CHAPITRE PREMIER
Le socialisme dans l'antiquité et les écrivains modernes. — Les luttes sociales des temps anciens et le socialisme. — Le socialisme et la démocratie sont des phénomènes modernes. — Les démocraties anciennes. — Les données du problème social. — Les utopistes anciens. — La Révolution Française et le socialisme. — La philosophie utilitaire et le socialisme. — La doctrine hégélienne et le socialisme. — Limites de l'économie, considérée comme science biologique. — L'évolution économique. — L'égalité sociale. — La démocratie sociale et les doctrines matérialistes. — Les écrivains libéraux. — Les causes du socialisme. — La philosophie ancienne et le socialisme. — L'idéal chrétien et le socialisme. — Erreurs de la démocratie sociale. — Le préjugé antireligieux. — En quoi l'idéal chrétien se rapproche de l'idéal des socialistes. — L'école conservatrice. — Cliristiniiity and socialism — Les socialistes catholiques et la démocratie sociale. — Le danger du socialisme. — Les démocraties catholiques.
Les historiens modernes du socialisme, quelles que soient d'ailleurs levu's tendances économiques, exagèrent considérablement l'importance des luttes sociales des temps anciens, et attribuent à ce prétendu socialisme d'une autre époque une bonne partie du programme et des aspirations du socialisme contemporain.
Dans le concept fondamental du socialisme moderne il faut distinguer une doctrine morale et une doctrine écono-
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iniqTie. La première a été acceptée par la plupart de ceuxinémes qui repoussent avec le plus d'énergie les idées économiques des écoles socialistes, la seconde est loin, par contre, d'être acceptée par l'universalité des écrivains qui arborent le même drapeau.
Les aspirations égalilaires et les rêves chimériques de reconstitution de l'édilice social sur des bases plus justes sont certainement un fait qui n'est point nouveau '. L'iiistoire des peuples d'Orient, l'histoire grecque et Ihistoire romaine abondent en luttes sociales, mais dans ces revendications anciennes les classes pauvres ne demandaient que des réformes partielles.
Parmi les écrivains anciens et du moyen âge, ceux qui ont rêvé une société constituée sur des bases nouvelles n'ont pas été, comme les socialistes modernes, l'expression d'un besoin réel: ils n'ont jamais cru eux-mêmes à la réalisation de leurs utopies.
Les sophistes grecs, qui soutinrent, en économie, des idées assez larges, ne furent après tout, eux-mêmes, que des penseurs isolés sans importance pratique. Ce (jui distingue le socialisme moderne, c'est l'aspiration à nu droit absolu et égal de tous les hommes au gouvernement de la société et à la jouissance des biens sociaux. Or, les philosophes anciens, lors môme qu'ils acceptaient comme Platon quelques théories communistes, repoussaient l'idée d'un droit de participation quelconque des masses au gouvernement.
Lors(pie Platon veut dépeindre une société démocratique « à laquelle ses magistrats, comme de mauvais échansons, ont versé le breuvage d'une fausse liberté», et qui s'est enivrée juscpi à en perdre la raison, il représente comme comble
I. Sur la genèse des idées soeialisles dans l'anfiquilé, consulter Touvragre remarquable de S. Cognetti de Martiis: Li- Socialisme antien Turin. Hocca, 1888;.
d'aberration l'esclave qui rei'Lise l'obéissance, la femme qui se prétend l'égale de son mari.
Aristote est plus radical encore : « Sans doute, dit-il, il peut exister des femmes et des esclaves honnêtes; l'on peut dire, néanmoins, que généralement la femme est d'une espèce inférieure, et que l'esclave est un être tout à fait méprisable ».
L'on croit à tort que l'idée communiste est nécessairement liée à ridée démocratique, et bon nombre d'écrivains s'obstinent, sans raison, à considérer le communisme comme un dérivé ou plutôt comme une dégénérescence du programme démocratique. Cependant, dans l'antiquité et surtout en Grèce, c'était absolument le conti'aire qui avait lieu. Le communisme était un idéal aristocratique, et Platon comme Xénophon, qui le défendaient, étaient partisans convaincus de la forme aristocratique. Sparte, qui conserva pendant longtemps les institutions qui ont le plus d'analogie avec le communisme, était en même temps la république la plus aristocratique de toute la Grèce.
