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CHAPITRE XI

LE PROGRES DU SOCIALISME CATHOLIQUE EN ANGLETERRE, AMÉRIQUE, ESPAGNi: 1:T ITALIE

Le socialisme anglais. — Le socialisme radical et ses insuccès. — Les socialistes et TEglise. — Progrès du catholicisme. — Socialisme chrétien anglais.

— Le cardinal Manning et ses théories sociales. — Le socialisme de Manning; réduction et détermination des heures de travail, détermination du salaire minimum, lutte contre les abus du capital. — Le droit au travail et le droit à la subsistance d'après .Manning. — Manning et la grève des docks. — Mgr I-vnch et le droit à Texistence. — Le socialisme d'Etat de Mgr Ragshaw. — Nécessité de la réglementation du travail. — Devas. — Le clergé catholique et le socialisme agraire en Irlande. — Le socialisme américain. — Le catholicisme aux Etats-Unis. — Le socialisme du clergé américain. — Les Kni^lils of Labour et l'abolition du système de salaire. — Histoire, organisation e A'icissitudes des Chevaliers du Travail. — Le cardinal Gibbons sauve les Chevaliers du Travail de rpxcommunication. — George admis par le clergé comme non contraire à la religion. — Mac Glynn et le Lnhour Party. — ISIgrlreland et la démocratie moderne. — Caractère du socialisme espagnol ; ses violences et son caractère. — Les luttes sociales en I^spagne. — Intempérance du clergé. — Faibles tentatives des économistes catholiques. — Les conditions du clergé en Italie. — Le clergé dTtalie et les aspirations de la Papauté. — Position des catholi([ues en Italie. — Le Père Curci et ses théories sociales. — Tentative de socialisme chrétien. — Le Père Liberatore

— Le cardinal Capecelatro et Mgr Bonomelli. — Autres tentatives. — Le socialisme en Italie prend un caractère antireligieux.

Le socialisme s'est étendu en Angleterre avec moins de rapidité et moins d'intensité qu'en Allemagne et en France. Les tendances religieuses des ouvriers anglais, leur peu d'aptitude aux abstractions théoriques et aux songes plus ou moins chimériques des nouvelles écoles socialistes, les Trades Unions et les autres grandes associations, qui, tandis

qu'elles réunissent les ouvriers, les enrégimentent avec une implacable discipline, ne leur concédant qu'une liberté d'action limitée, ont été jusqu'à présent un obstacle au développement du socialisme révolutionnaire .

Si le socialisme religieux, largement initié par Kingsley, si le mouvement en faveur de la nationalisation de la terre, dont les lointaines origines remontent à Thomas Assence, qui vivait dans la seconde moitié du siècle dernier, et auquel les œuvres de George et de Wallace ont donné récemment une puissante impulsion; si le socialisme agraire de Chamberlain rencontrent un succès toujours croissant, le mouvement socialiste démocratique se poursuit lentement et à travers d'innombrables obstacles.

Les champions delà Social Démocratie Fédération, covîwwq Hindman, Champion, Williams Hellen Taylor, et les socialistes extrêmes, comme Williams Morris, le docteur Aveling, Eleanor, trouvent dans le caractère même de l'ouvrier anglais la plus insurmontable des barrières à leur propagande.

Les Trades Unions se sont imprégnées de doctrines socialistes ; au dernier congrès de Newcastle, ils en sont arrivés même à accepter la fixation légale de la journée de travail, mais il n'existe en Angleterre rien de comparable à la masse énorme de la démocratie sociale allemande.

Il y a bien, depuis quelque temps, lieu de constater un vague sentiment de malaise et d'inquiétude qui pousse inconsciemment les classes même les plus élevées de la société vers le socialisme. Bien plus, nulle part au monde les classes aisées ne sont aussi prédisposées au socialisme qu'en Angleterre, où des savants illustres, des membres du haut clergé et des penseurs profonds ont une tendance toujours plus marquée vers ces doctrines. Dans aucun autre

pays du monde, on ne compte dans les rangs du socialisme des savants comme AVallace , des artistes comme Morris, et une nombreuse phalange d'hommes éminents et de penseurs originaux.

Les catholiques sont en Angleterre une assez forte minorité, mais, en face de l'absence d'entente des pasteurs anglicans, ils tendent à s'étendre de plus en plus et à se nmltiplier. Ainsi, tandis qu'en Angleterre et en Ecosse ils étaient un peu plus de 120,000 au commencement de ce siècle, suivant le dernier recensement, ils sont en Angleterre i,o58,ooo, et en Ecosse pas moins de 3ao,ooo, c'est-à-dire qu'ils représentent le 17 12 p. 100 de toute la population du Royaume.

Le protestantisme fut imposé à l'Angleterre de la manière la plus odieuse et la plus violente. L'Eglise catholique a, par conséquent, dans tout le Royaume-Uni, des traditions démocratiques. Les économistes les 2)lus accentués de l'école libérale, depuis Adam Smith jusqu'à Thorold Rogers, et même le socialiste Hyndman, ne nient point que la violente suppression du catholicisme et la confiscation des couvents de l'Eglise catholique, qui accueillaient et nourrissaient les pauvres avec ainom", comptent parmi les causes principales du développement du paupérisme.

Les catholiques sont forcés de s'occuper de la question sociale d'une façon très large, et avec une grande hauteur de vues, parce quils ont à lutter, dans la question des réformes sociales et des revendications ouvrières, contre la propagande des protestants.

Dans les pays où le catholicisme est la religion de l'Etat, comme en Italie, en Espagne, là où les églises protestantes n'arrivent pas à s'étendre, le clergé ne sent pas le besoin de s'occuper de la question sociale, tandis que dans les pays où les catholiques sont en minorité, coinine en Allemagne et en

Angleterre, le clergé catholique, pour ne pas perdre l'affection des masses, doit reconnaître les besoins du^ peuple et souvent aussi suivre ses tendances. Nous voyons ainsi le clergé autrichien et le clergé français se tenir presque éloignés des mouvements catholiques socialistes, tandis que dans les pays où les luttes religieuses entre protestants et catholiques sont encore vives et où chacune des diverses confessions religieuses lend à se développer au détriment de l'autre, comme en Allemagne, en Angleterre, en Suisse et aux Etats-Unis, le clergé accepte presque toujours une bonne part des théories des socialistes, et reconnaît comme légitimes les prétentions et les revendications populaires.

Les évêques catholiques d'Angleterre devront lutter contre le socialisme des pasteurs anglicans, dont quelques-uns, tels que le Révérend Stewart-Headlam, déjà arrivés à la nationalisation de la terre, sont entraînés par les nécessités de la lutte religieuse à s'occuper de la question sociale.

Ils sont en cela favorisés non seulement par leurs traditions, mais aussi par leur situation en face du gouvernement et de la riche bourgeoisie industrielle. Vivant sur les contributions volontaires des fidèles, l'Église catholique ne possède en Angleterre ni les biens considérables ni les grandes richesses de l'Église anglicane. Elle se trouve, par conséquent, dans une situation indépendante vis-à-vis du gouvernement. Tandis que les pasteurs protestants ne peuvent prendi^e aucune initiative contre le gouvernement, à cause de leur situation semi-olïicielle , l'Église catholique soutient, depuis plus d'un siècle, avec une merveilleuse énergie et malgré le gouvernement, les droits des catholiques irlandais contre les violences inhumaines des land-lords anglicans. C'est ainsi que nous avons pu voir les pasteurs anglicans se tenir à l'écart durant la grève des Docks, et l'éminent arche-

vôque catholique de Westminster, le cardinal Manning, défendre hardiment les droits des pauvres ouvriers des Docks.

Le cardinal Manning, qui jouissait même parmi ses adversaires d'un grand prestige, à cause de laustérité de sa vie et de la fierté de son caractère, était arrivé depuis longtemps déjà aux dernières conclusions du socialisme.

Le 4 lïiai 1890, jour de la grande démonstration ouvrière anglaise en faveur des huit heures de travail, on voyait sur quelques di'apeaux socialistes le portrait du cardinal Manning à côté de celui de Marx, et sa popularité parmi les ouvriers de Londres grandissait de plus en plus.

«Nous avons été, écrivait l'illustre cardinal de Westminster en décembre 1890 à un publiciste franc^ais, nous avons été étouffés par un individualisme excessif, et le siècle prochain fera voir que la société humaine est plus grande et plus noble que tout ce qui est individuel. Cette doctrine qui est basée sur les lois nalurelle et chrétienne est taxée de socialisme par les esprits légers, par les capitalistes et les riches, mais l'avenir mettra en lumière l'état social du monde du travail. On verra alors sur quelles lois s'appuie la société chrétienne. »

Dans une grande réunion d'artisans et d'ouvriers qui a eu lieu dans la ville industrielle de Leeds, lors des célèbres conférences de i8;;4 sur les droits et la dignité du travail, le cardinal Manning affrontait dès lors hardiment les questions sociales.

L'humanité progresse dans la mesure du développement du travail, la production se multiplie et le nombre des inventions augmente. Il y a ainsi une accumulation continuelle . d'activité physique, mécanique et intellectuelle.

Chaque honnête ouvrier a, par conséquent, di'oit au respect

dû à la dignité de sa condition, et il n'y a rien de plus injustifiable que la prétention de l'homme qui se croit au-dessus des autres moralement ou intellectuellement. Si l'Etat protège les droits de la propriété individuelle, il doit nécessairement protéger les droits du travail, attendu que rien ne saurait être la propriété d un homme autant et plus que son travail.

