CHAPITRE XII
Socialistes et catholiques. — Nouvelles tendances du socialisme. — Derniers congrès. — Le cardinal Manning et Liebknecht.— Les catholiques etTl^tat. — L'Eglise catholique et le soci;ilisme. — Les idées économiques de Léon XIII.
— La lettre pastorale de rarchevèque de Pérousc. — La révolte de San Lupo et David Lazzaretti. — Caractère violent du socialisme italien vers i8;8. — Encj'clique contre le socialisme révolutionnaire. Cause qui Ta provoquée.
— Léon XIII et le socialisme. L'allocution de Léon XIII aux pèlerins français. — Idées de Léon XIII sur la question sociale. — Progrès du socialisme catholique et politique du Vatican. — Progrès et victoires de la papauté. — La prophétie de Stead. — La nouvelle tendance de la papauté. — Cause du pouvoir croissant de la papauté. — L'action de l'Église. — Le socialisme et la science. — Le socialisme contre la science. — Le socialisme et l'Église.
Au milieu de cette vaste agitation catholique et socialiste, quelle a été l'attitude du Vatican, quelles sont les idées personnelles de Léon XIII ?
Si le Souverain Pontife permet que le cardinal Manning invoque, au nom de la religion et de la justice, la nécessité de la détermination légale du salaire minimum et du maximum de lajom'née de travail; s'il accorde son appui à l'Œuvre des Cercles de France et à des socialistes d'Etat tels que Ratzinger, Hitze, Volgelsang; s'il permet que des catholiques comme Decurtins fassent alliance, sur la question des réformes sociales, avec des radicaux avancés ; si, à la prière du cardinal Gibbons, il retire non seulement l'excommunication aux Chevaliers du Travail, mais s'il se décide âne pas mettre à
l'index les livres d'Henry George, cela veut dire qu'entre le socialisme évolutionniste et pacifique et les principes de l'Eglise, il n'existe pas de contradiction formelle.
L'évolution du socialisme dans le sens pratique et pacifique a été des plus rapides pendant ces dernières années. Dans les récents congres socialistes, les révolutionnaires et les anarchistes ne se sont pas seulement trouvés en grande minorité, mais ils n'ont pu arriver à faire admettre leur opinion et ont rencontré partout un milieu contraire à leur inutile et criminelle violence. L'odieuse personnalité de Most est répudiée partout, même en Amérique et en Europe, le nombre des admirateurs de Bakounine va tous les jours en diminuant.
Dans les difterents Etats de l'Europe, le socialisme tend non seulement à devenir conservateur, mais ses partisans aiment mieux, au lieu de se condamner comme anciennement à l'isolement, descendre dans l'arène politique et prendre part aux luttes parlementaires.
Le socialisme français s'est, depuis plusieurs années, éloigné de la politique violente, et tend à devenir un parti légal. En Angleterre, l'esprit pratique des Anglo-Saxons les empêche d'accepter les dangereuses folies de l'anarchisme ; les socialistes anglais, soit qu'ils suivent le programme de George et de Hyndman, ou bien qu'ils s'agitent, à la faveur du Trade- Unionism, sont assez éloignés des violences des socialistes démocrates d'autres pays. Le socialisme, aux Etats-Unis, débarrassé des nombreux éléments révolutionnaires qui y avaient pénétré à la faveur de l'immigration allemande, devient lui aussi chaque jour plus pratique et prend les allures d'un parti légal. En Allemagne même, où, à la suite de Marx, le socialisme s'était fait révolutionnaire, l'évolution dans le sens conservateur va en s'accentuant tous les jours.
Le dernier congrrès de Halle a non seulement reconnu l'inopportunité des vaines agitations révolutionnaires, mais il a prêché la liberté des cultes eta admisle gouvernement représentatif, en préconisant pour l'avenir un système analogue à celui du « référendum » suisse. Les socialistes allemands, dans l'intérêt de leur propagande, ont compris que, pour atteindre la réalisation de leur programme, la force n'est pas une méthode applicable. Le Volksblatt, transformé en Voorwârts, disait récemment : « La conquête de la souveraineté politique ne se fera pas en un instant, ne s'obtiendra pas par une révolution soudaine; elle ne se réalisera que par un travail persévérant et par la voie parlementaire. La société bourgeoise n'a pas été créée d'un seul coup, il est donc impossible de l'anéantir en un moment. C'est une forteresse avec des moyens de défense innombrables; une armée qui voudrait la prendre d'assaut ferait un acte insensé ».
On en est même arrivé à ce point, comme le fait remarquer un spirituel écrivain, que lorsqu'un des chefs du socialisme veut se débarrasser d'un collègue, il l'accuse d'être anarchiste : Anarchiste ! ... crie Bebel à Werner. — Anarchiste ! crie Liebknecht à Doniela Nieuwenhuys. — Anarchiste!... crie Aveling à William Morris.
Si le socialisme démocratique arrive à dépouiller son caractère violent, s'il renonce, comme il paraît vouloir le faire, à ses principes antireligieux qui constituent un des plus grands obstacles à sa réussite, s'il reconnaît la nécessité du système représentatif, s'il abandonne par conséquent les violences insensées auxquelles il s'est livré jusqu'à présent, il rencontrera chez les catholiques des sympathies toujours plus grandes.
Quel que soit le programme économique des socialistes
modernes, l'Église catholique n'a, dans son origine, ses traditions et ses principes, rien qui lui soit contraire. Il y a, à certains points de vue, des écrivains et des économistes catholiques dont le programme de réformes sociales n'est ni moins entaché d'utopie ni moins dangereux que celui des socialistes démocrates, et qui veulent comme ceux-ci modifier profondément les bases de notre organisation économique. Un économiste belge, G. de Molinari, en exposant les idées de Manning sur la question sociale, s'écrie avec surprise : « M. Liebknecht lui-même ne va pas plus loin ».
Les socialistes catholiques no représentent pas seulement une tendance ou des aspirations indéterminées, ils ont des idées claires, précises, nettes. Les premiers évêques qui acceptèrent l'idée de socialisme, et qui, comme Ketteler, se rallièrent au programme de Lassalle presque en son entier, se sont bornés à peu près à signaler le danger en indiquant le mal. Mais leurs successeurs sont allés beaucoup plus loin : ce sont de vrais socialistes d'Etat, comme Bagshawe, ou des partisans convaincus des revendications ouvrières. La jeune école allemande « Ivathedersocialisten» compte en Allemagne, comme en Autriche et en France, ses fauteurs les plus convaincus dans les rangs du clergé catholique et parmi les écrivains de la même confession.
L'un des chefs du socialisme catholi(iuo, l'ex-ministrc autrichien prince Lichtenstein, disait un jour, au Reichsrath : « Le travail n'est point une allaire d'ordre privé, mais une sorte de fonction que la société délègue à chacun de ses membres. Le paysan qui cultive son champ, l'ouvrier qui travaille dans une usine, sont, pour la société, fonctionnaires au même titre que l'employé du gouvernement dans son bureau ou que le soldat sur le champ de bataille. Le travail crée, comme toute autre fonction, une série d'obligations réciproques
entre la société qui le fournit et l'ouvrier qui l'exécute. Visà-vis de cette conception, combien n'est-elle pas mesquine la définition qui réduit le travail à une marchandise soumise à la loi de l'offre et de la demande * ?... »
Or, cette théorie qui fait du travail une fonction sociale e qui tente en vain à le représenter comme indépendant de la loi de la demande et de l'offre, cette théorie, qui est auss fausse au point de vue économique qu'elle est séduisante en apparence, n'est pas une conception isolée du prince Lichtenstein, mais elle est acceptée par une grande partie du clergé catholique et par presque tous les économistes du parti. Nous avons vu récemment un prince de l'Église dont la grandeur d'âme égale l'élévation de l'esprit, le cardinal Manning, la proclamer hautement et la soutenir avec conviction.
Les catholiques qui, dans les luttes sociales, ne reconnaissent pas la légitimité de l'intervention de l'État en faveur des faibles et des opprimés, les adeptes de l'école économique, improprement appelée l'école darwinienne, sont non seulement en nombre relativement restreint, non seulement en opposition avec ce qu'a dit Léon XIII lui-même, mais ils perdent chaque jour du terrain. Au dernier Congrès catholique de Liège, ils ne formaient qu'une minorité insignifiante ; quelques-uns d'entre eux furent même accueillis comme Jean Huss au concile de Constance. Les orateurs libéraux parlaient au milieu de l'inattention générale et des murmures d'impatience. Lorsque le Père Caudron voulut soutenir les idées de l'école classique et faire l'apologie de la liberté économique, son discours ne provoqua qu'une désapprobation bruyante, un vif mécontentement, voire des sifflets.