Du reste, les théories du doux philosophe hellène n'étaient considérées par ses contemporains que comme des rêves. Invité par plusieurs villes de Grèce et de Sicile à rédiger des constitutions, Platon eut la douleur de voir repousser avec unanimité ses plans de réforme, qu'il n'osait même plus, à la fin, proposer.
Vous rappelez- vous comme Aristophane raille avec esprit les projets de communisme, dans Y Assemblée des Femmes :
« Tu ne penses donc pas à déposer tes biens? — Je m'en garderai bien avant de connaître l'avis du plus grand nombre. — On ne parle pas d'autre chose dans la rue. — Laissons que l'on en parle. — Chacun dit qu'il n'ose déposer ses biens. — C'est possible... Crois-tu qu'un citoyen non dépourvu de sens ira verser son avoir? Ceci n'est point dans nos mœurs...
4 LK SOCIAI.ISMJ': C.ATIIOI.K^)!!':
Regarde les statues de nos dieux : loiscjue nous demandons une grAce, ils tendent la main non pas pour donner, mais [)our recevoir. »
Le problème social, dont personne n'osera plus maintenant nier l'existence, n'a été posé qu'au commencement de ce siècle, et il l'a été, dit Renan, « dans des termes extrêmement difficiles ». Il faut, en elTet, d'une part, sauvegarder les conquêtes de la civilisation, et de l'autre admettre la participation de chacun aux bienfaits de cette civilisation. Or, ceci paraît contradictoire, parce qu'il semble, à première vue, que labjection de quelques-uns, et môme du plus grand nombre, soit une condition nécessaire de l'état social tel que l'ont créé les temps modernes et particulièrement le xviii'' siècle. Je n'hésite pas à dire que jamais l'esprit humain ne s'est trouvé en présence d'un problème aussi eflrayant depuis les origines du monde. Celui de l'esclavage dans l'antiquité était bien moins terrible, et il a fallu pourtant des siècles pour que l'on arrivât à concevoir la possibilité d'une société sans esclaves ' .
Pour concevoir l'idéal socialiste, ou mieux pour croire que la réalisation de cet idéal est à la fois lui devoir et une nécessité, il a fallu conquérir peu à peu les libertés politiques. Le socialisme est né précisément du contraste profond entre les libertés politiques dont le peuple s'est emparé, et la servitude économique dont il a trouvé le joug plus dur et le poids plus lourd après la conquête de ces libertés.
La démocratie moderne est un fait nouveau. 11 ne peut y avoir de démocratie sans la participation, plus ou moins directe, des masses au gouvernement de l'Etat. Les villes de l'antiquité, au contraire, exerçaient un pouvoir absolu et
I. lleium. L'Avenir dr lu Srirner, a t'dit. (Paris, Caïman Lt-vv, 1890), p. Mî.
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arbitral sur les territoires environnants, sur les colonies et sur les provinces conquises,
L'Attique, qui ne dépassait certainement pas en extension la plus petite des provinces de l'Italie, l'Attique, qui probablement n'a jamais eu plus de quatre cent mille habitants, était peuplée, pour les neuf dixièmes, par une agglomération d'esclaves, de colons, d'étrangers domiciliés. L'autre dixième seul, qui habitait Athènes et qui formait une vraie aristocratie bourgeoise, avait entre les mains non seulement la richesse publique, mais le gouvernement de l'Etat. La république athénienne était une vraie oligarchie bourgeoise, dans laquelle le peuple ou, pour mieux dire, la partie du peuple ayant des droits, se choisissait un maître, orateur éloquent, général heureux, homme d'Etat sans scrupule, et lui obéissait aveuglément, jusqu'au jour où elle le frappait d'ostracisme pour en choisir un autre. C'était, en somme, comme le fait justement remarquer de Noailles, une dictature de la persuasion tempérée par l'ostracisme '.