Les économistes libéraux n'admettent pas que l'État doive intervenir dans les rapports entre capitalistes et ouvriers, mais il y a une loi d'équité qui rend cette intervention nécessaire et en fait un devoir. L'illustre cardinal disait que : « si le but consistait à multiplier les métiers à coton, et « si la gloire de l'Angleterre consistait dans la multiplication « sans limites des produits de ses manufactures, pour les « vendre au plus bas prix possible à toutes les nations du « monde, je n'aurais rien à dire. Mais si la dignité de la vie « domestique du peuple domine tout, si la paix et la pureté « des familles, si l'éducation des enfants, si les devoirs des « épouses et des mères, des époux et des pères sont sculptés « dans les lois naturelles de l'humanité ; si ces choses sont « bien autrement sacrées que la liberté des échanges et du « travail, qui résultent de la vente abusive de la force et de « l'activité de l'homme et qui tend à détruire la vie domes- « tique, le soin des enfants, et qui fait des épouses et des « mères autant de machines vivantes, des époux et des pères « des bêtes de somme, qui se lèvent avant le soleil et se « couchent lorsque le soleil s'est couché, fatigués, ne pou- « vaut manger qu'à la hâte et se jeter sur le lit, il n'y a plus « de vie domestique et nous ne pouvons plus continuer dans « cette voie ' ».

La constante accumulation des richesses dans les mains et

I. Voy. The rights and dignity of labour. (London, Burns and Oater, i88j p. 21.;

au profit de certaines classes et de certains individus ne peut plus continuer,

La puissance du capitaliste est aujourd'hui si énorme et si périlleuse qu'un seul fait suffit pour l'apprécier. Sur quelques centaines de grèves survenues en Angleterre, cinq ou six seulement ont été résolues en faveur des ouvriers.

« La dépendance des ouvriers est si complète, la faim et les « souffrances de leurs familles, composées de faibles femmes « et d'enfants, sont tellement intolérables et impérieuses que « la lutte entre le capital vivant cl le capital mort est des « plus inégales, et la liberté du contrat, dont se glorifie l'éco- « nomie politique, n'existe pom* ainsi dire pas. »

Manning reconnaissait en outre à tous les hommes le droit au travail et par conséquent à la subsistance.

Dans des lettres remarquables adressées au Times, il a rompu quelques lances contre les prétendus bénéfices de l'économie libérale, en s'appuyant sur le texte des Ecritures, et, dans un mémorable article publié dans la Fortni^htly i?e('/e(P, il a soutenu, comme tousles socialistes, jusqu'au droit au vol comme complément nécessaire au droit de l'existence, dans les pays où l'Etat n'a pas organisé ce droit.

Loin de combattre, comme tant d'autres évêques, la démonstration du i^"" mai, le cardinal Manning a montré qu'il en comprenait la haute signification sociale. Il écrivait à Léon Harmel à ce sujet : « Il est impossible de mettre en doute la nécessité absolue d'élever et de rendre moins pénible le travail des hommes, de telle sorte que leurs vies puissent être des vies humaines et des vies domestiques. Il est de même évident que les longues heures de travail, non seulement pour les hommes, mais aussi pour les femmes, l'incertitude d'un salaire suflisant rendent impossibles les devoirs et les affections domestiques dans nos grands centres industriels.

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La société humaine n'a que faire de cet « homme économique» imaginé par les économistes politiques, elle ne reconnaît que l'être humain dans la réalité du souffle de vie qui l'anime ; elle a besoin de l'homme de la famille d'Adam, qui a été le premier traA^ailleur doué de toutes les sympathies et de toutes les dignités de notre humanité. »

Dans une importante lettre adressée à Mgr Doutreloux, évêque de Liège, l'illustre archevêque de Westminster a poussé son programme social aux conclusions extrêmes.

« L'économie politique, disait Manning avec beaucoup d'efficacité, ne doit pas avoir pour objet seulement les valeurs et les échanges, mais elle doit avoir pour objet la vie humaine, considérée dans toutes ses nécessités et son bien-être. Le travail est une fonction sociale et doit être considéré comme tel. Il ne sera pas possible de préciser le nombre d'heures de travail nécessaires à un liomme ou à une femme, pour chaque jour, tant qu'on n'aura pas déterminé le nombre d'heures qu'un homme doit consacrer tous les jours aux travaux de la vie domestique. « Faire passer le travail et le salaire avant les nécessités de la vie humaine et domestique, c'est renverser l'ordre établi par Dieu et la nature, c'est ruiner la société liumaine dans son principe originel. L'économie de l'industrie est régie par la suprême loi morale qui détermine, limite et contrôle ses opérations. »

De toute façon on peut bien dire que pour les ouvriers adonnés à des travaux pénibles, comme ceux des mines, un travail de huit heures est plus que suffisant, tandis qu'une journée de dix heures suffirait amplement pour les ouvriers adonnés à des travaux plus légers. Le repos dominical, l'interdiction des travaux pénibles et insalubres pour les jeunes filles, pour les femmes et les adolescents, la limitation des heures de travail pour les mineurs et les femmes sont des

devoirs sociaux que la législation doit garantir. Mais tout cela ne donnera que des résultats insuflisants tant qu'on n'aura pas fixé, reconnu et établi un moyen eflicace, une mesure juste et convenable, réglant les profits et les salaires, mesure qui devra régir tous les contrats libres entre le capital et le travail. Les valeurs étant soumises dans le commerce à des variations nécessaires, il faudrait en outre que tous les contrats libres soient soumis à une revision périodique, tous les trois ou cinq ans, de façon à pouvoir maintenir l'accord dans le contrat.

En disant que le travail est une fonction sociale, on admet que l'ouvrier devra être rétribué, non pas selon la loi de la demande et de l'ofïre, mais comme tous les fonctionnaires, selon l'utilité et l'importance des fonctions sociales auxquelles il est délégué. Mais, pour ce faire, ne doit-on pas aller nécessairement à l'État collectiviste?

Natiu-ellement Manning n'arrive pas à cela.

En demandant la détermination du minimum des salaires, Manning , comme la plupart des socialistes catholiques , s'est laissé séduire par une fausse analogie entre la détermination du salaire et celle de l'intérêt. Mais si l'Etat peut exiger que le capitaliste ne puisse prétendre plus du 5 p. loo, et adopter des mesures de rigueur pour les contrevenants, on ne sait comment il pourrait en faire autant avec les industriels et les patrons, pour lesquels le payement du minimum voulu par l'Etat serait souvent la ruine et la faillite.

Manning a été au fond un vrai socialiste. Il reconnaît non seulement la nécessité de l'intervention journalière de l'Etat dans les rapports entre le capital et le travail, non seulement il a voulu approuver par une lettre que les journaux de toute l'Europe ont publiée la réglementation internationale

du travail tentée par l'Allemagne, mais il a poussé ses conclusions plus loin en reconnaissant la nécessité de la protection des ouvriers et aussi le droit au travail et un salaire minimum. Audacieuses conclusions contre lesquelles les catholiques modérés des autres pays n'ont pas manqué de protester, et que Mgr Freppel a répudiées comme socialistes, dans un récent discours tenu à Tours aux jurisconsultes catholiques de France.

Le cardinal Manning, au cours de sa noble vie, ne s'est pas renfermé dans la majestueuse quiétude de l'archevêché de Westminster, mais il est descendu hardiment pour défendi'e les droits des ouvriers, lorsqu'il l'a cru de son devoir.

Dans la grève des Docks^ qui menaçait d'atïamer Londres et qui fut cause d'une si grande panique, tandis que le haut clergé protestant se tenait à l'écart, Manning a pris l'initiative d'un accord, et il fut très utile à la cause des dockers. Il est notoire que les ouvriers des Docks sont extrêmement pauvres. Divisés en deux grandes catégories, dont la moins nombreuse travaille avec une paye fixe, tandis que l'autre est payée à la journée, les ouvriers des Docks ont une situation instable est très incertaine à cause de la nature de leur travail. Les dockers sont condamnés au supplice de Tantale, en voyant passer par leurs mains la richesse de Londres, et forment une des classes les plus pauvres de la grande métropole anglaise. En assumant leur défense, lorsque tout Londres était épouvanté par une grève dont les funestes elïets ne devaient pas tarder à se faire sentir, en exerçant le plus largement possible en faveur des pauvres ouvriers sa médiation rendue nécessaire, Manning a doublé sa grande popularité parmi les ouvriers, et il a augmenté le prestige des catholiques parmi le peuple anglais.

Les autres évêques catholiques anjçlais, ceux qui ontaccepté le içrand héritage moral de Manning, sauront-ils en ôtre dignes ?

Mgr Herbert Vaughan, naguère évêque de Salford, et actuellement archevêque de Westminster, est un prélat à la fois doux et avisé. La « Salford Catholic Protection and Rescue Society », qu'il avait l'ondée dans son diocèse, est une institution bonne et utile, mais les idées de Mgr Vaughan sont encore peu connues, et il est peu probable, dans tous les cas, qu'il puisse ou que quelques membres du haut clergé d'Angleterre puissent exercer riniluence qu'a exercée Manning dont les actes et la figure ne manqueront pas de grandir avec le temps.

Un cardinal italien très estimé à cause de l'étendue de son savoir, S. Em. Alphonse Gapeccelatro, archevêque deCapoue, dans un discours sur la question sociale et le catholicisme, a porté ce jugement remarquable : « Dans l'Europe civilisée, disait-il, je ne connais pas de socialistes catholiques (qu'on me passe l'expression) plus hardis que le cardinal Manning, socialiste très actif à l'œuvre et très audacieux dans ses vues. Il ne manifeste pas ses opinions dans de longs ouvrages, mais, comme c'est le propre des intelligences élevées et sûres d'elles-mêmes, il emploie des formules brèves et précises qiù répandent sur le sujet une vive lumière. Le cardinal Manning, vivant au milieu de la libre et tenace population anglaise, n'a pas hésité à se mettre lui-même à la tête du socialisme chrétien. Ami du peuple, parce qu'il est ami de Dieu, il marche en avant et ouvre la voie aux philanthropes, économistes et philosophes modernes, dans lélude des moyens propres à relever la dignité du peuple et à améliorer les conditions de son existence. Nul plus que lui n'est aimé et vénéré en Angleterre par les ouvriers et les agriculteurs ; en

général, les protestants l'aiment presque autant que les catholiques, les riches presque autant que les pauvres ».

