailleurs devient chaque
I. Voj'. l'Association Vntholiqac. du loanût 1882, pp. 176 et suiv.
jour plus incertaine et plus difficile, n'arrive pas aux mêmes conséquences que Hitze. Il admet certainement que la cause principale de la lutte du capital et du travail réside en grande partie dans le contraste qui se manifeste entre les principes que le parti proclame et la position faite à l'ouvrier : il voit clairement les maux causés par le libéralisme, et il attribue à la liberté économique la plupart des soullïances présentes, mais il ne croit point que les corporations obligatoires soient l'unique planche de salut. La mésintelligence qui règne entre les capitalistes et les ouvriers, ce cruel désaccord qui sape les bases de notre existence sociale et qui est le plus grand danger menaçant notre avenir, peut, d'après llatzinger, être apaisé d'abord par une organisation sociale chrétienne et une juste réforme de l'industrie, mais aussi et surtout par une sorte de patronat chrétien semblable à celui qui a été tenté avec beaucoup de largeur d'idées et de générosité par les industriels du Nord.
Pour venir en aide aux propriétaires fonciers, et surtout aux petits propriétaires qui, par manque de capital, n'arrivent que diflîcilement à cultiver leurs terres, le docteur llatzinger a proposé que l'État et les provinces fissent évaluer tout le sol du pays et émissent jusqu'à concurrence de la moitié de cette valeur officiellement déclarée, un papier spécial et à cours forcé sur ces terres, avec lequel le gouvernement pourrait faire des avances aux agriculteurs. Ces avances devraient être gratuites et n'obligeraient les débiteurs qu'à payer le deux et demi pour cent d'intérêt annuel pendant vingt- huit ans, pour obtenir l'amortissement du capital reçu.
Le jeune comte de Lose^vitz, converti à la religion catholique, s'adonna lui aussi avec ardeur à l'étude de la question sociale. Partisan convaincu du système des corporations, défenseur à outrance d'une forte organisation du travail, il pu-
blia en France, dans Y Association Catholique, plusieurs articles extrêmement remarquables qui furent le sujet de longues discussions et de nombreuses polémiques en Allemagne. Dans ces articles, le comte de Lôsewitz, précédant en date Flûrsheim, en arrive à rien moins qu'accepter, en grande partie, les conclusions des collectivistes ; mais les idées qu'il exprimait si brillamment et en si parfaite connaissance des progrès et des lois de l'économie sociale, parurent si hardies et si dangereuses, que le comte de Mun jugea prudent de décliner toute responsabilité et de faire une évolution dans le sens conservateur.
Le comte de Lôsewitz croit, comme tous les socialistes de toutes les écoles, que la position de l'ouvrier est plus difficile et moins sûre que jamais. On insiste surtout sur ce fait, dit-il, que l'esclavage, institution fondamentale de la société ancienne, n'existe point dans les sociétés modernes, et sur cet autre fait, non moins important, que le travail productif, jadis méprisé, est reconnu actuellement comme la vraie base de tout l'ordi'e économique. Un changement profond s'est en effet produit à cet égard par l'influence du christianisme, mais on oublie que l'ordre social chrétien a cessé d'exister déjà depuis plusieurs siècles, et que les principes païens sur lesquels reposaient l'esclavage et la situation anormale du travail dominent en réalité toute la vie publique des sociétés modernes. Ainsi le travail est aussi méprisé et sans protection légale qu'autrefois, et l'esclavage existe de fait très souvent, grâce à la dépendance absolue dans laquelle le travail se trouve vis-à-vis du capital. L'école libérale, qui se paie volontiers de mots et de phrases, sans se préoccuper le moins du monde de la réalité des faits, préfère ne tenir aucun compte de cet état de choses, mais ceux qui ont pu mesurer l'abîme de misère physique et morale et d'abrutissement dans lequel
sont plongés les prolétaires des sociétés modernes, se convaincront facilement que, pour employer les expressions d'un penseur profond, l'esclavage, sous sa forme la plus dure, a été encore moins cruel et moins inhumain et par conséquent moins antichrétien (le christianisme étant Ihumanité même), que cet état de proscription, de relâchement et dabandon, dans lequel se trouve l'immense majorité des gens, chez les nations qid passent pour les plus civilisées.