I. Voy. A. Villard. Le Socialisme moderne. Son Dernier Etat (Paris, Giiillaumin, 1887, p. a55.)
Et il est à remarquer que toutes ces tendances nouvelles des catholiques ne peuvent point être considérées comme des manifestations isolées. LKglise catholique tire sapins grande force de son organisation propre. Il n'est pas possible que le vaste mouvement catholique socialiste, qui a jeté des racines si tenaces en Europe et en Amérique, ait pu croître et se répandre sans l'appui ou tout au moins sans le consentement du Souverain Pontife. 11 n'est pas possible que des cardinaux connus pour leur haute situation, des évêques, des prêtres appréciés pour leur savoir et leur caractère aient embrassé les doctrines du socialisme contre la volonté de l'Eglise.
Le catholicisme a habitué son clergé à une obéissance passive ; la plupart des grands schismes qui se sont produits à d'autres époques ont eu lieu précisément à cause de l'excessive intransigeance dogmatique de l'Eglise, qui n'a jamais voulu et ne veut pas encore déroger à son programme et à ses tendances.
Il est certain que si, dans toute l'agitation catholico-socialiste, le Pape avait vu triompher les principes contraires à ceux de l'Eglise, il n'en n'aurait permis en aucun cas la propagation et le succès.
Il est évident aussi que si des socialistes catholiques comme Yogelsang, Decurtins , de Mun, Hitze, Ratzinger, etc., etc., ont reçu chaque jour du Pape les preuves nombreuses de sympatlùe, cela signifie que l'Eglise n'a pas grand'chose à opposer aux prétentions du socialisme évolutionniste, et qu'elle accepte ou tout au moins ne trouve pas injuste la plupart des principes qui sont la base des revendications socialistes modernes.
Pendant le carême de 1877, Léon XIII, alors archevêque et cardinal de Pérouse, dans une lettre pastorale qui a été très
discutée, parce qu'elle contenait une invocation ardente, s'occupait de la nécessité d'une législation sociale démocratique : « Les écoles modernes d'économie politique, disait-il, ont considéré le travail comme le but suprême de l'homme, et elles font de celui-ci le cas que l'on fait d'une machine d'une valeur plus ou moins grande, selon qu'elle active plus ou moins la production. De là résulte l'absence de considération pour l'homme normal ; de là l'abus colossal que font des pauvres et des humbles ceux qui veulent les retenir dans un état de faiblesse pour s'enrichir à leurs dépens. Combien de plaintes sans cesse renouvelées n'avons-nous pas entendues, même dans les pays qui ont la réputation d'être à la tête de la civilisation, sur l'excès de travail imposé à ceux qui doivent gagner leur pain à la sueur de leur front. La vue de ces pauvres enfants enfermés dans des manufactures, que la phtisie attend au milieu de leurs travaux précoces, n'afflige - 1 - elle pas l'observateur chrétien, n'arrache -t- elle pas des protestations d'indignation à toutes les âmes généreuses ?
<( Un si douloureux spectacle et l'écho de ces plaintes, hélas ! trop sincères, ne devraient-ils pas animer les gouvernements et les parlements à rechercher des lois pour mettre des entraves à un trafic aussi inhumain?... et sans la charité catholique qui ne cesse jamais de secourir la misère, et qui leur vient en aide avec ses subventions et ses asiles, combien de ces enfants ne resteraient-ils pas abandonnés à eux-mêmes sans défense, aujourd'hui que cette frénésie du travail arrache au foyer domestique la mère comme le j^ère ! Oh ! mes fils bien-aimés, lorsque nous voyons de ces faits ou que nous les entendons raconter par des organes qui ne sauraient être suspectés, nous sommes impuissant à contenir l'indignation qui éclate contre ceux qui seraient d'avis de remettre entre
[Mi LE SOCIALISME CATHOLIQUE
les mains de ces barbares les destinées de la civilisation. Et ils appellent tout cela favoriser le progrès !
« Mais il y a quelque chose de pire encore : ce travail excessif, qui énerve et consume les corps, amène la ruine des âmes et en efl'ace peu à peu les traits de ressemblance avec Dieu; cette rage de tenir les hommes rivés à la matière, qui les y plonge, les y absorbe, endort la vie de l'intelligence chez ces infortunées victimes du travail retournées au paganisme. Tout ce qui élève l'homme, tout ce qui fait de lui ce que Dieu veut qu'il soit, c'est-à-dire l'héritier du Ciel, disparaît à leurs yeux, tombe dans l'oubli et ne laisse en échange que l'instinct animal qui ne connaît plus alors aucun frein. En présence de ces êtres exploités dès le jeune âge par une cupidité sans entrailles, nous nous demandons si les adeptes de cette civilisation, hors de l'Eglise et sans Dieu, au lieu de nous faire progresser, ne nous renvoient pas en arrière de plusieurs siècles , en nous reportant à ces douloureuses époques où l'esclavage opprimait une si grande partie du genre humain, où le poète s'écriait avec tristesse : « Le genre humain ne vit que pour un petit nombre de privilégiés, Humanum paucis Qwit genus ».
Néanmoins, une année après sa pastorale aux fidèles de Pérouse, G. Pecci, devenu pape, publia, le 28 décembre 1878, la lameuse encyclique contre le socialisme, dans laquelle il voulut « signaler la contagion mortelle qiii serpente dans les fibres les plus intimes de la société, la met en péril extrême, et indiquer les moyens les plus efficaces pour lui procurer le salut et la sauver des dangers qui la menacent ».
Mais, en i8;78, Léon XIII était assez mal disposé à l'égard du socialisme. Les remèdes que le Pontife indique contre « la contagion mortelle » démontrent qu'il était, à cette époque, irrité contre la démocratie socialiste, et qu'il cher-
chait plutôt à l'abattre qu'à en juger les tendances et les aspirations avec impartialité.
Léon XIII reconnaît aux rois et aux prêtres le droit de commander par délégation divine; il veut que l'école, où les jeunes générations sont élevées, soit remise à nouveau entre les mains du clergé ; il soutient que l'Église catholique et le Souverain Pontife romain constituent le fondement et la base des sociétés civilisées, et que les « intérêts de la religion et de l'empire sont si étroitement liés entre eux que, lorsque celle-là vient à déchoir, la majesté du commandement en est diminuée » ; il considère comme nécessaire que les ouvriers fassent retour à la religion, et, en signalant les maux du socialisme révolutionnaire, de l'anarchisme et du communisme, il prétend que les associations d'artisans soient mises « sous la tutelle de la religion ». Porté par ses idées et ses convictions à considérer qu'une grande partie des maux des nations modernes découlent de la funeste infiltration des sociétés secrètes et des sectes, Léon XIII ne cache pas sa conviction que le socialisme est lui aussi un des résultats de l'esprit sectaire du temps présent.
La lettre pastorale de l'évêque de Pérouse était sincèrement et chrétiennement démocratique. Reconnaissant les maux qui afïligent les classes laborieuses, elle indiquait les dangers d'une organisation basée sur l'injustice. Cependant, une année à peine s'était écoulée, et l'encyclique de 1878, écrite de la même plume qui avait tracé la démocratique pastorale aux fidèles de Pérouse, semblait presque vouloir répudier jusqu'aux aspirations du socialisme les plus raisonnables. Or, à la suite de quels événements sociaux un changement si soudain avait-il pu se produire?
Pendant les premières années de son pontificat, l'âme de Léon XIII fut grandement contristée par quelques faits qui
troublèrent à cette époque l'ordre public et la paix sociale. Le Pontife vit avec douleur, spécialement en Italie, le socialisme révolutionnaire attenter à la sûreté de l'Etat et ébranler môme les bases de la société. Les attentats de Barsanti et de Passanante contribuèrent aussi à lui faire juger sévèrement les affissements des sectes socialistes.