De même, Rome ne fut jamais réellement un état démocratique. Lorsque les sujets italiens acquirent droit de cité, ce privilège purement civil ne les admit pas à participer au pouvoir politique, qui ne sortit jamais du Sénat, du Champ de Mars ou du Forum où l'on ne pouvait rassembler que quelques milliers de personnes.
Juvénal lui-même, qui a été longtemps tenu à tort pour un esprit démocratique, était, au contraire, un aristocrate hautain et dédaigneux. Loin de plaindre le peuple pauvre et opprimé et d'en rêver l'aflranchisscment, avec quel mépris ne parlet-ilpas de cette pauvre foule d'enfants de Rémus, turha Rémi, qui ne sait que suivre le char du triomphateur, qui ne
I. De Noailles. Cent Ans de Urpublique aux États-Unis (Paris, Levy), 1. 1., p. m.
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demaiule à ses «gouvernants (jue le pain et les jeux du cirque, qui s'incline devant la fortune et déteste les proscrits? Môme la petite bourj^coisie, qui répand le commerce de Rome dans les pays les plus lointains, combien ne lui paraît-elle pas ignoble? Ces obscurs travailleurs, qui ris([uent leur vie sur quelques planches, et qui sillonnent les mers les plus dangereuses, sont, auxyeuxde Juvénal, des personnes méprisables. Il lui semble, au contraire, tout naturel que des bourgeois peu fortunés, au lieu de tenter de s'enrichir peu noblement par le conmierce, tendent la main dans la rue. Les riches les plus estimables ne sont pas ceux qui ont à cœur le développement de l'industrie, mais les Gotta, les Pison, les Lentulus, qui mettaient leur orgueil à donner « au delà de ce qu'ils possédaient du fait de leur naissance et des triomphes ».
Donc, même pour le démocrate Juvénal, la société était bien constituée, quand des foules de clients s'assemblaient aux portes de leurs protecteurs, et que toute une partie de la population vivait de l'aumône de l'autre.
Les municipalités italiennes du moyen âge, elles-mêmes, ne peuvent être considérées comme de vraies démocraties. A Florence, Venise, Bologne, Milan, les pouvoirs politiques résidaient dans la ville ; les campagnes environnantes, soumises à l'obéissance la plus stricte, n'avaient aucune part au gouvernement de l'Etat; le paysan, dans ces p]tats dits libres de l'Italie, était non seulement privé de droits politiques, mais il n'avait très souvent pas de droits civils. Les républiques des Pays-Bas étaient aussi monopolisées par une aristocratie bourgeoise très restreinte : Amsterdam, qui jouissait de la prépondérance la plus absolue dans la république des Provinces-Unies, était administré par trente-six conseillers choisis dans trente-six familles privilégiées. La démocratie, de même (jue le socialisme, est un phénomène essentiellement
moderne, et le socialisme n'est pas seulement moderne, mais il est de plus, spécial aux populations chrétiennes. M. Paul Leroy-Beaulieu est donc peu exact lorsqu'il atiirme que le socialisme a existé à toutes les époques. La sociologie moderne nous montre qu'il n'y a rien de permanent ni d'universel. Si on entend, par le mot socialisme, non point une aspiration vers un idéal social plus ou moins possible, mais un système économique complet, découlant directement et naturellement d'une doctrine philosophique, il paraîtra étrange que M. Leroy- Beaulieu ait pu voii" du socialisme jusque dans les tendances utopiques et bizarres des sociétés secrètes de la Chine dont a parlé de Carné après un voyage au Mékong.
L' c( Utopie » de Thomas Morus, la c( CUntaft Solis » de Tommaso Campanella, la ce République » de Jean Bodin, r c( Oceana » de Harrington, le « Code de la natm^e » de Morelly, les « Illustrations ofProphecyy> de Towers, etc., ne vinrent que plusieurs siècles après Platon et ne furent que des dérivés tardifs de ses théories adaptés aux systèmes philosophiques de l'époque et au milieu dans lequel vivaient leurs auteurs. Rechercher, dans les œuvres des utopistes, l'origine des tendances socialistes modernes, c'est ignorer les aspirations du socialisme contemporain et méconnaître les causes qui l'ont produit. Les hommes qui précédèrent et préparèrent la Révolution Française, furent les vrais précurseurs du socialisme, dont les origines certaines ne doivent pas être recherchées avant la seconde moitié du xviir siècle.