Les observateurs perspicaces se convaincront de même que dans l'Europe qui se dit chrétienne et civilisée, la civilisation des uns a pour condition nécessaire l'asservissement de presque tous les autres, et que la situation actuelle des ouvriers se rapproche beaucoup plus de celle des esclaves de l'antiquité qu'au moyen âge : « que tout ce que l'école libérale peut dire de la liberté du travail, n'empêche pas que, pour l'ouvrier, il n'existe ni liberté, ni travail, ni choix de domicile ; il est lié, lui et sa famille, s'il ne veut pas mourir de faim, à une loca- Uté et à une occupation déterminées. Il est forcé de travailler pour le riche fabricant, et cette nécessité est aussi absolue pour lui, quelle l'était pour l'esclave travaillant sous la menace du fouet et des chaînes ».
Que signifie, en pareil état de choses, la liberté, de droit, des ouvriers de l'époque moderne ? L'intérêt, plus puissant, plus impérieux du patron, les asservit plus cruellement, et souvent les rapports ne conservent même pas cette apparence de libre contrat qui fait .que les conditions sont stipulées du consentement plein et entier des deux parties, apparence dont Técole libérale se prévaut, pour dissimuler sous des phrases sonores le cai'actère odieux de l'esclavage du travail salarié. L'Église avait travaillé sans relâche à procurer aux serfs une liberté réelle, en pénétrant toujours plus de l'esprit chrétien la nature du lien réciproque qui unissait
les serfs à leurs seigneurs. Elle n'avait jamais pensé à détruire ces rapports et à créer une malheureuse classe de prolétaires, libres de nom, mais en réalité abandonnés et à la merci des riches. Le libéralisme a procédé autrement. Le sentiment humanitaire, c'est-à-dire, dans ce cas, l'intérêt de la production capitaliste, qui l'a poussé et le pousse encore à demander partout l'abolition de l'esclavage, a poussé de même à Rome les capitalistes qui entendaient le mieux leurs intérêts matériels, à affranchir leurs esclaves. Notre état social n'est donc point sous ce rapport si différent de l'état de la société ancienne qu'on pourrait le croire.
La sociologie rationnelle nie les causes finales, elle n'admet que le droit de la force et ne trouve au fond de sa doctrine que le principe de l'anarchie.
C'est ainsi que chaque jour croît avec l'affaiblissement de la foi religieuse le malaise économique, et les injustices sociales deviennent toujours plus dangereuses et plus cruelles.
Le parti catholique est appelé à exercer une influence prépondérante sur les événements qui se dérouleront, s'il sait éviter de se faire le complice d'une civilisation hypocrite qui croit pouvoir remédier par une philanthropie oflicielle ou privée à des injustices criantes.
Il ne suffit plus que la doctrine du Christ et l'esprit chrétien constituent la base de notre vie privée et de notre vie publique ; il faut rendre aux institutions politiques et sociales leur caractère chrétien, et élever sur les ruines de cette législation païenne qui est la nôtre, une législation qui mérite, comme celle de Charlemagne, d'être appelée la fidèle observatrice des préceptes canoniques, canoniun pedisequa.
La prospérité apparente de notre société cache des plaies sociales prêtes à s'ouvrir. Le seul remède serait dans une profonde régénération de la société.
A tous les maux, réconomie libérale n'oppose que de vaines formules et des remèdes insuffisants. VAle se contente de recommander les institutions philanthropiques et coopératives, les caisses d'épargne et de prévoyance, le principe du « self help », l'initiative individuelle.