Il convient de rappeler que le socialisme révolutionnaire, transplanté en Italie par Bakounine, avait revêtu, à cette époque, dans les Romagnes, en Vénétie, à Naples, iin véritable caractère nihiliste. Les programmes des sociétés anarchiques, tolérés par la faiblesse du gouvernement, parlaient non pas des revendications ouvrières ni d'aspirations légitimes, mais de destruction et de révolution. Tous les jours, de nouvelles sectes surgissaient, dont les noms étaient tout un programme; elles s'appelaient : la Main Noire, la Dynamite, Mort-aux-Bourgeois, etc. Le comité d'accusation du Congrès de La Haye avait déjà reconnu que l'alliance socialiste n'était point en Italie « une association ouvrière, mais une tourbe de déclassés, la lie de la bourgeoisie ».
Les socialistes italiens, mélange hétérogène de communisme et d'individualisme, sans culture scientifique, plus habitués aux conspirations ténébreuses qu'aux discussions sereines, prêchaient l'abolition de l'État et de l'Église, la suppression de la propriété et de la magistrature. Ils prétendaient réaliser immédiatement leurs desseins par tous les moyens.
Bakounine concevait le type du révolutionnaire comme celui d'un homme qui n'a plus ni lien ni intérêt d'aucune sorte, qui n'a niallaires, ni sentiments, ni propriété. Le révolutionnaire, selon le criminel apôtre nihiliste, ne doit avoir qu'une imique passion : la révolution, un seul but : la destruction; il doit mépriser la morale actuelle, poursuivre la
société présente de sa haine incessante, irréconciliable. La science moderne n'est qu'une figure de rhétorique ; le brigand est le vrai héros , le vengeur populaire, l'ennemi implacable de l'État. Infatué de son projet de destruction universelle, le criminel apôtre n'admettait pas d'autre activité que celle qui fait des ruines, pas d'autre but que celui de la révolution. Et pour réveiller le peuple il ne voulait pas d'une agitation loyale et honnête, mais tout un système d'attentats et d'assassinats qui pût convaincre les masses du triomphe de la révolution.
Evadé de Sibérie, c'est en Espagne et en Italie queBakounine avait trouvé ses principaux partisans. La tendance naturelle des nations latines à l'exagération et à l'esprit de secte, les traditions de brigandage, l'extrême ignorance populaire, avaient rendu possible un progrès relatif des idées et du programme de Bakounine. Et ainsi, dans l'une comme dans l'autre des deux péninsules latines, les funestes effets de la propagande de Bakounine n'avaient pas tardé à se manifester par une série d'attentats, de violences, d'homicides. Les cercles anarchistes italiens, composés d'exaltés, sans l'ombre de culture, ne connaissaient pas d'autre programme que celui du néfaste nihiliste, qui, des déserts glacés de la Sibérie, avait apporté avec lui la fièvre de la destruction et de la haine.
Mais ce ne furent pas les agitations des anarchistes qui remplirent d'amertume le cœur du Pontife. Le clergé des campagnes, en Italie, pauvre, ignorant, ennemi du nouvel ordre de choses qui lui avait enlevé à la fois l'influence et la richesse, voyait assez souvent la plaie de l'anarchisme s'étendre sans chercher à la guérir, mais il en vint quelquefois jusqu'au point de prendre part aux insurrections anarcliiques.
Dans la tentative de David Lazzaretti, qui revêtit un caractère entièrement religieux, avec les formes d'un véritable communisme mystique, deux prêtres s'enrôlèrent sous la ban-
nière du modeste prophète d'Arcidosso. Lazzaretti, quoique dominé par un idéal religieux, était néanmoins infatué d'une sorte de communisme basé sur la fraternité et le mysticisme. Dans les statuts de la Société des Familles chrétiennes il parlait expressément de la communauté des biens, il prescrivait des règles pour en distribuer le revenu, proportionnellement à la somme de travail et de capital que chacun mettait en comnnin. Si personnellement Lazzaretti était dominé plutôt par une pensée de réforme religieuse que de réforme économique, les principes qu'il a soutenus jusqu'au moment de sa mort tragique au pied du mont Labbre ont imprimé au mouvement dont il était le chef un caractère franchement socialiste .
Une année avant la lin misérable du pauvre prophète d'Arcidosso, survenue dans les lieux mêmes où il avait voulu créer une nouvelle religion, une tentative d'insurrection anarchique éclatait dans la province de Bénévent ; deux curés de campagne de cette province prenaient une part assez active à ce mouvement insurrectionnel.
Le 5 avril 1877, une bande d'une ti'cntaine d'anarchistes, organisée par quelques révolutionnaires romagnols, se réunissait dans une maison louée du village de Saint-Loup, près de Bénévent. Dans la nuit du (3, les gendarmes qui surveillaient la maison furent reçus à coups de fusil, et deux d'entre eux grièvement blessés. La bande s'étant formée, et marchant précédée d'un drapeau rouge et noir, s'achemina vers les monts du Matese, occupa à main armée et au nom de la révolution sociale la commune voisine de Letino, brûla les papiers et les registres de l'état civil, proclama la déchéance du roi, l'avènement de la République sociale et le partage des biens.
Un prêtre de Letino, appelé Fortini, qui était conseiller de
cette commune, annonçait, pendant que les archives brûlaient au pied de la croix édifiée au centre de la place du village, le triomphe de la justice, en présentant les insurgés comme les vrais apôtres de Dieu, voulant rétablir l'égalité sociale selon l'Évangile. Fortini, s'étant mis lui-même à la tête de la bande, la conduisit au village voisin de Gallo, aux cris de vive la révolution sociale! X Gallo, les paysans accueillirent les anarchistes avec enthousiasme. Le curé Tamburini se joignit à eux, les bénit, annonçant les anarchistes comme des libérateurs, prêchant l'émancipation sociale et la fin de toutes les injustices. Les troupes étant arrivées, les insurgés s'enfuirent dans les bois du Matese, suivis par ces deux prêtres. Au mois d'août 1878, ces anarchistes parurent devant la Cour d'assises de Gapoue, et, parmi les trente-sept accusés, on pouvait voir les deux prêtres de Letino et de Gallo, à côté de Malatesta, de Cafiero et d'autres internationalistes de marqu^e.
Ce sont ces faits, ces violences extrêmes des anarchistes ne reculant devant aucun crime qui affligèrent profondément le Pape et qui l'amenèrent à publier à la fin de 1878 sa célèbre encyclique contre le socialisme. Le Souverain Pontife confondit les socialistes et les anarchistes dans une seule et même réprobation. Les anarchistes, dont l'audace avait été jusqu'à lancer de la dynamite dans les églises remplies d'une foule en prières, qui avaient attenté à toutes les lois et répandu inutilement la terreur parmi les tranquilles populations de la Toscane, devaient indisposer le Pape à l'égard de tout ce qui semblait une revendication socialiste, et dans l'encyclique de 1878 il jugea très sévèrement ceux qui « diversis ac pêne « barbaris nominibus Socialistœ , Communistœ , vel Nihilistœ « appellantur quique per universum orbem diftusi et iniquo « inter se fœdere arctissime colligati non amplius ab occul-
« toruin conventuum tenebris praesidium (juau'unt, sed « palaru lidentem que iii lucein prodentens, quod jampridem « inierunt consiliuni cujuslibet civilis societatis fundaraenta « convellendi, periîcerc adnituntur. li nimiruni sunt, qui, « prout divina testantiu* elo([uia, cai'nem quidcm maculant, « dominationem spernunt, majestatem autem ])lasphemant. « Nihil quod humanis divinisque legibus, ad vite incolumi- « tatem et decus sapienter decretum est intactum vel inte- « grum relinquunt ».
Mais lorsque plus tard le socialisme, même en Italie et dans les pays latins, se fit moins tumultueux et moins violent ; lorsque, de toutes les parties du monde, l'écho du mouvement socialiste parvint aux oreilles de Léon XIII; lorsqu'il vit que les évèques catholiques des États-Unis, de la Suisse, de la Pologne, acceptaient presque sans restriction les théories des socialistes ; lorsqu'il vit les catholiques d'Allemagne, d'Autriche et de France soutenir des projets socialistes, il comprit de suite la nécessité de ne pas abandonner l'étude de la question sociale aux mains des adversaires. C'est à partir de ce moment qu'on le voit bénir en Autriche le socialiste catholique Vogelsang, encourager en France l'œuvre du comte de Mun, prendre parti pour les paysans en Irlande ; c'est alors qu'il retire l'excommunication aux « Knights of Labour », qu'il encourage le clergé socialiste allemand, qu'il seconde en Suisse l'œuvre du cardinal Mermillod et de Gaspard Decurtins, et qu'enfin il ne met à l'index aucun des écrivains socialistes catholiques.