Si la Révolution a eu des conséquences tout à fait défavorables au système socialiste ; si la liberté économique qu'elle proclama et obtint, rendit plus dure et moins humaine l'institution de la propriété en l'atlranchissant de tout devoir social ; si, en abaissant les baiTÎères séculaires qui rendaient dillicile la création des arandes fortunes et faisaient obstacle à l'accu-
iiiulalioii du cai)ilal, elle eut des olFets dilTérents, et peut-ûtrc môme en opposition avec ses tendances primitives, il ne faut pas oublier, pourtant, que les écrivains (pii la préparèrent ont presque tous été animés dun souille socialiste très vif.
Celui qui étudie les théories proclamées par les précurseurs de la Révolution Française, voit d"nn coup d'œil que plusieurs philosophes et penseurs ont exprimé des opinions se rapprochant beaucoup de celles des socialistes d'aujourd'hui.
Pour l'abbé Mably, trop vite oublié, mais qui a exercé une influence très grande sur la philosophie du xviii' siècle, les maux de la société proviennent presque exclusivement de l'inégalité des biens, qui est contraire aux lois naturelles. L'égalité est la source de tous les biens, parce qu'elle unit les hommes entre eux; l'inégalité, au contraire, engendre tous les maux, parce qu'elle fait naître les luttes entre riches et pauvres, les discordes civiles, la soif des richesses. L'inégalité des forces, de rintelligence, des talents, ne sont point, pour lui, des arguments démontrant la nécessité des inégalités économiques. Les inégalités naturelles sont hors de proportion avec les monstrueuses inégalités des sociétés humaines. Dans l'opinion de Nccker, la propriété héréditaire est une « loi des hommes, un privilège »; dans la société, le fort opprime le faible, « or le fort, dans la société, est le propriétaire, le faible c'est Ihomme nu, sans propriétés ». L'oppression de la part des riches consiste dans le pouvoir qu'ils ont « de ne donner, en échange du travail, que le plus petit salaire possible ». Dans cette lutte entre les forts et les faibles, entre propriétaires et travailleurs, l'État doit intervenir en faveur des seconds. « Gomment! s'écrie-t-il, le souverain doit pouvoir contraindre le peuple à exposer sa vie pour la défense de l'Etat, et il ne serait pas tenu de veiller à sa subsistance !
11 ne devrait pas inodcrer l'abus de la propriété au détriment du pauvre ! » Le bénédictin Deschamps pense que les principes de la saine morale chrétienne doivent nécessairement viser au communisme des biens. L'état dans lequel nous vivons est un état d'anarchie qui dérive de la liberté accordée aux plus forts d'opprimer les plus faibles. « Nous avons, dit l'audacieux bénédictin, l'espoir, moins chimérique que l'on ne pourrait le croire, de sortir de cet état pour parvenir à l'égalité ou à la vraie loi naturelle morale, ce qui est sans doute préférable à l'état sauvage. » L'épigraphe du journal de Marat était : Ut i^edeat mîseins, aheat fortuna siiperbis ' . Et Gondorcet a dit : « L'égalité de fait est le but suprême de l'art social. » Saint- Just dit : « L'opulence est une infamie » ; et Robespierre ajoute que personne ne doit posséder plus de trois cents livres de rente.
Necker entrevoyait, avec beaucoup de perspicacité, que le pouvoir politique appartenait toujours aux classes en possession du revenu: « D'où provient, disait-il, la misère du peuple dans tous les temps et tous les pays, et quelle en sera la source éternelle? De la faculté qu'ont les capitalistes de ne donner, • en échange du travail, que ce qui leur plaît, c'est-à-dire le plus faible salaire, représentant le strict nécessaire. Or, cette faculté, entre les mains des capitalistes, est basée sur leur nombre extrêmement restreint, en comparaison de celui des hommes sans avoir, sur la grande concurrence que se font ceux-ci entre eux, et surtout sur l'inégalité prodigieuse existant entre les hommes qui vendent aujourd'hui leur travail pour vivre et ceux qui l'achètent simplement en vue d'ac-
I. Voy. au sujet de Deschamps et de ses idées, Beaussire: Antécédent fi de VHégélianisme en France (Paris, i8G5j, p. 124. Sur les tendances socialistes des philosophes et des publicistes du xviii» siècle, voy. également les deux ouvrages de Jeannet : Lea Origines du Socialisme contemporain, pp. iig-iSS; Histoire de lu Science politique dans ses Rapports avec la Morale (Paris, Alcan Lévy, 3° édit., i883), t. II, pp. 635-ti7o.