Les instincts de haine et de destruction dont la brutale expression aveugle les économistes et levu' fait nier l'existence de la question sociale, sont non point la cause, mais la résultante de la constitution vicieuse de l'organisme social, dont le dernier terme menace d'être la décomposition. La question sociale en Europe, la question agraire en Irlande, ne sont que des phases de cette décomposition.
La liberté du travail, produite par les idées libérales, a écarté tous les obstacles qui pouvaient mettre des bornes aux forces de production du capital et à sa puissance. Le système électoral, presque partout censitaire, a réservé le pouvoir politique aux capitalistes seuls, et ils ont fait répandre partout cette notion, que dans Tordre naturel des choses l'Etat doit leur assurer le droit dexploiter librement et impunément les masses. Gomme le sens droit et la conscience chrétienne poui*raient créer un obstacle permanent à la diffusion de cette théorie, l'autorité de l'Etat doit y pourvoir à l'aide de l'enseignement public; ainsi s'explique cette contradiction apparente du libéralisme, qui répudie l'ingérence du gouvernement dans le domaine économique et la réclame dans la sphère intellectuelle, afin que les jeunes générations deviennent de plus en plus incapables de s'apercevoir que la liberté du travail n'est en réalité que la liberté du brigandage. De là vient le succès des juifs, rois de lépoque, suivant l'expression de Toussenel, puisqu'ils sont à la fois « ploutocrates » et antichrétiens.
Il n'y a pas de doute qu'un changement radical s'impose
dans l'état de notre société. L'organisation économique réclamée par les cathoKques, doit avoir pour base le retour au règne de la justice, qui n'est autre chose que l'observation de l'ordi'e social commandé par Dieu. C'est sur la justice que reposent l'équilibre réel des forces humaines et cette paix entre les hommes qui a pour fondement la paix entre la créature et le Créateur.
L'école libérale, avec Adam Smith et les Physiocrates, ramène toute la science économique à l'observation des prétendues lois qui présideraient « naturellement » à la production des échanges et à la distribution des richesses; cela reviendrait à borner la partie la plus importante des sciences à l'étude des phénomènes condamnés à se reproduire sans cesse. La liberté laissée aux agents économiques ne serait plus que la faculté de suivre des règles imposées par une force invincible, quelque chose comme la liberté de la pierre, qui obéit à la loi de la pesanteur dès qu'elle a perdu l'impulsion contraire que la main de l'homme lui aA'^ait communiquée.
Le but suprême de l'économie sociale est donc, d'après cette doctrine, la satisfaction des besoins matériels, et pour les mieux assouvir il faut accroître, sans trêve, l'intensité de la production, c'est-à-dire de l'action combinée du travail et du capital sur la nature, action d'autant plus forte que le jeu des institutions économiques est plus libre.
La doctrine naturaliste en matière économique est donc fausse et injuste ; comme elle n'admet aucun système légal artificiel, comme le salaire est pour elle une marchandise assujettie à la loi de l'ofire et de la demande, elle est d'essence purement païenne, et ne conduit à rien moins qu'à nier la liberté humaine.
Suivant cette conception matérialiste, c'est la loi de la force
et non point celle de la justice qui domine la vie sociale.
La production et la répartition des richesses sont, dans l'organisine social, ce que la nourriture est dans l'or^janisme aniuial : les troubles, atrophie ou hypertrophie des membres, sont aussi dangereux pour l'un que pour l'autre. L'absence d'un pouvoir régulateur doit avoir pour conséquence nécessaire la destruction de l'équilibre social.
La contrainte, qui n'a été imposée à l'homme ni par Dieu ni par la nature, est un devoir qu'il a à remplir volontairement; d'où résulte la nécessité de faire des lois qui, pour produire la justice, s'appuient non pas sur la liberté, mais sur l'ordre social. Les pouvoirs publics ont par conséquent bien mieux à faire que de se borner à garantir la sûreté des personnes et le respect de leurs droits individuels : leur mission bien plus importante est de les seconder dans l'accomplissement de leur but commun. La politique du « laissez- faire, laissez-aller » est antisociale.