Le premier signal de cette nouvelle tendance fut donné par le Pape Léon XIII, au mois d'octobre 1889, dans l'allocution qu'il ach'essa au deuxième pèlerinage des ouvriers français. Le Pape avait d'ailleurs déjà permis, avant cette époque, que le cardinal Mermillod, alors évéque de Lausanne et de Fri-
bourg, parlât devant lui en publie des abus du capitalisme et de l'esclavage des travailleurs.
Léon XIII, dans son allocution du mois d'octobre 1889 ^^^ ouvriers français, leur adressait des paroles de paix et les exhortait à l'obéissance et au calme. Le Pape démontrait que le devoir des classes dirigeantes est de professer une bienveillance paternelle pour les pauvres, qu'il faut mettre un frein à la soif insatiable des richesses, des plaisirs, du luxe, qui tend à s'accroître tous les jours. Il prescrivait aux patrons de considérer l'ouvrier comme un frère, « d'en adoucir le sort dans la limite du possible, de veiller sur ses intérêts tant spirituels que temporels, de lui donner l'exemple d'une vie chrétienne, et surtout de ne se départir jamais de la justice, en recherchant un gain rapide et disproportionné ». Il conseillait encore aux ouvriers d'aimer leurs patrons, d'être tranquilles, de se résigner aux dures conséquences du travail. « Ce que nous demandons, disait le Souverain Pontife, c'est que l'on bâtisse à nouveau cet édifice, en reprenant les doctrines et l'esprit du christianisme, en faisant revivre, sous la forme que permettent les temps modernes, les bienfaisantes corporations des arts et métiers. Celles-ci en effet, tout imbues de la pensée chrétienne, s'inspirant de la sollicitude maternelle de l'Église, subvenaient aux besoins matériels et moraux des ouvriers, leur facilitaient le travail, prenaient soin de leurs économies, défendaient leurs di'oits, et appuyaient, dans la mesure voulue, leurs justes revendications. »
Dans le fond, le Pape, tout en reconnaissant la nécessité de ne pas procéder sans mûres réflexions à des changements précipités dans les rapports entre le capital et le travail, a été et est encore hanté par le rêve antilibéral d'un grand nombre de socialistes catholiques qui veulent à tout prix le rétablissement des anciennes corporations. Ce rêve, M. de
-Wi LE SOCIALISME CATHOLIQUE
lUsinarck lui-iiH'^iMc l'a fail, oroyaiil jKnivoii" ainsi améliorer le sort (les Iravailleurs.
Mais si le système coijKtralir a pu représenter autrefois une foriiur d'orf^anisalioii sociale ti'rs avancée, il ne peut plus déeidément s'adapter au développement de la produetion et ati pi'Offrès énornu; <le l'industrie niodci'ne. Pei'sonne ne voudra croire acliiclicMucnl (luiin l'clour aux anciennes corporations amène la paix dans le; nioruic! du liavail. Presque toujours organisées au profil «lu patron, elles assuraient un injuste monopole, les cor|)o)'ations exerçaient la tyrannie la plus dure sur l'ouvrier, lui otaient toute liberté et ne pouvaient le soustraire entièr<;ment à cette loi de la concurrence contre latpielle tous les socialistes s'insurgent ave(t une si grande vioh'uee.
Entre l'cncyclicpic <lu uS (I(''cend>r<! 1H7H dans hupu-lle le Pape condamiuiit le socialisme radical comme lethlfcrani pestcrn, et l'allocution aux pèlerins français <lans hupudle il conseillait l'acc-ord enti-cî |)atroiis <'t ouvriers, et constatait rinjusti('«î (l(!s « gains ti'o|) l'apides et dispro|)orlionn(''s », un pas en avant vers les socialistes catholicpies avait rlr l'ait.
Mais bientôt les événements venaientcontiaiiidr(; Léon XIII à s"occu|)er j)lus directement de la question sociale.
Le Pape, en effet, l'eAt-il voulu, n'aurait pas pu se désinléress(!r du mouvement socialiste et en abandonner la direction à la dc'mocratic;. L'(''cho des c()nibats livn'-s <lans tout le moiid(> callioli(pu; par le clergi'; (;t les lidèbîs montait tous les jours juscpi'à lui. H voyait des cardinaux comme Manning soutenir le salaire minimum, la fixation du maximum dlieures de travail, la rf'glementalion internalionale des industries ; il v«>yait des calliolicpies éniiiieuts hlànier non seidement le capitalisme et l'organisation industrielle de notre société, mais défemli-e, comm<; Decurtins, Vogelsang et Ilitze, un
véritable programme de socialisme d'État. Dans le différend qui divisait les catholiques sm* la question des réformes sociales, et qui, particulièrement dans l'Europe centrale, était la cause de luttes incessantes et journalières, le Pape sentait le besoin de prononcer un mot pour endiguer le flot toujours prêt à déborder.
L'encyclique du i5 mai 1891 reflète complètement les idées du Vatican sur la question sociale. L'époque à laquelle elle a été publiée, létat de choses qui l'ont rendue nécessaire, les circonstances dans lesquelles elle est venue à la lumière, lui donnent non seulement aux yeux des catholiques, mais aux yeux de tous ceux qui étudient les sciences sociales, une importance majeure.
La question sociale est, selon Sa Sainteté le Pape, assez difficile et dangereuse : difficile, parce qu'il est assez malaisé de fixer ce qui est juste dans les contestations entre travailleurs et patrons ; dangereuse, parce qu'elle peut être exploitée par d'audacieux perturbateurs de l'ordre social. Les ouvriers sont actuellement, dit l'encyclique, « livrés seuls et sans défense à la cupidité des patrons et à une concurrence sans frein ». L'abolition des corporations, l'usure, le monopole de la production et du commerce ont fait que « un très petit nombre d'hommes extrêmement riches ont imposé à la multitude des prolétaires un joug qui rappelle l'esclavage ».
Ayant constaté le mal avec une énergie presque égale à celle des socialistes, le Pontife blâme cependant ceux-ci de vouloir abolir la propriété privée, qui est de droit naturel. Et pour soigner les maux qui affligent notre société, « point n'est besoin de recourir à l'intervention de l'Etat, car l'homme est antérieur à l'État ; si bien qu'avant la formation de la société civile il a dû tenir de la nature le droit de se pourvoir lui-même ».
Il n'est pas moins dangereux que l'Ktat intervienne dans les rapports de laniille : « la vie domestique étant logiquement et historiquement antérieure à la vie civile, les droits et les devoirs doivent en être également antérieurs ».
Si la propriété privée ne doit pas être supprimée, si l'intervention de l'Etat doit avoir ses limites, quels remèdes peut-on donc trouver à opposer aux misères sociales ?
L'inégalité humaine est fatale, et la douleur l'est aussi; « toute tentative contre la nature des choses demeure inutile ». L'égalité absolue, de même que le bien-être général, sont choses impossibles. La douleur ne fera jamais défaut sur la terre, parce que « l'héritage de l'homme est de souffrir et d'endurer ; quoi que l'on fasse et que l'on tente, ni force, ni science, n'arriveront à supprimer entièrement les souffrances de ce monde. Ceux qui disent qu'ils le peuvent, promettant à la foule des malheureux une vie exempte de peines, toute pleine de paix et de bonheur, trompent le peuple, l'entraînent dans une voie qui le conduit à des maux plus grands que ceux dont ilsouflVe actuellement. Le plus sage est d'envisager les choses humaines telles qu'elles sont, et, en même temps, de chercher ailleurs, comme nous l'avons dit, le remède ».