Il est difficile d'imaginer une nature meilleure, plus élevée, plus austère que celle de Manning. Lorsque, dans les premiers jours de l'année 1892, ce saint homme mourut, un grand cri de douleur s'éleva sur la tombe de l'homme courageux et pur dont toute la vie avait été consacrée aux pauvres et à la foi, et il n'y eut pas un seul cœur haut placé qui ne déplorât la perte de celui queStead appelait avec raison un saint humain {a çerj' hiiman saint).

« Nous avons été (écrivait Manning quelques années avant sa mort) étouffés par vin individualisme excessif, et le siècle prochain fera voir que la société humaine est plus grande et plus noble que tout ce qui est individuel. Cette doctrine, qui a sa base dans la loi de la nature et du christianisme, est taxée de socialisme par les esprits légers et présomptueux, par les capitalistes et parles riches. »

Il ne lui a pas été donné d'assister à l'agonie de la doctrine individualiste : mais le saint vieillard a dû descendre dans la tombe avec une foi entière dans les destinées du socialisme, il dut quitter cette vie joyeux d'avoir vu, avant de mourir, se répandre les germes de la régénération future.

Certainement, celui qui voudra écrire l'histoire de l'Église catholique au xix^ siècle ne pourra pas ne pas accorder le poste d'honneur au cardinal Manning, le premier peut-être qui ait osé indiquer la vraie mission du catholicisme, le seul certainement qui ait eu le courage de consacrer toute sa vie à la recherche d'un seul idéal : l'Église catholique porte-drapeau du socialisme et de la démocratie.

Ainsi que le dit Lynch, archevêque de Toronto, dans une lettre à l'éditeur du Chicago Times qui a fait sensation, l'opinion de Manning sur le droit au vol dans le cas d'extrême

nécessité est absolument d'accord avec la morale de l'Evangile.

« L'homme, dit Mgr Lynch, est forcé par la loi suprême de la nature de se conserver en vie, et celui qui l'en empêche le tue.

« Je cite les paroles de saint Augustin : le tue. Un homme naufragé s'empare d'une épave abandonnée sur les (lots qui ne lui appartient pas. L'iiomme (]ui lui enlèverait cette planche le tuerait, à moins qu'il ne fît cela pour se sauver lui-même, sans quoi il manquerait gravement à ce premier principe de charité qui consiste à faire aux autres ce que Ion voudrait qu'on vous fit à vous-même. C'est le même crime que commet celui qui enlève à l'homme affamé sa dernière bouchée de pain. Les pauvres Irlandais qid mouraient de faim étaient absolument autorisés à s'emparer du blé qui était exporté au profit des propriétaires. L'archevêque Mac Haie a prêché ouvertement cette loi suprême de la nature.

« Quant à la maxime : nécessité n'a pas de loi, je voudrais la modifier et dire : la nécessité estime loi, cette loi est l'obligation qui incombe à tout homme de sauver sa vie, et cette loi domine nécessairement toutes les autres. Aucune loi ne mérite le nom de loi si elle empêche un homme de sauver sa vie. »

Les Jésuites anglais, à l'instar des Jésuites français, repoussent résolument l'intervention de l'Etat, et veulent que, d'ans la lutte entre capitalistes et travailleurs, l'Etat reste à part. La revue des Jésuites, le Lyceum, blâmant, il y a quelques années, les projets du comte de Mun, proclamait la liberté du travail.

L'éminent évêque de Nottingham, Edouard Bagshawe, dans des lettres pastorales célèbres et dans son discours au Congrès catholique récent, a, au contraire, non seulement accepté les

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théories de Manning, mais il est allé encore plus loin, car il a formulé un vrai programme de socialisme d'Etat.

La situation des pauvres, d'après Bagshawe, surtout dans les grandes villes, est horrible : tous les rapports sur la condition des classes pauvres ne font que nous en décrire la désolante misère. Cet état social, contre nature et antichrétien, est le produit de la civilisation moderne, d'une civilisation qui se base sur l'individualisme odieux de l'économie politique.

Si cet état de choses ne change pas, la misère continuera à augmenter, et nous conduira, sans le moindre doute, à une terrible catastrophe révolutionnaire.

Ce qui est incontestable, c'est que la plus grande partie des moyens défaire fortune, moyens grâce auxquels des richesses énormes sont concentrées dans un petit nombre de mains, tandis qu'un grand nombre de personnes s'appauvrissent toujours plus, sont basés sur l'injustice. Personne n'osera nier que des classes entières de travailleurs sont forcées, pour échapper à la faim, de travailler avec un salaire manifestement insuffisant et inique, tandis qu'au contraire, des capitalistes et des patrons profitent de cette misère pour frustrer les travailleurs de la plus grande partie du produit équitable de leur travail.

Nous entendons chaque jour les classes riches proclamer les droits sacrés de la propriété ; toute infraction à ces di'oits est punie par des lois d'une rigueur inhumaine. Mais, d'un autre côté, y a-t-il une voix qui rappelle les droits les plus sacrés de la propriété, le gain du pauvre, durement gagné? Les classes aisées parlent de charité, mais si elles voulaient restituer aux pauvres ce qu'elles leur doivent en justice stricte, elles verraient tout de suite que ces sommes sont infiniment supérieures à leurs prétendues charités.

Il est évident qu'une grande accumulation de richesses et

de terre donnent à ceux qui les possèdent le pouvoir d'obliger les travailleurs pauvres, poussés par la nécessite, à travailler à des conditions injustes et pénibles. A mesure que les richesses se concentrent dans un petit nombre de mains, ces conditions tendent à devenir plus dures et plus insupportables, parce que le patron ou le propriétaire peut ainsi se réserver une part plus grande des profits des locataires ou de l'ouvrier, en augmentant les loyers ou en diminuant les salaires. Or, il n'est point vrai qu'il n'y ait aucun remède contre cette puissance tyrannique du capital, si ce n'est dans les révoltes continuelles qui ruinent le commerce et donnent lieu à une nouvelle série d'injustices et de misères. L'économie politique prétend qu'il n'y a rien à faire, parce que le capital doit être complètement libre, et parce que toute entreprise doit être basée sur ce qu'on appelle la liberté des contrats.

« Au contraire, le christianisme nous enseigne que ces principes sont faux et ne sont que des prétentions égoïstes de banquiers, que les pauvres et les déshérités ne sont pas réellement libres dans leurs contrats, mais qu'ils ont besoin de protection contre les exactions des riches, que le travail doit avoir sa juste rémunération et que son droit de l'obtenir doit être protégé par la société. »

Si au contraire ce droit est méconnu, il n'y a plus de frein à la puissance absolue et énorme que l'accumulation des terres et des capitaux donne aux riches pour contraindre le peuple à travailler à des conditions injustes, en leur garantissant la plus grande partie des profits du travail, et en donnant à tout grand propriétaire foncier le pouvoir de refuser aux travailleurs de vivre sur ses terres, ce qui met à la merci de son caprice rcxislence de milliers de personnes. C'est malheureusement ce qui se passe en Angleterre, « où l'État,

gouvernant exclusivement dans l'intérêt des classes élevées, leur abandonne presque sans contrôle ce pouvoir injuste et barbare ». Ainsi, nous voyons l'Irlande, désolée par des loyers excessifs et par des évictions, s'appauvrir et se dépeupler chaque jour davantage ; nous voyons des propriétaires féroces retirer toutes les années des milliers de livres sterling de terres pour lesquelles ils ne dépensent rien, et sur lesquelles la population, qui produit cette richesse, vit en haillons et meurt de faim. Nous voyons de grands manufacturiers acheter tout un commerce ou une branche d'un commerce pour ruiner des centaines de petits négociants, et les propriétaires des grands magasins absorber chaque jour les petits et toutes les affaires, ce qui contraint leurs faibles concurrents à devenir des misérables ou des salariés. D'un autre côté, presque tous les ouvriers, trop misérables, trop faibles et trop abandonnés pour s'unir contre l'oppression, « travaillent jour et nuit pour un prix dérisoire qui leur permet àpeine de mener une vie sans espoir, qui peut s'appeler pour ainsi dire une existence mortelle ». La plus grande partie de ces procédés odieux est contraire à cette justice générale que l'État a le devoir de faire respecter et dont il doit assurer l'application au moyen d'une saine législation.

Un gouvernement peut-il se dire juste quand il permet que dans un pays comme l'Irlande, où les paysans languissent dans la plus dure misère par le caprice des lords, douze millions d'acres de terres soient livrées au pâturage, et que, sur vingt millions d'acres de terres irlandaises, il y en ait à peine trois qui donnent des produits aptes à l'alimentation de l'homme !

Les excès du travail, la répartition insuffisante et injuste qu'en font les capitalistes sont des abus auxquels l'État doit mettre un terme par une législation sage, car ils n'offensent

pas seulement le droit individuel, mais ils tendent à détruire la société en général. Il y a encore d'autres abus qui, tout en n'oflensant pas le droit individuel strict, sont également nuisibles à la société et doivent être combattus par toute législation sage. Ainsi l'Etat doit protéger à la l'ois par des lois justes les locataires, et empêcher en même temps l'accumulation des biens territoriaux dans les mains de ceux qui n'en font pas usage pour leur propre compte ou qui ne les cultivent pas eux-mêmes. Il doit empêcher, en outre, que des emplois multiples soient réunis dans les mains d'un seul employé ou d'une compagnie, surtout si l'entreprise est fondée sur de l'argent emprunté. Nul n'a le droit d'absorber et d'accaparer les moyens d'existence des petits négociants, et de s'entourer d'ouvriers innombrables dépendant complètement de sa bonne ou de sa mauvaise fortune individuelle, ou, pis encore, de son caprice, surtout quand cet état de dépendance est aggravé par le péril quotidien de la faillite ou de la banqueroute. L'Etat a aussi le devoir d'empêcher toute concvu'rence illimitée qui conduit généralement à la surproduction, à la vente au rabais, à une rivalité égoïste entre les patrons, à une guerre désastreuse entre patrons et ouvriers, et enfin à des fraudes, des faillites, et à la ruine générale du commerce.