L'État doit diriger les forces sociales vers une unité de tendances, au lieu de se substituer à elles et de les absorber, comme cela a lieu dans les Etats modernes, où l'on ne découvre plus de forces sociales, mais seulement des forces individuelles.
S'il est vrai que lÉtat a un pouvoir souverain vis-à-vis de la société comme des individus, il ne s'ensuit pas pour cela que son autorité doive être absolue. Il ne crée point le droit qu'il a le devoir de laire respecter, ni les principes éternels de l'ordi'e, qu'il a pom' mission de sauvegarder. L'intérêt de la société, dont il a la garde, ne peut résider ailleurs que dans le rétablissement du règne de Jésus-Christ sur la terre, par l'assimilation de la société humaine à son prototype éternel. L'intérêt individuel est au contraire la source même du mal. Ainsi, le socialisme chrétien peut
exister, tandis que l'individualisme sera toujours une iniquité.
L'altération profonde que subit le régime du travail est due bien plus aux idées nouvelles qui se sont fait jour dans les institutions publiques , qu'aux grandes découvertes modernes.
Les peuples, comme les individus, sont maîtres de leurs destinées. Il n'y a pas de nations vouées à une décadence irrémédiable : Sanabiles fecit nationes orbis terrariim. Les institutions qu'elles se donnent sont la cause principale de leur chute ou de leur renaissance. Le pouvoir doit par conséquent exercer une action, avoir une politique sociale. L'expérience et l'étude de l'histoire ont conduit l'école économique, ce qu'on appelle les socialistes de la chaire , à admettre que l'État, qui soutient le droit de propriété, a également le devoir de protéger les droits du travail, vérité fondamentale et qui a été toujours proclamée par les docteurs catholiques. C'est l'influence pernicieuse de l'idée libérale qui a fait accepter de notre temps, par des personnes se disant dévouées à l'Eglise, la thèse de l'abstention de l'État, thèse qui est en opposition formelle avec la doctrine catholique.
L'influence du droit romain sur les législations du moyen âge, et particulièrement sur la législation allemande, a été funeste. La civilisation romaine était uniquement basée sur la conquête et légoïsme. La propriété, dans le droit romain, consiste en Jus utendi et ahutendi; ce droit va jusqu'à la destruction. Le système économique romain se base sur le capital, et non pas sur le travail. Le prix des marchandises n'est pas réglé d'après la valeur objective des choses, mais par simple convention entre les intéressés. Pas la moindre équité objective.
L'ouvrier des sociétés modernes, avec toute sa liberté, pour
ainsi dire juridique, n'est pas moins asservi que l'esclave des temps anciens. La nécessité de travailler exerce sur lui mie contrainte non moins grande que la crainte du fouet ou des chaînes. A Rome, les capitalistes (jui comprenaient le mieux leurs intérêts avaient adranchi leurs esclaves; le libéralisme moderne a agi de même, son zèle « humanitaire » lui a l'ait substituer aux serfs les prolétaires, nominalement libres, et en réalité livrés à la merci des riches.
Le culte exclusif de la richesse, et le petit nombre des capitalistes ('2,000, sur un million et demi), la formation d'un prolétariat nombreux, l'antagonisme violent des classes, ont été les causes principales de la décomposition de la société romaine. Ces symptômes reparaissent aujourd'hui que les sociétés modernes sont, selon l'expression d'Adam Smith, uniquement dominées par l'esprit commercial. C'est ainsi seulement que s'explique ce double fait, que le prétendu droit naturel des temps modernes n'est au fond que le droit romain dépouillé de ces particularités qui avaient leiu' raison d'être dans les circonstances propres à la société romaine, et que les soi-disant <( lois naturelles » de l'économie libérale se trouvent toutes, sans exception, dans les Pandectes.