croître leur luxe et leur bien-être ; les uns sont poussés par le besoin du moment, les autres ne le sont pas; les uns feront toujours la loi, les autres devront toujours la sui)ir. C'est à ces conditions toutes diflérentes qu'il faut attribuer le pouvoir du capitaliste sur riiomme sans propriété ».
Montesquieu donnait, à son ('-poque, la i'orinule du socialisme, lorsqu'il disait que l'Etat « doit à tous les citoyens l'existence assurée, un vêtement convenable et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé ». Plus tard, Chapelier, dans son rapport sur le décret du i4 juin 1791, répétait que la nation « a le devoir de fournir du travail à ceux qui en ont besoin pour leur existence, et des secours aux infirmes ». Et la Convention sanctionnait ce principe en décrétant que « les secours publics sont un impôt sacré. La société doit pourvoir à la subsistance des citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant le moyen de vivre à ceux qui sont hors d'état de travailler » . Quelles qu'aient été les conséquences économi({ues et sociales de la Révolution Française, il ne faut pas nier qu'un grand nombre d'entre ceux qui l'ont préparée et qui l'ont faite, entrevoyaient déjà les problèmes du socialisme moderne.
Les principes de l'école libérale paraissent et sont certainement en pleine contradiction avec ceux du socialisme, mais il n'en est pas moins vrai que l'influence de l'école libérale sur le développement du socialisme a été très grande.
Le député socialiste Bebcl a dit aux députés libéraux, pendant un de ses discours au Reichstag : « Nous sommes vos élèves; nous n'avons fait que populariser vos doctrines et en tirer les conséquences en faveur du peuple ». La morale utilitaire des Ricardo, des Senior, des Stuart Mill, des Bastiat, des Rossi, des Dunoyer, lorsqu'elle a été poussée à ses dernières conséquences, a produit le socialisme. En effet, lorsque
l'utilité est devenue la base unique de la morale économique, le peuple en a tiré certaines conséquences qui, exagérées, ont conduit au socialisme.
Les théories utilitaires de Bentham et de Mill, appliquées logiquement, mènent d'une part à l'absolutisme, de l'autre au communisme le plus avancé. Bien qu'ils s'efforcent l'un et l'autre de défendre la liberté de conscience et la liberté politique, il est incontestable que les conséquences extrêmes de leurs théories sont, d'une part, le communisme, et de l'autre, l'absolutisme, même en matière religieuse.
Si les protestants anglais, partant de l'idée que l'utilité du ciel est supérieure à celle de la terre, arrivent à se convaincre de l'utilité de supprimer les catholiques irlandais, n'ont-ils pas raison au point de vue utilitaire ?Hobbe s, qui avait voulu pousser à l'extrême les conséquences de son système, accordait logiquement au souverain le droit de décréter, même en matière religieuse.
Si l'on débarrasse la théorie de Mill de ces considérations morales qui sont souvent en contradiction avec le principe utilitaire, l'on voit de suite que la morale utilitaire est au fond la même que celle des communistes; du moment que le droit n'est « que le pouvoir que la société a intérêt à accorder à certains individus », il n'y a aucune raison pour que l'État ne soit pas l'arbitre de tout droit de propriété.
Dans son Programme of the land local tenure association, Mill arrive à reconnaître que si l'État doit laisser intact le revenu du travail et du capital, il a le droit et le devoir de frapper le prix du monopole naturel ou le revenu du sol proprement dit, d'un impôt spécial sur la propriété foncière, impôt qui restituerait à la société la part légitime de la dite société dans la propriété de l'individu.