La situation faite aujourd'hui par le capital au travail est insupportable et odieuse. Le travail ne peut pas être assimilé à une simple marchandise dont le prix vai'ie selon les contlitions du marché. L'homme, créé à limage de Dieu, destiné à gagner son pain quotidien, ne peut pas être dans des conditions inférieures à celles de la machine que le propriétaire est pourtant forcé d'entretenir eu parfait état, lors même quelle ne fonctionne pas.

Lorsque le bien public l'exige, le droit particulier doit céder

le pas. Si l'État exproprie pour cause d'utilité publique, s'il subordonne à certaines conditions précises, il a certainement aussi le droit de protéger les faibles et d'assurer le sort des travailleurs. Si nous ne garantissons pas aux ouvriers un traitement équitable, si nous ne leur accordons pas une protection efficace, ils passeront dans les rangs du socialisme démocratique.

Le travail que l'ouvrier fait pour le patron vaut bien plus que l'argent qu'il en reçoit, car l'ouvrier donne toutes ses forces, corps et âme, contre une récompense assez souvent dérisoire. Or, si le contrat de travail n'est qu'une permutation, il est évident que la morale publique est violée quand l'ouvrier reçoit non seulement moins que son dû, mais encore moins que le nécessaire. La prétendue liberté du travailleur n'est qu'une dérision, car enfin l'ouvrier, s'il ne veut pas mourir de faim, est forcé d'accepter ce qu'on lui offre. L'industriel entretient ses machines et ses chevaux dans de bonnes conditions, et l'État prend même des mesures pour que les machines ne fassent pas explosion. Gomment ne devrait-il pas veiller à ce que l'être humain ne soit pas surmené et usé au détriment de la société ? La justice et l'intérêt général légitiment donc l'intervention de l'État. C'est une erreur de vouloir substituer l'action des corporations à celle de l'État. Si celui-ci a des devoirs imposés par Dieu, il n'y échappe pas par le fait qu'il n'est pas chrétien, et il doit les remplir pour éviter un mal qui menace non seulement chaque nation en particulier, mais la civilisation entière.

Cependant quelques catholiques anglais, qui, comme l'économiste Devas, ont admis autrefois la détermination du salaire minimum, se montrent préoccupés des dangers du socialisme d'État, et n'arrivent point aux conclusions hardies formulées par Bagshawe.

Si le clergé catholique d'Angleterre est si actif, si intelligent, souvent même si sincèrement démocrate, il faut convenir qu'il n'a su se faire respecter et aimer nulle part autant qu'en Irlande où il lutte, depuis plus d'un siècle, avec une merveilleuse énergie contre les prétentions des «land-lords», et contre la politique maladroite de l'Angleterre. Si les Irlandais, malgré la disparition presque complète de leur ancienne langue nationale, malgré le recul des anciennes populations celtiques devant l'invasion anglo-saxonne, ont conservé le souvenir de leur nationalité, ils doivent ce bienfait à l'Église catholique qui a toujours fait vivre parmi eux l'antique foi religieuse.

Rien n'est donc moins surprenant que de voir Mgr Walsh, archevêque de Dublin, et tout le clergé irlandais, lutter avec la plus grande énergie pour la défense des malheureux fermiers, et de reconnaître que dans cette lutte la force même des choses les entraîne à soutenir un véritable programme de socialisme agraire.

Dans les États-Unis de l'Amérique, le catholicisme fait des progrès beaucoup plus rapides que dans les pays de l'Europe. Tandis que dans la grande République américaine, les différentes confessions protestantes luttent entre elles, le catholicisme profite de ces discordes et croît en nombre et en puissance. Le peuple américain a des traditions très fortes, et les États de la Confédération s'eflbrcent très souvent , même aujourd'hui, d'aider au développement des croyances religieuses et à en encourager les progrès. Les catholiques ayant renoncé, depuis l'année i85o, aux luttes qui contrariaient leur expansion, font conciu'rence avec succès aux nombreuses sectes protestantes. Une émigration en masse des familles ii'landaises inébranlablemcnt attachées à la foi catholique, l'immigration toujours croissante des Italiens et des Autri-

chiens n'ont pas peu contribué au progrès du catholicisme ; tandis que les confessions protestantes se subdivisent encore chaque jour en une infinité de sectes rivales qui vont du rationalisme à l'illuminisme , les catholiques conservent leur homogénéité et leur unité.

Mais dans un pays où les masses s'associent aux luttes politiques, où le socialisme a pénétré profondément dans les rangs du peuple, l'Église catholique a dû nécessairement s'occuper de la raison sociale et accepter une grande partie des revendications ouvrières .

Si les éléments de la prospérité matérielle sont des plus grands, le mépris pour la pauvreté n'est cependant nulle part dans le monde aussi grand qu'aux Etats-Unis. Nos vieux pays d'Europe, imbus des idées chrétiennes, produit d'un lent et séculaire atavisme, ne peuvent se faire une idée de tout ce que la misère a d'humiliant et de démoralisant aux yeux des Américains. Ce qui retient les masses, ce qui les rend encore dociles, c'est l'extrême variabilité des rapports et des conditions sociales, c'est, en un mot, la facilité et la rapidité des changements dans la situation économique. Mais lorsque les immenses richesses naturelles seront exploitées, lorsque la facilité de s'enrichir ne sera plus aussi grande, la question ouvrière ne manquera pas d'agiter et de troubler à son lour les Etats-Unis d'Amérique avec une violence probablement plus grande que dans les Etats européens.

La fièvre égalitaire a déjà, d'ailleurs, envahi les ouvriers des Etats-Unis, et le suffrage universel a contribué rapidement à les entraîner dans cette voie. L'immigration allemande a de plus fait pénétrer parmi eux de nombreux germes de socialisme révolutionnaire. Cependant le socialisme américain n'a pas, en général, ce caractère, et les revendications des « Knights of Labour» et du «Labour Party» ont une affinité

évidente avec celles des socialistes d'État ; mais c'est précisément dans le « Labour Party » et dans les « Knights oi" Labour » que le socialisme américain s'incarne le plus complètement et qu'il trouve ses éléments de propagande et d'action.

Or le clergé catholique, bien loin de combattre les « Knights ot' Labour» et leurs revendications, s'est bien souvent rangé de leur côté. Et lorsque le Pape, mal conseillé, voulut excommunier les Chevaliers du Travail, le plus éminent des archevêques d'Améi'ique, le cardinal Gibbons, s'éleva pour protester et parvint à faire retirer l'excommunication.

Pour comprendre la portée du mémoire du cardinal Gibbons en faveur des Chevaliers du Travail et l'importance exceptionnelle du retrait de l'excommunication papale, il faut connaître les origines, l'histoire, les tendances de la grande association des « Knights of Labour », qui compte actuellement plusieurs centaines de milliers d'adhérents, et qui, répandue sur tout le territoire des États-Unis, exerce une influence incontestable sur le mouvement social américain.

En 18G9, un tailleur de Philadelphie, Uriah S. Stephens, fonda avec de petits moyens une association de travailleurs ayant pour but d'abolir graduellement par l'éducation, la coopération et l'usage intelligent du droit de vote, le système de salaires actuel. Doué d'une énergie extraordinaire, Stephens croyait, en fondant l'association, qu'il voulut appeler le Noble et Saint Ordre des Chevaliers du Travail, que la baisse des salaires était le résultat de l'excès du travail, et il pensait qu'une organisation secrète pouvait seule faire cesser le mal. Les associés qui, le 28 décembre 18G9, adoptèrent les idées de Stephens n'étaient pas plus de six. La création de l'ordre fut tenue secrète, elle affecta un caractère mystique et adopta des expressions classiques, empruntées à la langue grecque.

Chaque nouvel associé recevait les instructions suivantes : « Le travail est noble et saint. C'est une œuvre digne des hommes les plus nobles et les meilleurs que de le préserver de l'avilissement, l'affranchir des maux de toutes sortes que l'ignorance et la rapacité lui ont imposés et de délivrer les travailleurs de la tyrannie des égoïstes . Dans les branches multiples de l'industrie le capital est organisé, et, qu'il le veuille ou non, il ébranle la mâle confiance du travailleur, il ruine la pauvre humanité; nous ne tenons aucunement à entrer en conflit avec l'entreprise légitime ni à soulever aucun antagonisme contre le capital nécessaire, mais les hommes, dans leur hâte et leur avidité des richesses, aveuglés par leiu' intérêt personnel, oublient celui des autres et violent même les di'oits de ceux qui sont sans défense. Notre intention est d'entretenir l'activité du travail, d'affirmer la noblesse de ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front. Nous voulons créer une opinion publique saine sur la question du travail (seul créateur des valeurs), et revendiquer une part complète et entière du capital qui l'a créé. Nous appuyerons de toutes nos forces les lois faites dans le but de concilier les intérêts du capital et du travail et pour modérer l'exploitation des travailleurs. Se vouer aux intérêts du travail, acquérir la connaissance du commerce du monde, s'unir, s'organiser, coopérer dans les rangs de la grande armée du travail à la paix et à l'industrie, nourrir et soigner, élever et agrandir le temple où il vit, tel est le devoir le plus haut et le plus noble de l'homme envers les autres hommes et envers le Créateur ». Le i3 janvier 1870, l'association choisît ses chefs et leur donna des titres plus ou moins bizarres : James L. Wi'ight devint Sage Vénérable; U. S. Stephens, Maître Ouvrier; R. W. Keen, Digne Contremaître ; W. Cook, Digne Inspecteur; J. Kennedy, Chevalier Inconnu.

Les décisions de l'ordre furent tout d'abord tenues jalousement secrètes : dans ce but les médecins lurent exclus, parce que les confidences professionnelles pouvaient révéler les secrets de la Société à des oreilles hostiles ; exclus également étaient les politiciens, considérés comme des personnes d'une moralité douteuse; les avocats, qui n'auraient pas de raison d'être dans une bonne organisation sociale, gagnent leur vie par des moyens non classés parmi les produits honnêtes du travail, et enfin les débitants de liqueurs fortes.