Cette aversion pour le droit romain est commune à tous les écrivains catholiques de l'Allemagne, qui attribuent en général les maux de la législation économique actuelle à rinllucnce délétère exercée par les juristes du moyen âge. Nous avons déjà parlé des théories sociales du baron de Hertling, qui exerce, grâce à sa haute position, une grande influence sur les catholiques allemands. Nous devrions aussi nous occuper de Jàger et de Jôrg, mais ces deux historiens catholiques du socialisme dérivent plus ou moins de Ketteler et de Hitzc, et dans toutes leurs œuvres l'on constate cette double influence.
Parmi les publicistes catholiques avant des idées très
avancées sur le socialisme, et les principaux écrivains du parti socialiste catholique d'Allemagne, il ne faut pas omettre de mentionner l'abbé Schings, Albertus, Holienberg, etc., qui, bien que très souvent sans originalité, apportent pom^tant dans l'étude des phénomènes sociaux une justesse d'observation et une hardiesse d'idée que l'on trouve bien rarement chez les auteurs catholiques des autres pays.
Le clergé alsacien, en présence de l'invasion du socialisme, n'est pas demeuré indifférent ; mais, composé surtout de prélats français, dévoués à la France, devenu tout à coup allemand, juste au début de la croisade anticatholique entreprise par le gouvernement, il a dû, tout en acceptant les idées générales du clergé catholiqu.e socialiste, témoigner d'une confiance assez restreinte dans le concours de l'Ktat. Et il est évident que ceci a dépendu beaucoup plus de raisons politiques que de causes économiques et sociales.
Le socialisme, auquel l'Alsace semblait devoir rester rebelle, à cause de son organisation économique, de sa richesse agricole, et surtout à cause de ses passions politiques très vivaces, s'est, au contraire, insinué d'abord lentement et ensuite avec rapidité, dans tout le pays. Importé par les ouvriers allemands et suisses, il n'avait recueilli en 1881 que 462 voix, mais aux dernières élections, les socialistes ont gagné du terrain partout : Bebel a failli être élu à Strasbourg, et à Mulhouse c'est un démocrate socialiste qui l'a été à une grande majorité contre le député sortant, l'abbé Keller, libéral et ardent ami de la France.
Les deux membres du clergé alsacien qui se sont le plus occupés de la question sociale sont l'abbé Keller et l'abbé Winterer. Le premier, non réélu député, et remplacé, au grand regret du parti protestataire, par un démocrate socialiste, a toujours professé des opinions tout autre que radicales
sur les questions éconoinicjucs ilrhattues au Reichstag et parmi les écrivains allemands. Nationaliste et i'rancopliilc, il a été, pendant tout le temps qu'a duré son mandat de député, l'adversaire du système d'assurance obligatoire et de l'intervention de l'Ktat dans les rapports entre capitalistes et travailleurs.
L'abbé Winterer, au contraire, est l'auteur d'études très remarquées sur le socialisme et siu* l'histoire de ce parti, et ses idées sont beaucoup plus avancées et beaucoup plus personnelles que celles de l'abbé Keller. Wintorer n'essaie pas de nier l'existence d'une question sociale qu'il faudra résoudre pour éviter d'immenses catastrophes. Pour cela, « l'intervention de l'État est nécessaire, indispensable ». « Je tiens, dit-il, à l'affirmer le plus hautement possible. Les funestes lois d'un autre temps ont contribué à créer le mal social : c'est là poiu* l'Etat une première raison d'intervenir. » Mais l'action de l'Etat, survenue très tardivement, est insuffisante parce que le socialisme n'est pas seulement un mal économique. Les lois protectrices des ouvriers sont un devoir pour l'Etat: mais le système d'assurance obligatoire est un remède insuffisant ; l'ouvrier atteint par la maladie n'est secouru que pendant trois mois, et l'on rencontre des ouvriers sans travail sur tous les chemins conduisant aux centres industriels. Mais l'Etat ne peut pas tout faire, et sa sphère d'action, quoique très étendue, a cependant des limites ; l'Eglise a aussi son rôle social, et elle a aussi, par ses évêques, abordé hardiment le problème ouvrier. Tous les prêtres ont le devoir de s'occuper non seulement des âmes, mais encore des conditions matérielles du peuple.