Les classes sociales ne sont pas, après tout, ne doivent pas être nécessairement en lutte entre elles. « Elles ont besoin l'une de l'autre, car le capital ne peut pas plus se passer du travail, que celui-ci du capital. » Naturellement, pour que cet accord subsiste, il est nécessaire que les ouvriers et les capitalistes remplissent fidèlement leurs engagements. « Les engagements qui concernent les ouvriers sont les suivants : accomplir dans son entier et avec exactitude l'ouvrage qui a été consenti librement et avec justice; ne pas causer de dommages à la propriété des patrons, ni faire ofïense à leurs
personnes; s'abstenir de tout acte violent dans la défense même de ses droits propres, ne jamais transformer cette défense en mutinerie ; éviter la fréquentation d'hommes pervers, qui font de grandes promesses d'où ne résultent que des souffrances inutiles, des pertes ruineuses. Quant aux capitalistes et aux patrons, voici quels sont leurs devoirs : ne pas considérer les ouvriers comme des esclaves ; respecter en eux la dignité de la nature humaine ennoblie par la qualité de chrétien. » Il faut donc éviter d'exploiter l'ouvrier, et n'exiger de lui que ce qui est conforme à. son âge et à son sexe ; il n'est pas plus permis de lui marchander un juste salaire : « La détermination équitable de ce salaire dépend de considérations nombreuses; mais, en général, que les patrons et les capitalistes n'oublient pas qu'aucune loi divine ou humaine ne permet d'opprimer, dans un but d'utilité propre, les besogneux, de faire trafic sur la misère du prochain. Quant à frustrer l'ouvrier du salaire qui lui est dû, c'est une faute si énorme qu'elle crie vengeance devant Dieu ».
Mais l'Église, dit le Pape, ne saurait se contenter d'indiquer le remède; elle doit chercher à l'appliquer elle-même.
L'État, qui est « un tout harmonieux embrassant également les hautes et les basses classes », doit avant tout s'occuper des classes ouvrières. L'ouvrier doit participer à la jouissance de cette richesse qu'il a lui-même produite... « Que l'on favorise donc autant que possible tout ce qui peut en améliorer la condition, et il est certain que cette prévoyance, loin de nuire à qui que ce soit, sera utile pour tous, l'intérêt universel étant que ceux d'où nous viennent des avantages si importants ne restent pas dans la misère. »
La loi doit être surtout protectrice du bas peuple, « qui manque d'un appui propre et qui a particulièrement besoin de trouver cet appui auprès de l'État ». 11 doit par conséquent
le protéger au point de vue spirituel, en lui assurant le libre exercice des pratiques religieuses, et aussi lui procurer le bien-être matéi'iel et extérieur. Le premier devoir est « de soustraire le pauvre ouvrier à l'inliumanité de spéculateurs avides qui, par cupidité, abusent, sans aucune discrétion, des personnes comme des choses. Il n'est pas juste d'exiger de l'homme un travail tel que l'excès de fatigue affecte son esprit ou affaiblisse son corps ». Le travail doit être proportionné au travailleur, soit homme, femme ou enfant, et « la somme du repos nécessaire à l'ouvrier doit être en raison de la somme de force consumée dans le travail, car les forces dépensées dans l'usage doivent se reconstituer par le repos ».
On croit communément que la quantité du salaire est déterminée librement par le consentement des parties, « de sorte que le patron ayant payé le salaire aurait rempli l'obligation qui lui incombe et ne serait plus débiteur d'autre chose ». Mais en jugeant de cette façon on ne considère pas le côté personnel que le travail humain renferme. Si l'ouvrier, « contraint par la nécessité ou par crainte de pis, accepte des conditions plus dures et qu'il est impossible de refuser aux exigences du propriétaire et de l'entrepreneur, c'est une violence contre laquelle la justice proteste ». Bien qu'il soit préférable, dans des cas semblables, d'avoh* recom'S à la décision des arbitres, l'Etat pourra cependant y ajouter ses conseils et son appui.
La législation doit être favorable à la formation et au développement des petites propriétés. « La Révolution, dit le Pape, a pour ainsi dire partagé la société en deux castes entre lesquelles elle a creusé un abîme. D'un côté, une infime minorité trop puissante, parce qu'elle est trop riche, qui, en ayant en mains la production et tous les échanges, accapare toutes les sources de prospérité et exerce également une inlluence
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très grande sur les affaires de l'État ; d'autre côté, une multitude faible et misérable, le cœur ulcéré et prête à se soulever sans cesse. Eli bien, si, dans cette multitude, l'industi-ie est encouragée avec l'espoir de pouvoir acquérir quelques propriétés, les deux classes se rapprocheront peu à peu l'une de l'autre, et la distance immense qui sépare l'extrême pauvreté de l'extrême richesse sera en partie franchie. »
Les institutions de prévoyance et de secours mutuels peuvent contribuer dans une large mesure à résoudre la question ouvrière ; « mais celles qui tiennent la première place, qui renferment presque toutes les autres, ce sont les corporations des arts et métiers. Les avantages de ces corporations ont été des plus manifestes dans les siècles écoulés, et elles n'ont pas seulement profité à l'espèce humaine, mais encore à la gloire et au perfectionnement des arts, ainsi que l'attestent des monuments en grand nombre ; il est vrai que les progrès de la science, les mœurs nouvelles et les besoins croissants de l'homme veulent que ces corporations s'adaptent aux conditions présentes ». Les associations ouvrières doivent se tenir éloignées des vaines agitations, avoir un esprit religieux, soigner en un mot les besoins et les intérêts des travailleurs.
« Il résultera de là, dit encore le Souverain Pontife, un autre avantage : celui de faire naître l'espérance, de faciliter le repentir chez ces ouvriers auxquels manque la foi ou la vie sans la foi. Le plus souvent, ceux-ci comprennent qu'ils ont été trompés par de fausses espérances, de vaines illusions. Ils sentent qu'ils sont trompés par d'avides patrons d'une manière très inhumaine, et estimés tout juste à la valeur du travail qu'ils produisent; que dans la société qui les entoure régnent, au lieu de la charité et de la fraternité, des discordes intestines, compagnes inséparables de la pauvreté
orgueilleuse et incrédule. Brisés de corps et d'àme, combien dcntro eux ne voudraient-ils pas secouer le joug d'une servitude si abjecte; ils ne l'osent, par respect humain, par crainte de la misèi-e. Grande, certes, serait l'influence salutaire que les associations callioliques pourraient exercer sur tous ceux-ci, si, en leur facilitant la voie, les invitant à entrer dans leur sein et les voyant plus sages, elles leur accordaient aide et secours.
Tout bien considéré, l'encyclique papale, quoique blâmant les privilèges du capitalisme, quoique déplorant le sort des travailleurs, propose des remèdes qui ne sont nullement en rapport avec la profondeur des maux qu'elle constate. Léon XIII pense que la réforme doit être surtout presque exclusivement morale; il croit aussi que le catholicisme peut, par les moyens spirituels seuls, élever une digue contre le torrent impétueux du socialisme, et établir en même temps entre capitalistes et ouvriers ces rapports de justice qui peuvent seuls faire régner la paix dans le domaine du travail.
Au fond, si le Pape désire voir garantir à l'ouvrier le repos dominical, le salaire minimum, la journée de travail maximum, il prouve que ces avantages doivent être obtenus plutôt au moyen des associations que par l'intervention de l'Etat. Mais le fait que les corporations d'arts et métiers dépossédées des droits, des privilèges d'autrefois aient donné, par moment, en France et en Autriche, des résultats satisfaisants, ne constitue pas un motif suffisant pour penser que les formes corporatives, contraires aux principes de la science moderne et à toutes les tendances de notre vie industrielle, puissent produire les résultats dans lesquels le Pape montre une confiance si absolue.
Mais quelle est la forme corporative que le Pape voudrait voir appliquer? Désire-t-il le retour aux corporations fer-
mées, que le comte de Mun considère comme la seule planche de salut, ou bien se rallie-t-il aux idées d'un autre catholique éminent, Charles Périn, dans le sens des corporations libres ?
Dans ce grand différend qui divise les catholiques de l'Europe centrale, Léon XIII ne s'est pas prononcé, il n'a pas encore jeté dans la balance le poids de sa parole décisive, et il n'est que trop vrai que son encyclique récente, son allocution aux pèlerins français, ne contiennent que des affirmations vagues et peu définies.
Blâmer, comme l'a fait Léon XIII, tout changement dans les rapports entre le capital et le travail, est une erreur que les tendances mêmes des catholiques renient absolument. Il n'existe pas de forme d'organisation économique qui puisse résister au temps et qui ne doive se transformer par une évolution naturelle.
La transition de l'esclavage au travail libre a été une révolution économique bien plus profonde que ne le serait, en tout cas, le passage du travail salarié à la participation des ouvriers aux profits du capital. Alors, pourquoi condamner une évolution qui doit nécessairement s'accomplir et que nous ne saurions en aucune façon empêcher ?