Cependant tous ces secrets rendaient assez difficiles les progrès rapides des « Knights of Labour». En i8j2, Stephens ayant refusé d'occuper le poste de Maître-Ouvrier, il fut remplacé par Robert G. Macauley. C'est précisément de ce temps que date la bonne organisation des premières assemblées locales et le progrès marqué de l'association. En 1877, la première grande assemblée générale eut lieu à Philadelphie, et Stephens y fut proclamé Grand Maître-Ouvrier. Les diff'érentes assemblées locales y étaient représentées; elles se composaient de tailleurs, de mineurs, de cordonniers, de mécaniciens, de meuniers, de vitriers, de typographes, de tonneliers, de charpentiers et d'instituteurs. Quant à l'organisation, elle était basée sur celle du gouvernement américain ; les assemblées locales représentaient les communes, celles des districts représentaient lesdillérents Etats, les assemblées générales représentaient le gouvernement fédéral. Le nombre des membres était à peine de quelques milliers, lorsqu'en

1877 et 1878 plusieurs assemblées locales et régionales se séparèi'ent de l'assemblée générale à la suite de dissensions religieuses. Les catholiques de l'ordre ne toléraient pas le rituel des cérémonies protestantes. Ce fut alors qu'en juin

1878 l'assemblée générale, émue des dangers qui menaçaient l'ordre, prit la décision d'en faire connaître publiquement le

but et de faire disparaître les causes du conflit avec les catholiques.

En 1879, à Stéphens succéda Terence W. Powderly, homme doué d'une grande énergie, qui avait déjà pris une part des plus importantes à la propagande du « Greenback Labour Party». En 1881, l'assemblée rendit le nom et le but de l'œuvre publics, la constitutionfut revisée, et les femmes furent admises à en faire partie, avec des droits égaux à ceux des hommes. La presse commença à s'occuper des progrès des « Knights ot' Labour », en les exagérant et contribuant ainsi à augmenter le prestige de l'ordre. A partir de i885 l'accroissement fut si rapide que le comité exécutif de l'ordre se vit forcé de décréter une période de suspension dans l'admission de nouveaux associés. Le 12.1 octobre 1886, Powderly disait en s'adressant au comité d'enquête sur les grèves : Nous n'avons pas plus de cinq cent mille associés, bien que l'on nous en attribue cinq millions.

« Ce progrès alarmant et l'esprit agressif des grands capitalistes et des compagnies (dit la déclaration de principes de l'ordre) nous conduiront inévitablement, si on n'y met un terme, à l'appauvrissement et à l'abaissement moral des travailleurs.

« Si nous désirons jouir des bienfaits de la vie, nous devons empêcher le cumul injuste et l'influence pernicieuse de la richesse.

« Ce but désiré ne peut être atteint que par les eflbrts réunis de ceux qui obéissent à la loi divine : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.

« Nous avons par conséquent institué l'ordre des Chevaliers du Travail, pour organiser et diriger la force des masses industrielles, et cela non point dans l'intérêt d'un parti politique, car notre ordre est au-dessus des partis et il représente

:Vi6 LE SOCIALISME CATHOLIQUE

les principes et les mesures qui conviennent au peuple entier. Mais il ne faut point perdre de vue que la plus jurande partie des résultats que nous espérons ne peuvent être obtenus que par des lois, et que le devoir de chacun est de ne voter que pour les candidats qui s'engagent à défendre ces mesures, sans préoccupation de parti. Toutefois, nul ne sera forcé de voter avec la majorité. Nous invitons tous ceux qui désirent obtenir « le plus grand bien par le plus grand nombre » à s'unir à nous , et nous déclarons au monde que notre but est le suivant :

« 1° Faire de la a aleur morale industrielle, et non pas de la richesse, la vraie mesure de la grandeur nationale et industrielle ;

« 2° Obtenir pour les travailleurs la jouissance pleine et entière de la richesse qu'il crée, une aisance suffisante pour développer leurs facultés intellectuelles, morales et sociales, tous les avantages, les délassements que peut lem* procurer lassociation; en un mot de les faire participer eux aussi aux bienfaits et aux progrès de la civilisation.

« Pour arriver à ce résultat nous demandons à l'État :

« 1° La création de bureaux de statistique du travail faisant connaître exactement la situation des masses au point de vue de l'éducation, de la morale et des ressources pécuniaires;

« 2° Que les terrains de propriété pidjlique, l'héritage du peuple, soient réservés à ceux qui les cultivent, qu'il n'en soit pas cédé un seul acre aux compagnies de chemins de fer et aux spéculateurs, et que toutes les terres occupées dans im but de trafic soient taxées d'après leur valeur entière;

« 3° L'abrogation de toutes les lois qui ne considèrent pas également le capital, le travail, et la suppression de toutes les injustices techniques, les délais et la partialité dans l'administration de la justice;

« 4° L'adoption de mesures protectrices de l'hygiène et de

la sécurité de ceux qui travaillent dans les mines, dans les usines, aux constructions, et la garantie d'une indemnité pour ceux qui souffrent à cause de l'absence des précautions nécessaires ;

« 5° La reconnaissance légale des « Trades Unions », des ordi'es et des associations organisés par les masses ouvrières pour améliorer leur situation et défendre leurs droits ;

« 6° L'établissement de lois forçant les corporations à payer leurs employés chaque semaine en monnaie légale, pour le travail de la semaine précédente, et à accorder aux travailleurs un droit réel sur le produit du travail correspondant à leur salaire ;

« 'j° L'abolition du système des marchés en matière de travaux publics ;

« 8° L'adoption de lois établissant l'arbitrage entre industriels et travailleurs, rendant exécutoires les décisions des arbitres ;

« 9° L'interdiction légale de faire travailler les enfants dans les usines, les mines et les fabriques avant l'âge de quinze ans ;

« io° D'interdire les marchés sm' le travail des prisons ;

« II" Etablir un impôt progressif sur la rente.

« Nous demandons au Congrès :

« 1° L'établissement d'un système monétaire national, dans lequel la monnaie de circulation sera mise à la disposition du peuple directement, en quantité suffisante sans l'intervention des banques; toute monnaie nationale devra avoir cours pour payer toutes les dettes publiques et privées ; le gouvernement ne garantira et ne reconnaîtra aucune banque privée, il ne créera aucune association de même nature ;

« 2° Que le gouvernement ne crée ni bons du Trésor ni

papiers de crédit, mais que l'on fournisse, lorsque le besoin s'en l'ait sentir, une monnaie légale ne portant pas intérêt;

« 3" Que l'importation par contrat du travail étranger soit interdite ;

« 4° Que le gouvernement organise par l'intermédiaire de la poste des échanges financiers, des dépôts sûrs, des facilités pour placer les petites épargnes ;

« 5° Que le gouvernement obtienne la possession, par voie d'achat, au titre du domaine, de tous les télégraphes, téléphones et chemins de fer; qu'ensuite aucune concession ne soit accordée à des compagnies pour créer ou exercer des moyens de transport des nouvelles, des passagers et marchandises.

« Ayant fait ces demandes à l'État et au gouvernement national nous associerons à notre tour nos efforts pour :

« i" Fonder une institution qui tendra à remplacer le système du salariat par un système corporatif;

« 2» Obtenir pour les deux sexes un salaire égal pour un travail égal;

« 3° Diminuer le nombre d'heures de travail, par un refus général de travailler plus de huit heures ;

« 4° Engager les industriels à accepter l'arbitrage dans tous les différends qui s'élèvent entre eux et les ouvriers, à affirmer leurs sympathies mutuelles et rendre les grèves inutiles ».

D'après la constitution de l'ordre, l'assemblée locale « a pour but de secourir les membres, d'améliorer leur condition morale, sociale et financière... Bien qu'il soit nécessaire quelquefois d'avoir recours aux grèves contre un oppressem', il faut, autant que possible, éviter d'employer ce moyen. Les grèves ne produisent qu'une amélioration passagère ; les membres doivent faire état sur l'organisation, la coopération

et l'opinion publique, pour obtenir l'abolition du système du salariat. Notre mission ne saurait s'accomplir dans un jour, dans une génération. L'agitation, l'éducation, l'organisation sont nécessaires. Les assemblées locales devront enseigner, comme une des questions les plus hautes et les plus importantes, le droit inaliénable de l'homme à l'hérédité et à la possession d'une partie du sol ; le droit à l'existence implique le di'oit au moyen de subsister ; tous les statuts qui mettent obstacle à l'exercice de ces droits sont injustes et doivent disparaître. »

Bien que les « Knights of Labour » manifestent l'intention d'atteindre l'abolition du système du salariat et l'amélioration de la condition de l'ouvrier par une propagande pacifique, bien qu'ils aient déclaré à plusieurs reprises dans leur opinion : « les moyens exempts de violence sont les plus sûrs et les meilleurs pour obtenir les réformes nécessaires », bien qu'ils aient blâmé les exagérations inutiles du socialisme radical, leur intention n'en est pas moins de renverser entièrement le régime économique actuel, et leurs conclusions et leur programme n'en sont pas moins imprégnés de l'idée socialiste.

Ce fut à la suite des grandes grèves organisées par les « Knights of Labour » que le Pape, cédant aux sollicitations dont il était l'objet, les excommxmia

Tant que Stephens fut chef des « Knights of Labour », l'association conserva un caractère pacifique. Mais plus tard, consciente de sa force et de sa puissance, elle se mit à faire éclater des grèves très étendues, qui jetèrent l'effroi parmi les industriels .

« La doctrine du droit égal à l'existence et à la liberté (disait une déclaration de l'ordre) implique également le droit à l'usage des éléments nécessaires à l'existence ; le système

3o0 LE SOCIALISME CATHOLIQUE

qui oblige les citoyens à acheter à d'autres citoyens le droit de cultiver le sol qu'ils n'occupent pas, ou qui permet à des conq)agnies de s'attribuer la propriété des mines, des dépôts d'huile, des usines à gaz, etc., constitue une violation de la justice naturelle. »

Dans im manifeste paru en 1882 les « Kniglits of Labour » continuèrent à étendi'e leurs prétentions : les terres du domaine public, héritage du peuple, devaient être réservées à ceux qui les cultivent. Le droit de vivre, ayant pour conséquence le droit au moyen, doit entraîner nécessairement le droit de posséder une partie du sol. Ils demandaient encore que l'Etat mit la main sur les chemins de fer et les mines.