Dans son dernier discours au Reichstag, prononcé le 19 mai dernier, à propos des lois sociales présentées par ordre de l'empereur à la suite de la Conférence internationale de Berlin,
l'abbé Winterer a exposé très clairement son programme et ses idées.
Si, a-t-il dit, les catholiques ont cru devoir combattre les derniers projets, touchant l'assurance obligatoire poussée au delà des bornes de la justice, ils se sont cependant depuis longtemps placés sur le terrain d'une protection équitable en faveur des ouvriers. « Nous posons ce principe, que l'ouvrier est le faible et le capital le fort; l'Etat, par conséquent, n'a pas seulement le droit, mais il a le devoir de protéger le faible dans son droit, quand cela est devenu nécessaire. » Il ne faut pas confondre le mouvement ouvrier avec le mouvement socialiste : la fin du siècle dernier a été aux prises avec le Tiers Etat, la fin de celui-ci a à compter avec les exigences du Quatrième Etat. Dans la mesure où ces exigences sont justifiées, il faut les satisfaire. Il faut de plus que l'œuvre de protection soit internationale, comme le sont le mouvement ouvrier et l'alliance des partis socialistes ; et, de même que la situation créée par la production est internationale, les mesures destinées à protéger les ouvriers doivent l'être aussi. L'obligation du repos dominical, l'interdiction du travail de nuit pour les femmes et les enfants doivent être assurées. Il est à déplorer que la Conférence de Berlin n'ait pas aussi fixé le maximum d'heures de la journée de travail des adultes, alors que la Suisse et l'Autriche ont déjà donné l'exemple. Il est inutile de dire que l'ouvrier adulte n'a pas besoin de protection comme les femmes et les enfants. II faut, ou qu'il soit protégé par la loi, ou bien qu'il ait recours à la grève. « Entre la grève qui trouble des contrées entières, qui ne peut être qu'un pas de plus dans la voie de la haine sociale, et la réglementation par la loi, mon choix est fait : je voterai pour la réglementation par la loi. »
Le projet Hartmann, comme tous les projets qui ont pour
but de proté<^er le patron, n'est pas juste. Si la cause du patron ne doit pas être abandonnée au profit de celle de l'ouvrier, si les grèves sont condamnables, si ceux qui les provoquent méritent d'être punis, il ne faut pas cependant oublier tout à fait qu'avec le système de salaires actuel, le droit de coalition est souvent la seule arme que l'ouvrier a dans les mains. Tant qu'une concurrence impitoyable décidera du taux des salaires, tant que les moyens d'existence de l'ouvrier dépendront de cette concurrence aveugle et nuisible, il faudra laisser un libre exercice au droit de coalition.
« La question sociale, a dit AVinterer, au dernier congrès de Liège, a été réduite à une question exclusivement économique, une question de production et de consommation. 11 faut cependant se rappeler que, selon la parole divine, l'homme ne se nourrit pas que de pain. L'homme a été mis au service d'une macMne : il est temps, au nom de l'humanité, d'intervertir les rôles et d'asservir la machine à l'homme. L'on n'a vu dans l'homme qu'un instrument, un facteur du problème de la production; il faut se rappeler que l'ouvrier est un père, l'ouvrière une mère. On a permis que l'argent devînt insensiblement la première puissance du monde. Il a été loisible au capital d'enrégimenter les hommes individuellement et de créer cette multitude inouïe de prolétaires qui nous épouvante, cette armée bien autrement nombreuse que les armées des États modernes. Il faut, au prix de n'importe quel eflbrc, arrêter ou tout au moins entraver cette source funeste de prolétariat indélini '. »
Les idées que l'on vient d'exposer sont cependant loin d'être celles de la majorité du clergé d'Alsace. Celui-ci, en effet, trop occupé jusqu'à présent de la question de nationalité,