Toutes les tendances de la législation économique et sociale moderne, que ce soit là un bien ou un mal, ont pour but de limiter le droit absolu de propriété, et que celle-ci, dépouillée de l'ancienne forme quiritaire, s'adapte mieux aux besoins de notre temps. Il n'y a aujourd'hui aucun droit de propriété qui ne soit soumis à des restrictions d'intérêt général. Or, condamner toute modification du droit de propriété, alors que précisément ce droit tend à varier, ne peut être qu'une erreur.
Une grande partie du clergé d'Allemagne, d'Amérique,
d'Angleterre, de France, a larjçenient dépassé sur ce point les idées du Souverain Pontife, et il est peu probable qu'elle veuille revenir en arrière, quand elle verra qu'elle est allée au delà des limites tracées par l'encyclique papale.
Parmi les faits très nombreux qui corroborent cette affirmation, il suffira d'en citer deux.
Lorsque le Pape, à la suite d'engagements pris envers l'Angleterre, commanda auxévêques irlandais de déserter la cause des pauvres tenants et de soutenir au contraire celle des landlords, le clergé irlandais n'obéit pas à l'ordre reç\i. Le Pape avait cédé à la nécessité d'un accord avec l'Angleterre, mais les évoques et les prêtres ne comprirent pas et ne voulurent pas comprendre la raison politique. Décidé à ne pas s'aliéner le peuple, et sachant que le Pape n'avait pas tenu compte du désir de son légat irlandais, le clergé refusa obéissance au rescrit pontifical et suivit ses tendances et ses propres sentiments.
Une partie considérable du clergé catholique des Etats-Unis d'Amérique suivait avec ardeur les idées d'Henri George. L'archevêque Corrignan obtint du Pape la condamnation du prêtre Mac Glynn, chef du « Labour Party », partisan déclaré, à cette époque, de George. Néanmoins, surtout à New-York, une grande partie du clergé continua à soutenir et à répandre les idées de George.
Les prêtres d'Allemagne, qui ont à lutter en champ clos avec la démocratie sociale, le scepticisme des nationaux-libéraux, les prétentions exagérées des conservateurs, doivent, pour ne pas perdre la confiance du peuple, défendre la plus grande partie de ce programme socialiste qu'ils ont soutenu jusqu'ici. D'autre part, dans des pays libres, comme la Suisse, les États-Unis d'Amérique et l'Angleterre, il est impossible que les prêtres catholiques, qui doivent lutter contre le socia-
LA PAPAUTÉ ET LA QUESTION SOCIALE ',i9l
lisme des confessions protestantes et traiter avec un public d'éducation démocratique, puissent renoncer au programme qui leur a été tracé par des hommes tels que Decurtins, Gibbons, Manning, etc.
De même que l'Église n'a entravé par le passé presque aucun des agissements du parti catholique, elle ne pourra pas davantage y apporter d'obstacle dans l'avenir. Si le Pape, dans son encyclique récente, 's'est montré assez prudent et est resté en deçà des idées d'une grande partie du clergé, c'est parce que la parole pontificale a l'importance d'une véritable loi morale et religieuse pour plus de deux cent trente millions de catholiques, et Léon XIII ne pouvait pas, sans précipiter les événements, tenir le même langage que le cardinal Manning et les évêques allemands. D'ailleurs, le peu de précision même des pensées et des phrases de l'encyclique laisse au clergé et aux partis catholiques la plus grande liberté.
Il faut aussi reconnaître que le principe de l'infaillibilité pontificale s'opposait à ce que le Pape tînt dans son encyclique le même langage que les cardinaux Manning et Gibbons. Les pastorales des deux insignes prélats n'obligent personne, et l'on peut être catholique sans être d'accord avec eux, mais les encycliques pontificales ont pour le clergé comme pour les fidèles un caractère absolu d'obligation morale.
Néanmoins, l'Eglise sent toujours plus vivement le besoin d'accepter ce qu'il y a de bon et de juste dans la doctrine socialiste et de se concilier le dévouement et l'afTection des classes populaires en prenant leur défense et en leur assurant l'exercice de leurs droits. Tandis que la bourgeoisie incrédule et sceptique, attachée aux doctrines du libéralisme, s'éloigne du principe de l'Eglise, celle-ci sent la nécessité d'accroître son influence sur les classes.
Le cardinal Manning a en la sincérité de proclamer hautement ce besoin nouveau de lEglise. « Le monde, a-t-il dit, n'est plus gouverné par les dynasties ; le Saint-Siège doit traiter désormais directement avec le peuple. Plus ce principe sera reconn\i ouvertement, plus l'exercice de l'autorité spirituelle sera libre. »
Il s'ensuit qu'un grand nombre d'évôques, guidés le plus souvent par un sentiment chrétien sincère, mais poussés aussi par la force des choses, n'ont pas craint de traiter en grand, dans un sentiment vraiment démocratique, les problèmes auxquels le peuple attache le plus d'importance et dans la solution desquels il met tout son espoir.
Les principes que l'illustre archevêque de Westminster, les évêques d'Allemagne, d'Irlande, d'Autriche, d'Amérique, soutiennent et défendent au nom de la morale chrétienne, ne sont pas, le plus souvent, moins subversifs de l'ordre social actuel que ceux qui ont cours parmi les socialistes démocrates.
L'initiative puissante prise par Ketteler en Allemagne a été des plus fécondes et a poussé le clergé vers les aspirations du socialisme. Lorsque le clergé allemand a organisé comme une armée électorale les associations catholico-sociales d'ouvriers, les sceptiques écrivains de l'école libérale d'outre- Rhin ne voulurent voir là dedans qu'un moyen d'assurer le triomphe de l'Église. Après vingt années d'expérience il n'est plus permis de porter un jugement aussi injuste, car, dans presque toute l'Allemagne, l'absolutisme catholique a fait alliance avec la démocratie égalitaire et socialiste.
Les socialistes et le clergé catholique, dans leur commune défiance pour les institutions libérales, dans leur haine commune pour l'organisation sociale actuelle, trouvent un terrain bien préparé pour agir avec ensemble.
Les socialistes n'ont plus actuellement contre l'Eglise cette aversion irraisonnée et violente des socialistes révolutionnaires du commencement de notre siècle. La démocratie sociale allemande considère la religion comme une affaire privée (Rrivatsache). Les chefs du parti, quoique athées pour la plupart, ne font aucune propagande antireligieuse, et s'abstiennent, dans tous les cas, de ces vulgaires insultes à la religion qui sont le privilège peu enviable des socialistes italiens et français. « Dans ma longue carrière politique, a dit le député Liebknecht, au congrès de Halle, j'ai appris que ni les outrages ni les attaques à la religion n'ont pu ébranler la foi d'un seul croyant. Nous pouvons détrôner la religion en lui opposant la science. Il faut mobiliser l'Ecole contre l'Église, l'instituteur contre le prêtre : une éducation forte et éclairée éloigne de la religion. La lutte profite aux adversaires, et ceux d'entre nous qui livrent bataille à la religion tombent dans la même erreur que le gouvernement prussien combattant l'Église catholique, et rendent l'ennemi plus fort, »
Si les chefs du socialisme sont presque tous athées, l'athéisme ne sert pas pour cela de titre à leur programme. 11 en résulte qu'en Allemagne, surtout dans les campagnes, de nombreux prêtres catholiques défendent ce programme plus ou moins ouvertement.
Selon quelques interprétations nouvelles données au Nouveau Testament par quelques Églises protestantes, la femme assise sur la bête écarlate de l'Apocalypse et vêtue de pourpre, ne serait autre chose que la papauté, qui, pour dompter les peuples et les rois, endosse la rouge livrée du socialisme et s'allie à la démocratie sociale.
Cette bizarre et invraisemblable interprétation mise à part, personne n'osera nier que le Pape soit contraint par nécessité historique à suivre une politique différente de celle qu'il a
suivie jusquici, et que l'Église catholique, dont la puissance augmente chaque jour, doive, pour conserver son caractère catholique, tolérer le socialisme, qui est tout ce qu'il y a de plus catholique, c'est-à-dire de plus universel dans le monde moderne.
Il y a deux ans, un auteur anglais assez connu, Stead, a publié une révélation et une prophétie sur l'avenir de la papauté.