Les grèves allèrent en se multipliant : en 1887 il y en eut dans l'ensemble des Etats-Unis huit cent cinquante-sept, dont trois cent soixante-deux terminées par la victoire des ouvriers. Les quatre cinquièmes au moins de ces grèves furent l'œuvre des Chevaliers du Travail.

Ceux-ci, cependant, n'en restèrent pas aux grèves; ils eurent recours à l'arme si dangereuse du boj'cottage. Du moment que l'association prononçait le boj'coft contre quelque industriel, aucun membre de l'immense famille des « Knights of Labour » ne pouvait travailler pour lui ni lui acheter aucune marchandise. Le boj'cott était même étendu non seulement aux individus mais encore aux maisons de commerce et aux associations.

Malgré les abus des « Knights of Labour » et leurs prétentions excessives, l'excommunication du Pape fit une mauvaise impression sur les évêques américains, qui partageaient en grande partie les idées des Chevaliers du Travail et qui avaient fait souvent cause commune avec eux. Sur soixantequinze évêques des États-Unis, soixante et dix jugèrent rexcommunication contraire aux intérêts de l'Égflise. Le chet

des évêques américains, le cardinal Gibbons, de Baltimore, se rendit à Rome et présenta en personne au Pape un mémoire dans lequel il prenait très énergiquement la défense des principes socialistes des «Knightsof Laboiu*», et réussit, non sans peine, à faire retirer T excommunication.

D'après le cardinal Gibbons, les « Knights of Labour » sont non seulement dignes du plus haut intérêt, mais il n'y a rien dans leurs statuts ni dans leur constitution qui soit contraire aux principes religieux et à ceux de la morale. Les monopoles dont jouissent non seulement des individus et même des Sociétés soulèvent chaque jour les plaintes des ouvriers et constituent un péril pour la liberté. La cupidité des capitalistes, qui cherchent par tous les moyens à accroître leurs bénéfices et à tourner la législation à leur avantage, opprime cruellement, non seulement les ouvriers appartenant aux diverses branches de l'industrie, mais même les enfants et les femmes. L'ouvrier a par conséquent le droit de résister à ces iniquités , de s'organiser pour mettre un terme aux maux qui menacent l'ordre social et la civilisation, par le fait de la rapacité, de l'oppression et de la corruption des capitalistes. Ces maux se reproduisent dans tous les pays catholiques et n'ont pas moins de gravité en Amérique qu'ailleurs.

Ainsi, la condamnation des « Knights of Labour », qui luttent de toute leur force contre les abus du capitalisme, n'est ni juste ni opportune, considérant surtout « que le fait « des souffrances des ouvriers et de l'existence de ces maux « est universellement connu du public américain ». En outre, la condamnation des « Knights of Labour » dans un pays démocratique devait nuire au prestige de l'Église et semer, en cas d'application, la discorde parmi les catholiques américains dont la majeure partie se serait rangée du côté

de l'association réprouvée. Enfin, les évoques américains, partageant les idées exposées et soutenues par les Chevaliers du Travail, avaient le droit de considérer la condamnation papale comme douloureusement attentatoire à leur autorité.

De Londres, également, le cardinal Manning fit entendre sa voix autorisée pour défendre les « Knights ol" Labour ». « Jusqu'à présent, écrivait l'illustre archevêque de Westminster, le monde a été gouverné par les dynasties; désormais le Saint-Siège doit correspondre avec le peuple ou au moins avec des évoques en rapports constants, directs et personnels avec le peuple. Plus cela sera reconnu et plus l'exercice de l'autorité spirituelle sera fort. A aucune époque l'épiscopat n'a été aussi affranchi du pouvoir civil, aussi solidaire du Saint-Siège et aussi uni à lui qu'à présent. Reconnaître ce fait évident et s'en servir, c'est une force ; n'en pas tenir compte, ce serait tomber dans une confusion sans fin... Voilà le champ qui nous est ouvert dans le présent. De même que notre divin Seigneur vivait parmi le peuple, ainsi vit son Eglise. L'argumentation du cardinal sur ce point est irrésistible. J'espère qu'avant de quitter Rome il fera découvrir à tous ce nouveau monde, le monde de l'avenir. »

Le cardinal Gibbons écrivait de son côté, dans son mémoire au cardinal Simeoni, à la défense des « Knights of Labour » : « Puisqu'il est universellement reconnu que les grandes questions de l'avenir ne seront pas des questions de guerre, de commerce ou de finances, mais des questions sociales, concernant l'amélioration du sort des grandes multitudes populaires et en particulier des classes ouvrières, il est d'une importance capitale pour l'Eglise de se ranger constamment et avec fermeté du côté de l'humanité et de la justice à l'égard des masses qui composent la famille

humaine. L'éminent cardinal Manning l'a lui-même très sagement fait observer: « Il faut que nous acceptions de bonne volonté la mise en première ligne des questions industrielles. Je n'oserais pas tracer au Parlement sa ligne de conduite, mais c'est bien là le principe fondamental dont la législation devra s'inspirer à l'avenir. Les conditions dans lesquelles se trouvent les classes inférieures ne peuvent plus durer ; aucun édifice social ne saurait subsister sur de telles bases ». Dans notre pays surtout, c'est là le programme inévitable de l'avenir, et l'attitude qui convient à l'Eglise pour le réaliser est assez claire ».

Cédant aux sollicitations des évêques américains et du cardinal Gibbons, le Pape retira sa condamnation, et les Chevaliers du Travail purent continuer leur propagande parmi les catholiques sans rencontrer d'opposition de la part du clergé.

Le fait n'est pas moins significatif que toutes les pressions exercées par quelques intransigeants n'ont pas réussi à faire mettre à l'index les livres d'Henry George, car l'Eglise n'a pu trouver dans le collectivisme agraire des États-Unis rien de contraire à sa propre doctrine et aux principes de l'Evangile.

Dans la dernière Encyclique du Pape il y a, à la vérité, des mots qui se rapportent à la théorie de George et la condamnent. D'après le souverain Pontife, les besoins de l'humanité ont de perpétuels retours : satisfaits aujourd'hui, ils reviennent demain. Il a été, par conséquent, nécessaire que la nature mît à la disposition de l'homme un élément stable et permanent qui pût y subvenir en tout temps, et cet élément ne pouvait être que la terre avec ses ressources toujours fécondes. « Habent, dit Sa Sainteté, cujusque hominis « nécessitâtes velut perpetuos reditus ita ut hodie expletîip, « in crastinuni nova imperent. Igitur rem quemdam débet

« homiui natura dédisse stabileni perpetuoque mensuram, « unde perennitus subsidii expectari posset. Atque istius modi « perennitateni nullarespr.x'stare, nisicum ubertatibus suis, « terra pote st. »

George a longuement répondu à ces accusations dans un livre qui a déjà fait le tour du inonde et qui résume, avec beaucoup de force, les idées et les projets du brillant écrivain.

Si le parti de 1' « Antiproperty » ou « Labour Party » a rencontré assez souvent de l'aversion chez les catholiques sans être pour cela ouvertement combattu, ce n'est point à cause de ses idées économiques, mais parce que, sous la direction d'un ex-prêtre excommunié, le docteur Mac Glynn, il ne cesse de professer des idées antireligieuses et d'attaquer avec violence la « machine cléricale ». Du reste, les violences de Mac Glynn se sont attiré le blâme non seulement des catholiques, mais de tous les socialistes de bon sens, et Henry George lui-même a tenu à s'en séparer, car l'ex-prêtre Mac Glynn n'a pas même épargné à l'illustre auteur du Progress and Povertj'' ses attaques et ses accusations violentes. Mais toutes les fois que le « Laboiu* Party » se proposait seulement la lutte contre le capitalisme et l'abolition du système du salariat, les catholiques ne dédaignaient point de faire cause commune avec le docteur Mac Glynn dans sa croisade contre la propriété individuelle de la terre et contre les abus de l'industrialisme.

J'ai fait remarquer plus d'une fois que les socialistes catholiques les plus avancés ont toujours eu des idées réactionnaires en politique ; c'est ainsi qu'on a pu voir ce contraste saisissant d'hommes ayant appuyé les doctrines sociales les plus avancées, faire de l'opposition aux réformes politiques les plus modérées.

PROGRÈS DU SOCIALISME CATHOLIQUE EN ANGLETERRE 3o5

C'est seulement dans les pays où la démocratie a de solides racines et des traditions bien établies, comme la Suisse, l'Angleterre, les Etats-Unis, que les socialistes catholiques sont assez souvent des démocrates sincères.

En Amérique, siu'tout, nous voyons et nous avons vu des archevêques et des prélats d'une haute valeur se déclarer ennemis de tout privilège économique ou social, de toute aristocratie, soit de naissance ou de richesse, partisans non seulement d'un gouvernement démocratique ami du peuple, mais d'un gouvernement démocratique dans les mains du peuple.

Dans notre vieille Europe, qui se plie docilement sous la tyrannie séculaire du privilège, aucun évêque n'oserait dire ce que répète chaque jour en Amérique Mgr Ireland, l'ardent archevêque de Saint-Paul (Minnesota), et ce que disent les membres les plus autorisés de l'épiscopat américain.

« Ne craignez point le nouveau, a dit Mgr Ireland dans une allocution restée célèbre. Les principes bien fondés seront toujours bien défendus. Mais nous vivons à une époque de nouveautés, et l'activité religieuse, pour aller de pair avec le siècle, doit prendre des formes nouvelles et de nouvelles directions. Laissez chacun agir. Pour suivre leur voie, les laïques n'ont pas besoin d'attendre le prêtre, ni le prêtre d'attendre le Pape... Nous devons vivre avec notre siècle, le connaître et nous tenir en contact avec lui... Le monde est entré dans une phase entièrement nouvelle, le passé ne reviendra plus. La réaction est un rêve d'hommes qui ne voient pas, qui n'entendent pas, qui assis aux portes des cimetières pleurent sur des tombes qui ne se rouvriront pas et oublient le monde vivant qui les entoure. Parlons donc à notre siècle des choses qu'il sent et dans la langue qu'il com-

Ii56 LE SOCIALISME CATHOLIQUE

prend... La force de TEglise dans tous les pays, mais plus particulièrement en Amérique, est le peuple môme. Nous vivons à une époque essentiellement démocratique. Le teuips des princes et des seigneurs de la féodalité est passé. Quant aux rois, il faut dire qu'ils n'occupent plus les trônes que pour exécuter les volontés du peuple... Malheur à la religion qui ne comprend pas ces choses. Celui qui possède les masses règne, et les masses se prennent par l'intelligence et par le cœur. Aucun pouvoir n'a d'action sur elles que celui qui s'adresse à leurs consciences libres. Nous avons une grande et terrible leçon à tirer de l'exemple de quelques pays de la vieille Europe, dans lesquels le poids des traditions enchaîne l'Église à des trônes et à des castes, ce qui lui fait perdre son influence sur le peuple. »

Quelque temps plus tard, Mgr Ireland affirmait encore les mêmes idées sous une forme plus précise :

« Le temps est venu où un ordre de choses nouveau doit remplacer l'ancien.

« Autrefois, l'Église traitait avec les cours et les dynasties. Dans une république il n'y a ni cour ni dynastie. De plus, dans les pays civilisés qui n'ont pas adopté la forme républicaine, les rois et les princes ne sont que les représentants et les serviteurs des peuples. Ce que l'on a appelé le Droit divin, l'absolutisme des siècles passés, n'existe plus même dans la pensée des races chrétiennes. Ainsi l'Eglise doit revenir en arrière pour se rapprocher du peuple, et bien que dans les monarchies les masses acceptent le souverain comme leur représentant dans l'ordre temporel, il ne l'est nullement dans l'ordi'e religieux... Quant à cette partie de la nation qui se distingue par des titres nobiliaires ou de la fortune, il faut dire qu'elle n'est pas le peuple, mais seulement une petite portion du peuple. Elle n'a aucun droit à

subordonner les masses à ses intérêts, comme si le peuple n'avait pas d'autre raison d'être . La noblesse nest rien ; la fortune na rien qui mérite le respect, à moins que son but et son objectif soient le plus grand bien du plus grand nombre. N'asservissez pas les masses, laissez-leur la liberté de conquérir le droit à l'existence, à l'indépendance, au bonheur dans les bornes de la justice et de la morale ; la mission de l'Église est de tracer ces bornes telles que les a définies le Maître de la Chrétienté ».

Pour entendre tomber des lèvres d'un haut dignitaire de l'Église des paroles aussi nobles, aussi enflammées d'enthousiasme et de foi, il faut, hélas ! remonter assez loin de nous. Citoyen d'un État libre et puissant, représentant d'une religion essentiellement démocratique, Mgr Ireland a été l'un des premiers ecclésiastiques ayant eu le courage de proclamer hautement l'avenir social de la démocratie.

En passant ainsi rapidement en revue le socialisme, nous avons plus d'une fois fait observer qu'il s'est répandu, sous sa forme la plus violente et la plus intense, dans les pays où le peuple a mis le plus de temps et le plus de peine à conquérir la liberté politique et les droits électoraux. Ce qui s'est passé en Espagne fournit une des preuves les plus éclatantes de cette vérité, car il y a peu de pays où le socialisme révolutionnaire ait laissé des souvenirs aussi sanglants et aussi tragiques. Les insurrections cantonalistes de 1878 étouffées dans le sang, les émeutes d'ouvriers en Andalousie, la propriété foncière dans un petit nombre de mains, les violences de la Main noire ont imprimé au socialisme espagnol un caractère odieux. Déjà au congrès de la Haye les socialistes espagnols s'étaient séparés des collectivistes de l'école de Marx pom' embrasser les théories criminelles de Bakounine et avaient déclaré dès lors une guerre à outrance à la famille, à

358 Lt socialismj: catholique

la religion, à la propriété. Aujourd'hui encore tous les orateurs populaires se bornent à prêcher l'anarchismc et la destruction, dans la forme la plus brutale et la plus odieuse. Les journaux socialistes, de même que les rares écrivains de ce parti, font preuve non seulement d'ignorance en matière économique, mais ils ne produisent généralement que des divagations inutiles et violentes contre Dieu et la propriété.

Une intempérance et une violence aussi excessives ne sont d'ailleurs pas le privilège du parti anarchique, elles sont communes à toutes les classes sociales et à tous les partis : il convient de les attribuer au caractère et à l'éducation du peuple espagnol. A leur point de vue, sauf de rares exceptions, les catholiques espagnols ne sont pas plus modérés que les anarchistes, et le dernier Congrès catholique de Saragosse fournit la meilleure preuve que le mal qui tourmente l'Espagne et qui la livre continuellement aux agitations n'est le propre ni d'une classe ni d'un groupe de personnes, mais un mal bien plus grave qui affecte tout l'organisme du pays.

Il est dès lors facile de comprendre que les catholiques espagnols préfèrent préparer des mouvements carlistes, et s'occuper du pouvoir temporel au lieu d'affronter les difficultés de la question sociale.

Néanmoins, quelques tentatives entêté faites, et quelques catholiques espagnols adoptent une partie des doctrines du socialisme. L'évêque de Madrid a, dans une de ses letti'es pastorales, tenté l'étude du problème social, et les catholiques des diocèses de Tolosa et de Valence ont constitué une trentaine de cercles agricoles d'ouvriers qui comprennent environ douze mille membres, ont des caisses d'épargne, des montsde-piété, et qui étendent leur sphère d'action parmi les paysans nécessiteux et, en général, parmi les gens pauvres.

Le mouvement corporatif a aussi rencontré quelques partisans : don Juan M. Orti a fait une traduction espagnole du livre de Hitze, Die Sociale Frage, et le comte de Torreanar a pris la défense de l'ancien système des corporations dont il a soutenu les avantages dans un discours à l'Académie des Sciences morales et politiques. L'évêque de Vieh, don José Morgades y Gilli, à l'occasion de quelques grèves, s'est occupé de la question ouvrière et a admis le bien fondé d'une partie des prétentions des ouvriers. Mais à des maux réels il n'a su opposer que des remèdes purement spirituels pouvant suffire à d'autres époques, mais incapables de contenter qui que ce soit et encore moins de calmer les masses.

Les comptes rendus du dernier congrès de Saragosse ont une éloquence admirable. Tandis que des centaines d'orateurs ont fait des allocutions creuses contre la révolution envahissante et lancé des injures à l'Italie, en faisant des vœux pour le rétablissement du pouvoir temporel, un bien petit nombre s'est occupé de la question sociale, et ce qui a été dit manquait de critique et n'était pas en rapport avec l'importance du sujet.

Le socialisme d'Etat n'a trouvé en Espagne que bien peu de partisans ; les passions sont trop intenses dans ce pays pour que le socialisme catholique, qui n'est dans le fond que l'application des principes chrétiens aux théories économiques du socialisme d'Etat, puisse trouver fortune.

De même en Italie où les inégalités économiques sont aussi profondes et où le dissentiment est aussi accentué, le clergé s'est tenu à l'écart du mouvement socialiste et ne s'est peu ou point occupé de la question sociale.

Dans d'autres pays d'Europe, tels que l'Allemagne, la Belgique, la Suisse et l'Autriche, le parti catholique peut entrer en lutte avec le gouvernement et viser à la conquête du pou-

voir politique, sans manquer pour cela de patriotisme. Il n y a pas un prêtre ultramontain en Belgique qui pense que le triomphe du parti clérical, par exemple, signifie le démembrement de la patrie, et sur certaines questions générales les catholiques et les libéraux peuvent s'entendre.

En Italie, au contraire, il existe un état de choses essentiellement difTérent. Les aspirations territoriales de la papauté, la lutte entre l'Etat et l'Eglise font que toute agitation politique en faveur de l'Eglise doit forcément revêtir un caractère antipatriotique et antinational. Si les principes politiques pom* lesquels la papauté lutte avec une persistance extraordinaire pouvaient triompher, l'unité de la patrie serait détruite pour toujours. Il en résulte que les catholiques italiens, tout en reconnaissant dans le Pape leur chef spirituel, sont peu portés à reconnaître les velléités de pouvoir territorial et les prétentions de l'Eglise.

Une autre cause non moins grave contribue encore à tenir le clergé éloigné du mouvement socialiste, et cette cause réside dans le voisinage du Saint-Siège.

Dans tous les pays où les catholiques ont dû défendre leurs principes et leur foi contre l'invasion du protestantisme, la lutte a multiplié les forces de l'Eglise et a accoutumé le clergé à la discussion pratique des problèmes sociaux. Le prêtre allemand, sans cesse appliqué à maintenir dans l'ordre les masses catholiques, par crainte de les voir passer dans le camp opposé, doit s'occuper des besoins du peuple et très souvent se constituer le défenseur de ses droits.

En Italie, au contraire, l'absence de conllits religieux a ôté au clergé toute velléité de lutte, l'a poussé toujours plus à ne s'occuper que de questions purement ecclésiastiques et à considérer la politique comme absolument étrangère à sa mission et à ses devoirs.

L'extrême proximité du Saint-Siège a d'ailleurs rendu impossible toute initiative individuelle importante de la part des membres du clergé. Aucun cardinal italien ne se hasarderait à' prendre la défense des classes pauvres et à encourager l'agitation comme l'ont fait les cardinaux Gibbons et Manning: aucun d'entre eux n'admettra les revendications populaires d'une grande partie du socialisme, avec l'ardeur qu'y a mise Mgr Ketteler. Rendus timides par le voisinage du Vatican, les catholiques se bornent à une agitation sans but, aucun d'eux n'ose dévoiler les maux dont souffre notre société ni reconnaître la justice des aspirations démocratiques avec la même sincérité que Decurtins et Vogelsang.