Le Pape, d'après Stead, pourra réaliser, un jour, son rêve séculaire dans le inonde entier, mais à deux conditions seulement : qu'il se mette à la tête du mouvement démocratique-socialiste qui entraîne toutes les sociétés modernes, et que, quittant Rome, il cesse d'être italien et devienne anglosaxon. En eftet, si l'on en croit Stead, le monde de l'avenir appartiendra aux Anglo-Saxons, qui domineront dans la plus grande partie de l'Amérique, en Asie, en Afrique, en Australie.
Deux ans avant Stead, un écrivain légitimiste français, le vicomte de Yogïié, expi'imaitla même confiance pour l'avenir de la papauté, dans la revue libérale la plus répandue et la plus autorisée de France. Après avoir fait remarquer l'extension que le pouvoir du Pape a prise dans ces dernières années, et la tendance toujours plus grande de l'Eglise vers la démocratie et vers une bonne part des doctrines du socialisme, il montre que, si le Pape s'efforçait de réconcilier l'Eglise grecque et l'Eglise romaine, et s'il prenait hardiment la défense des travailleurs en suivant le courant démocratico- socialiste, il deviendrait sans doute le maître du monde, réalisant ainsi le rêve ancien de ses prédécesseurs.
Les prévisions pour l'avenir mises de côté, il est incontestable que la puissance du Pape est bien plus grande aujourd'hui qu'elle ne l'a été dans les siècles passés. La chute du
pouvoir temporel, l'adoption du système pai'lementaire représentatif et du suffrage universel dans presque tous les Etats civilisés, ont donné au Pape une force merveilleuse et une influence indiscutable sur la politique du monde.
Tant que le Pape a été le petit souverain d'un petit territoire, il a dû garder l'attitude d'un souverain temporel ; il a dû, dans d'autres termes, mesurer son activité spirituelle aux besoins du petit Etat pontifical. L'histoire de l'Eglise catholique, de Charlemagne à nos jours, montre clairement que toutes les erreurs, toutes les faiblesses de la papauté ont eu pour cause le désir de conserver et d'augmenter le domaine temporel. C'est en vue des intérêts de ses Etats que Pie IX lui-même a abandonné les fidèles de Pologne et n'a pas fait entendre un seul mot pom' la défense des catholiques d'Irlande.
Maintenant, le pouvoir temporel du Pape est fini pour toujours ; les catholiques devraient se réjouir de cette perte comme d'une victoire. La royauté ecclésiastique de Rome, après avoir longuement résisté, a été ^absorbée en vertu du principe des nationalités, comme le furent au moyen âge les principautés ecclésiastiques de Cologne, de Liège, de Mayence, etc. Le Pape est, de nos jours, plus indépendant qu'il ne le fut jamais. Lorsque le Pape était souverain à Rome, c'est-à-dire le chef d'un petit Etat, il était assez souvent victime de la violence des nations puissantes. S'il refusait de servir les projets de l'Autriche et de la France, les troupes de ces nations occupaient les Etats Romains. Il suffisait d'un navii^e de guerre à Givita-Vecchia ou d'un corps d'armée à la frontière pontificale pour contraindre le Pape à faire ce qui était contraire à ses convictions, souvent même contraire à la justice et à la morale.
Sujet ainsi à l'arbitraire et à la violence des États plus
forts, la politique papale était faible et incertaine. Aujourd'hui, au contraire, le Pape est j)lus libre que jamais; iln'a pas à borner son activité ou à la plier aux nécessités de la politique. Alors que, dans d'autres temps, il sufiisait d'une petite escadre, d'une petite armée pour le forcer à des concessions pénibles, il n'a plus maintenant à s'incliner devant personne et il peut faire une politique vraiment libre et forte.
Lorsque la souveraineté était un pouvoir divin et absolu, les peuples baissaient la tête, se résignaient aux volontés du souverain. Si celui-ci en avait la force, il pouvait bien, comme Henri YIII, imposer une religion nouvelle à ses sujets par la violence et par le sang. Mais, aujourd'hui, les masses ayant conquis le vote politique ne permettent pas que le souverain traite les affaires religieuses dans un sens contraire à leurs opinions.
Le système représentatif, adopté maintenant par presque tous les Etats civilisés, a d'ailleurs contribué largement lui aussi à accroître l'influence du Vatican. Il y a en Europe plusieurs Etats entièrement catholiques, comme la France, l'Italie, l'Espagne, la Belgique, lAutriche, le Portugal, etc. ; il y en a d'autres où les catholiques forment des minorités puissantes, telles que la Grande-Bretagne, l'Allemagne, la Hollande, la Suisse, etc.
Quand le souverain était l'arbitre absolu de la politique de son pays, il pouvait ne pas tenir compte des minorités et s'imposer même aux majorités. Dans presque tous les parlements modernes de l'Europe où les catholiques ne sont pas en majorité, ils forment une minorité importante. Or, la nature même des Parlements modernes fait que, le plus souvent, la division des partis étant donnée, une minorité compacte et disciplinée devient maîtresse absolue de la situation. Au Reischtag germanique, où la droite conservatrice est en
lutte avec les nationaux-libéraux et où les socialistes forment un groupe à part, les cent députés du centre catholique font pencher la balance du côté qui leur convient et sont les vrais arbitres de la situation parlementaire.
Dans le Parlement anglais où les forces des Tories et des Whigs sont à peu près égales, la fortune des uns et des autres dépend le plus souvent de l'attitude des catholiques irlandais qui obéissent aveuglément aux ordres de leurs évoques et aux avertissements du Vatican. Celui-ci devient donc peu à peu un des centres les plus importants de la politique européenne, et il exerce une influence d'autant plus grande que ses besoins temporels sont plus petits.
La France, en dépit de la forme répiiblicaine, est conduite, par sa politique orientale et par le besoin de tranquillité, à ne pas faire d'opposition au Vatican. En Autriche, les catholiques en sont arrivés, contrairement à tous les principes libéraux, à faire rendre aux écoles leur caractère confessionnel et à en confier la direction au clergé catholique. En Espagne, le pouvoir des évêques est si grand que, particulièrement dans les provinces, les protestants n'osent même pas organiser des réunions publiques et faire une propagande aussi modeste qu'elle soit. En Belgique le Pape est plus puissant que le roi, et il exerce son pouvoir de la façon la plus absolue, puisqu'il dispose d'un gouvernement ultra catholique et d'un gouvernement dont la majorité est catholique.
En Allemagne les lois du Kultiirkanipf^ les longues persécutions souftertes par les évêques et le clergé n'ont abouti à aucun résultat ; le gouvernement a du céder devant la constance des catholiques, il a été contraint même à rétablir les ordres religieux et à cesser la lutte contre le clergé. Le prince de Bismarck n'a pas craint, dans les élections, de recourir à l'intervention du Pape pour assurer le triomphe du septennat
militaire, et il ne se contenta pas d'abroger les fameuses lois de mai, mais, dans la question des Garolines, il imposa la médiation papale.
La reine d'Angleterre, héritière du trône de Henri YIII et d'Elisabeth, n'a pas seulement abandonné sa politique d'opposition au Pape, mais elle a voulu, à l'occasion des letcs jubilaires, lui envoyer un légat particulier, et, pour s'assurer l'appui du Souverain Pontife contre les revendications irlandaises, elle a été jusqu'à lui promettre la fondation d'une université catholique à Dublin.
Ce n'est qu'en Italie que, par la nature des choses, grâce aux aspirations temporelles de la papauté et à l'intransigeance aveugle du clergé, le Vatican tend à perdre du terrain chaque jour et à s'isoler de la vie nationale.
L'organisme de l'Église catholique acquiert donc tous les jours des forces au lieu de s'affaiblir. La proclamation de l'infaillibilité du Pape a tranché le nœud gordien d'une question séculaire. Aux vieilles discordes entre ultramontains et gallicans, entre jansénistes et molinistes, avaient succédé les discussions svu' les rapports de l'Eglise et de la société moderne. Le Pape n'a actuellement plus rien qui entrave sa politique ecclésiastique. Mais l'infaillibilité, que Bossuet considérait comme une hérésie et im blasphème, l'infaillibilité proclamée à travers tant de difficultés dans un moment si critique, n'est autre chose qu'une prérogative souveraine dont le Pape ne s'est pas, pour ainsi dire, prévalu jusqu'à présent, dont il ne fera usage, dans tous les cas, que pour cimenter l'union de l'Eglise. En Orient comme en Occident la force et la puissance du catholicisme croissent tous les jours davantage. Aux États-Unis les catholiques gagnent du terrain au détriment des nombreuses sectes protestantes, et rimmense continent américain est presque entièrement catho-
lique. En Orient, parmi les Slaves du rite grec, règne depuis plusieurs années une propagande des plus actives pour faire retour à l'Eglise catholique, qui leur accorderait peutêtre assez facilement la liturgie greco-orthodoxe et le mariage des prêtres.