Tandis que le haut clergé des villes est sceptique et faible autant qu'ambitieux, le clergé des campagnes, sans ombre d'instruction, hésitant, faible, mal dirigé, vivant comme le paysan, accessible à toutes les petites passions des bourgeois de province, n'a et ne peut avoir que des idées mesquines et un programme mesquin. Lorsque Garpi fît sa tentative d'enquête sur les conditions de la classe moyenne, le clergé italien a paru tel qu'il est en réalité, c'est-à-dire faible et ignorant.

Mgr Bagshawe et le cardinal Manning en Angleterre, le comte de Mun en France, Decurtins en Suisse, Vogelsang et Kuefsteinen Autriche, Hitze en Allemagne sont de vrais socialistes d'État qui attendent de l'Eglise des réformes morales, mais qui pensent que l'État seul a la mission d'accomplir les grandes réformes économiques.

Les catholiques italiens, contraints par le Vatican à se désintéresser, ou tout au moins à paraître se désintéresser de la question politique, doivent non seulement ne pas désirer, mais craindre l'intervention de l'État dans les luttes économiques.

Le Père G. -M. Gurciaété d'abord seul, en Italie, à adhérer

aux principes généraux du protçranimc socialiste et à semer les premiers germes du socialisme chrétien ; il publia à cet edet, en i885, un livre qui fit grand bruit mais qui fut peu lu, parce qu'il contenait, sous une Ibi'me grave, de nombreuses et inutiles divagations sur le duel, le suicide, la mendicité, surla paix universelle et môme sur la protection des animaux. Selon le Père Gurci, l'ouvrier a conquis aujourd'hui l'indépendance morale de sa personne, « mais, quant à ce qui regarde la part des biens qu'il a produits, on en est resté, pour le plus grand nombre, au minimum du temps de l'esclavage. La seule différence qui existe est que ce minimum était donné à l'esclavage comme nourriture indispensable pour le faire travailler, et qu'à notre ouvrier, libre citoyen, on le donne sous forme de salaire librement débattu, ce qui est beaucoup dans l'ordre moral, civil et juridique. Mais le socialisme chî'étien nous montre sous combien de rapports cette condition est, dans l'ordre matériel, inférieure à celle de l'esclavage, qui, sauf les cruautés gratuites, avait au moins le mérite de lier l'existence et la vigueur de l'esclave à l'intérêt du patron. Et que l'on ne croie pas que cette différence en mal soit peu de chose, que les infortunés qui en sont victimes soient peu nombreux ». Cette forme moderne d'esclavage civil, défendu par les économistes, n'est au fond, d'après le Père Curci, pas moins injuste que l'ancienne. Acheter l'homme était un fait horrible, mais il n'est pas plus beau, comme on le fait aujourd'hui, d'acheter le travail sans contracter aucun devoir envers l'homme auquel on alloue un salaire souvent inférieur au minimum nécessaire pour vivre. Toute l'argumentation du Père Gurci tourne autour de ce principe, non reconnu en économie politique, que le capital ne peut raisonnablement demander, dans la répartition de la richesse produite, au delà d'un intérêt modeste. En outre, le capital s'étant couvert des

interruptions de bénéfices et prémuni contre les dommages fortuits, n'a, d'après Gurci, aucun droit au produit d'une industrie qu'il alimente mais qui est conduite par d'autres. Le Père Gurci ayant accepté une grande partie des théories de Lassalle et de Marx présente un système complet de socialisme chrétien qui, comme l'a bien démontré Bodio, est en complet désaccord avec les principes et les tendances de l'économie politique, mais qui ne manque cependant ni d'originalité ni de hardiesse.

Après le livre du Père Gurci, un premier réveil des études économico-sociales se manifeste dans les publications du Père Libératoire et de l'avocat Burri. Ce n'est que plus tard que parurent les lettres pastorales de Mgr Bonomelli et de l'archevêque de Gapoue.

D'après le Père Liberatore, « le travail signifie pour l'ouvrier ce dont il a besoin pour sa subsistance et celle de sa famille. Par conséquent, s'il consacre son travail à son patron, il faut pour qu'il y ait égalité dans l'échange, c'est-à-dire justice, que celui-ci lui rende l'équivalent de ce travail : Justitîa œqiialitatem importât. Nous pouvons donc établir le prix naturel du travail et celui qui permet au travailleur de pourvoir à son propre entretien et à celui de sa femme avec deux ou trois enfants, théorie bien peu sérieuse et, économiquement parlant, bien inexacte* !...

Les idées exposées par M. Burri ne sont pas beaucoup plus claires, car, dans son traité du Traçaîl, qui est bien plutôt un livre de métaphysique que d'économie politique, après avoir admis telles prémisses qui devaient l'amener à la détermination légale du salaire minimum, il échappe ensuite aux conséquences logiques de sa thèse -.

1. Liberatore. Principes iVEconoinic politique, pp. 23o-2'3i.

2. Antonio Burri. // Lavoro, étude sociale (Rome, Civelli, 1888).

Quant à Mgr lionomelli, évOque de Crémone, c'est un des prélats italiens les plus instruits et un esprit des plus impartiaux.

Accessible à toutes les idées généreuses, il prêcha, il y a quelques années, la cause de la réconciliation de l'Eglise et de l'État italien, et déclara ouvertement que la lutte entre le Vatican et l'Italie était très nuisible aux intérêts catholiques ; mais sa tentative rencontra des obstacles partout, et le savant évêque de Crémone laiidahiliteT' se subjecit.

Dans une première leltre pastorale sur le thème : propriété et socialisme, Mgr Bonomelli s'attardait encore aux questions du mien et du tien. Mais, dans sa dernière lettre, dont le sujet est Capital et Travail, il a décidément aftronté l'étude de la question sociale. Cependant il persiste à croire encore que « la question sociale et ouvrière est surtout une affaire morale et religieuse » ; il base, par conséquent, une grande partie de ses jugements et de ses observations sur ce préconcept. Et, pourtant, il y a déjà près de trente ans que Mgr de Ketteler a dit au monde catholique, dans sa cathédrale de Mayence : « La question sociale est une ajfaire d'estomac ! »

Le cardinal Capecelatro, archevêque de Capoue, se contente, lui aussi, d'affirmations assez vagues. Voici quelle est pour lui la doctrine sociale chrétienne : « Bien qu'il ne soit pas possible de supprimer complètement les inégalités de fortune, correspondantes à certaines inégalités intimes entre les hommes, il peut arriver, il est juste et équitable que progressivement, par le moyen de la religion, ces inégalités diminuent. Jusqu'à quel point les litiges entre capitalistes et ouvriers, entre propriétaires et fermiers, etc., peuvent être apaisés, en avançant avec prudence sous légide du christianisme et de la science qui en découle, c'est ce qu'aucune

intelligence ne peut probablement prévoir ». Après tout cela le cardinal soutient, sous une forme vague, l'obligation du repos dominical, la nécessité d'une législation sociale favorable aux ouvriers, et même la fixation légale de la" journée de travail. Quant à l'intervention de l'État dans les affaires économiques, il voudrait y voir recourir seulement chez les nations dont le gouvernement est catholique. La distinction n'est pas, en vérité, des plus heureuses. Gaspard Decurtins, un des plus intelligents parmi les catholiques socialistes, a dit naguère au congrès d'Aarau que la faim n'est ni protestante, ni athée, ni catholique. Ainsi il importe peu que le gouvernement soit protestant ou athée : certaines réformes économiques peuvent être acceptées ou combattues, religion à part. Nous avons en Europe nombre d'athées qui sont socialistes, et nombre de catholiques qui, dans leurs ouvrages d'économie, ne semblent préoccupés que de défendre les intérêts de la classe capitaliste; nous avons, par contre, des socialistes qui sont en même temps des catholiques zélés, et des ultra-conservateurs athées adversaires résolus de toute concession aux classes laborieuses.

Aucun autre évêque italien ne s'est occupé, que je sache, de la question sociale ; il ne faut pas cependant oublier l'œuvre éminemment utile de Mgr Laurent Scalabrini, évêque de Plaisance, prélat très libéral, qui s'occupe, avec l'autorité que donne le savoir, de la question de l'émigration, et qui a fondé à Plaisance, sous sa direction, une Société italienne dans ce but.

Il y a lieu de mentionner encore le sénateur Alexandre Rossi" qui est l'un des industriels les plus puissants du royaume d'Italie. Il a fondé dans sa fabrique de lainages de Schio, où il emploie près de huit mille ouvriers, un asile pour l'enfance ; il a aussi, moyennant quelques institutions

de prévoyance, rendu iacile rexistence de ses ouvriers et fait construire pour eux des habitations commodes dont ils deviennent propriétaires au bout de quelques années. Mais il s'agit là d'un philanthrope et d'un industriel habile, plutôt que d'un socialiste, et les théories économiques du riche fabricant catholique de Schio n'ont rien de commun avec le socialisme.

Mais après la tentative du Père Curci, que le clergé ne suivit point, les catholiques se sont toujours tenus en dehors de la question sociale. Si quelqu'un d'entre eux s'en est occupé avec des idées moins étroites, si l'on voit encore quelques ecclésiastiques s'efforcer avec une constance louable d'encourager les sociétés de coopération, les catholiques italiens ne sont point favorables au socialisme. On le voit, par conséquent, revêtir en Italie un caractère de plus en plus hostile à la religion, et ses partisans continuent à considérer l'Église comme un obstacle à surmonter ou à détruire, plutôt qu'une institution favorable à leurs principes et à leurs tendances.

D'ailleurs, les rares auteurs qui ont écrit sur la question sociale n'ont aucune importance dans le mouvement ouvrier. Leurs écrits n'ont été lus presque par personne et n'ont pas réussi à troubler l'indillérence du public italien. En Italie, aucun évcque, aucun catholique ayant de l'autorité ne s'est mis ouvertement du côté des ouvriers et n'a voulu condescendre à se mettre en rapport direct avec eux. Quoi de surprenant donc si les socialistes italiens sont en général résolument athées et s'ils montrent tant de défiance à l'égard du socialisme de l'Église !

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