En conclusion, la puissance de la papauté augmente partout, sauf en Italie, et les catholiques du monde entier croissent en nombre et en influence.
Néanmoins, la doctrine catholique n'a encore fait aucun eftort pour se plier aux tendances positives du siècle. Aujourd'hui encore, comme il y a deux siècles, elle prétend être l'interprète de la nature, l'arbitre de la science; elle veut aussi, aujourd'hui comme alors, que la foi aveugle soit supérieure à la raison, et les mystères au-dessus des faits; elle repousse toute critique des Ecritures, elle n'admet pas d'autre interprétation que celle adoptée par les docteurs du Concile de Trente. Bien que les doctrines politiques proclamées par le Syllabus marquent un progrès considérable, elles n'en sont pas moins en opposition avec la science, et contraires à la raison.
Mais la papauté est un organisme bien plus grand et plus parfait que ne peuvent le penser les observateurs superficiels. Si l'Eglise est si peu disposée à faire des concessions en matière de principe, on la voit chaque jour, en pratique, se plier aux exigences des temps et des lieux. Entre les évêques espagnols si peu éclairés, si prodigues de vaines paroles et de vaines menaces, et les évêques américains, démocrates intelligents, fidèles interprètes des besoins du peuple, la différence n'est pas moins grande que celle qui sépare un curé ignorant et superstitieux d'un disciple éclairé de Luther, partisan du libre examen et s'adressant bien plus à la raison du peuple qu'à son ignorance.
L'Eglise a besoin maintenant de conquérir rattachement et lairection des classes populaires. Privée de sa souveraineté temporelle, débarrassée par conséquent des difficultés qui ont rendu, jusqu'à 18-0, sa politique plus indécise, et lui ont fait commettre les plus grandes fautes, elle peut marcher en avant plus librement et plus hardiment, dans une voie toute dillerente de celle qu'elle a suivie dans les siècles derniers.
Tandis que la bourgeoisie, rongée par la plaie du scepticisme, a perdu même sa foi dans ces institutions libérales qui lui ont valu sa fortune; tandis que les classes riches, les classes éclairées, dédaignent de plus en plus la religion, l'Kglise sent toujours un besoin plus impérieux de retourner vers son point de départ, c'est-à-dire vers le peuple. Ce mouvement n'est pas parti d'en haut, il n'a pas commencé parmi le haut clergé du Vatican, il est l'œuvre, au contraire, des membres les plus modestes du clergé inférieur, qui vivent au contact des ouvriers, en connaissent les besoins et les aspirations et en partagent même souvent les passions.
Tout en déplorant la grande misère du peuple nous n'ignorons pas que les études positives ont pour résultat de prouver combien il est difficile d'y porter l'emède ; nous savons aussi que la science économique et l'anthropologie font justice de tous ces systèmes de socialisme conçus dans les froides contrées du Nord, systèmes dont la vive lumière de la science fait ressortir le néant.
L'économiste et le statisticien voient bien les maux dont souffre notre organisme social, mais ils savent aussi que la thérapeutique révolutionnaire n'a à leur offrir qu'une phraséologie vide. Le peuple ne comprend pas notre langage, et ne voyant que les causes apparentes du mal qui l'afflige, il se méfie de notre science inaccessible qui n'a pour lui ni flatteries, ni promesses séduisantes. L'étude des congrès socia-
listes tenus ces derniers temps, nous montre l'évolution regrettable accomplie dans ce sens. On voulait d'abord concilier lidéal des utopistes avec les résultats de la science ; mais lorsque l'union hybride entre ces deux êtres d'espèce difïérente a paru impossible, le socialisme révolutionnaire a dit: « La science est contre nous, eli bien, nous nous passerons d'elle ! » Les congrès et les livres socialistes récents parlent sans cesse avec mépris de la science bourgeoise et de la science universitaire, comme si la science était l'apanage d'une seule classe ou devait servir à soutenir un privilège.
Or, l'Eglise parle au contraire au peuple un langage qu'il comprend. Quand nous aurons démontré qu'il y a des lois naturelles que l'on ne peut enfreindre, que l'économie est renfermée dans des bornes que l'on ne peut franchir et que ses lois ne peuvent être violées, les masses ne comprendront pas et demeureront indifférentes ou hostiles.
Nous avons cherché légèrement et inconsidérément à détruire dans le cœur du peuple toute espèce de foi religieuse ; en échange, nous n'avons su lui donner qu'une liberté qui ne lui a pas toujours été profitable.
Les masses populaires qui se sont éloignées de l'Eglise ont une tendance fatale à se jeter dans les bras du socialisme démocratique, car le socialisme a pour les masses le même pouvoir d'attraction que la foi religieuse.
« N'avons-nous pas, dit Liebknecht au Congrès de Halle, n'avons-nous pas ce qui constitue la force de la religion : la foi dans un idéal sublime ?
« Lorsque, sous le coup de la loi contre les socialistes, nous nous sommes séparés pour longtemps de toutes nos affections de famille, afin de mieux servir notre cause, notre religion n'était pas celle du Pape, c'était celle de l'humanité. C'était la foi dans la victoire de la justice et de l'idée, la ferme con-
viction que le droit doit triompher, l'injustice avoir un terme. Cette religion ne nous fera jamais délaut, car elle ne fait qu'un avec le socialisme. Lorsque, madressant au Parlement, j'indiquais les maux causés par la loi contre les socialistes, et que je prophétisais la chute de celui qui en est l'auteur, le député Bamberger disait à un de ses voisins, avec un soupir: « Les socialistes ont encore la foi!... » Oui, certes, nous avons encore la foi ; nous savons que nous marchons à la conquête du monde. »
Lorsque le travailleur a la conviction que les seules joies sont celles de ce monde, et que l'homme qui lutte et souffre n'aura aucune compensation, il se résigne de mauvaise grâce aux diverses conséquences du travail et il n'accepte qu'à contre-cœur les souffrances inévitables qu'entraîne le travail humain, et qu'il considère comme le produit des injustices sociales.
Certes, ce que la Révolution Française a fait de grand et de noble lui survit encore, et a laissé des traces profondes dans notre vie sociale ; les idées qu'elle a enfantées perdent tous les jours de leur prestige, et les principes que la bourgeoisie révolutionnaire a répandus reçoivent tous les jours un nouveau coup.
Lorsque nous aurons enlevé au peuple toutes ses tendances religieuses, qu'aurons-nous à lui oflrir pour combler le vide que nous aurons fait dans son cœur et dans son esprit? Ce n'est pas l'idéal de la Patrie, qui ne peut plus lui suffire; c'est encore moins l'idéal d'une égalité sociale, que nous considérons nous-mêmes comme impossible, que nous savons être contraire aussi bien aux lois de l'anthropologie qu'à celles de l'économie.
En présence de la vaste agitation qui se produit, l'Eglise ne peut rester indiflérente. Dans les pays où le socialisme s'est le
LA PAPAUTÉ ET LA QUESTIOiN SOCIALE 403
plus répandu, les prêtres s'occupent depuis plus de vingt ans de la question sociale. Si la papauté suit l'impulsion donnée par une si grande partie de son clergé, si elle ne s'arrête pas dans la voie où elle est entrée, si elle a le courage de proclamer la paix nécessaire entre le capital et le travail, elle se trouvera à la tête d'un mouvement irrésistible qui pourrait peut-être conduire l'Église à la réalisation de son rêve séculaire.
Les socialistes catholiques ne sont point, comme les catholiques de l'école de Lamennais et de Lacordaire, des penseurs isolés. Ils disposent de forces nombreuses, ils ont produit une vaste agitation, et ils basent leurs critiques et leurs aspirations sur des besoins réels et des maux véritables et profonds. Si, à la différence des socialistes démocrates, ils ne comprennent pas la réforme de la société sans l'aide de Dieu, ils n'en veulent pas moins pour cela une réforme radicale et profonde, ils n'en exercent pas moins sur les travailleurs une attraction intense et irrésistible .
FliN