Lorsque Mill veut justifier le droit de propriété, il est
oblige'' (rinvo(juor des raisons de nulurc juridique et morale qui n'ont rien de eonuuunavcc son idéalisme utilitaire.
Dès lors, il n'y a pas lieu d'ôtre surpris si les socialistes anglais ont profité de doctrines que Técole libérale utilitaire n'osait pas pousser jusqu'à leurs extr<îmes conséquences.
Owen a été, sans contredit, le plus logique des disciples de Bentham.
Celui qui a étudié à fond les ouvrages des auteurs socialistes s'aperçoit de suite qu'ils se rattachent à des idées philosophiques que l'école libérale a elle-même proclamées et ({u'elle proclame encore très souvent.
Si les socialistes anglais se sont ralliés pour la plupart à la doctrine utilitaire, les premiers socialistes allemands se sont, au contraire, rattachés à la théorie hégélienne, et en général, aux juristes de lécole historique fataliste. D'après Savigny etThibaud il n'existe pas de droit imprescriptible et inaliénable. Un droit n'est que la force organisée par le temps, la puissance accumulée des générations.
« L'homme, dit Hegel, est, sans contredit, libre, et doit être respecté comme tel; mais l'homme-individu ne doit être respecté comme tel que par l'individu et non pas par l'Etat, parce que l'Etat ou la nation est sa substance. » La morale individuelle est par conséquent difl'érente de la morale publique, et les actions justes sont celles dans lesquelles l'esprit individuel sidentiiîe avec l'esprit de la nation.
« Dans l'espèce humaine comme dans le règne animal, écrit Schopenhauer, ce qui compte est la force, et non le droit... Le droit n'est que la mesure des forces de chacim. »
« Que m'importe, ajoute alors Max Stirner. ipie m'importe le droit? Je n'en ai nul besoin. Ce que je puis conquérir par la force, je le possède, j'en jouis. Quant à ce dont je ne puis
ni'eniparer, j'y renonce; je ne vais pas, pour me consoler, me parer de mon prétendu droit imprescriptible. »
Le résultat de cette théorie fataliste si profondément enracinée dans l'âme allemande est, qu'en fait comme en droit, le triomphe n'appartient qu'au plus fort, et qu'il n'existe pas un droit, mais simplement des compromis ou des conflits entre les forces.
Quoi d'étonnant alors, si les socialistes allemands ont profité de cette doctrine et s'ils prétendent que la classe ouvrière doit être organisée de telle sorte qu'elle ait en main la force nécessaire pour changer radicalement les bases du droit ?
Il n'y a pas de doute que les causes économiques ont eu beaucoup moins d'influence sur les progrès du socialisme que les causes politiques. La misère n'est point un mal qui surprend, c'est au contraire un mal qui tend à diminuer. Ce qui rend aujourd'hui l'homme du peuple plus mécontent qu'avant, c'est la conscience de sa propre misère. Jusqu'à la fin du siècle dernier, l'ouvrier n'osait pas se révolter contre son état, mais à mesure qu'il a conquis les libertés politiques, il a senti plus vivement le besoin d'acquérir l'indépendance économique. Il n'est pas possible de nier que le mal existe, mais il ne s'est point aggravé : il y a que le peuple en a conscience. La misère des classes laborieuses, qui tend chaque jour à diminuer, est aujourd'hui moins intense qu'elle le fut jamais, et si aujourd'hui le cri de douleur monte plus haut c'est que , le mal est devenu subjectif, de purement objectif qu'il avait été jusqu'à présent.
Il faut néanmoins reconnaître que la liberté industrielle et commerciale nous a mis à l'abri des terribles famines d'autrefois, mais elle n'a pas rendu plus sûre la position de l'ouvrier. Cependant, les socialistes sont injustes et ne sont pas dans le vrai lorsqu'ils soutiennent que la condition des travailleurs
li Li: SOCIALISME CATIIOI.IQUK
est beaiicoui) j)lus pénible (jue par le passé. Ce que l'ouvrier a acquis aujourdliui, c'est la conscience du mal et l'espérance de rapides progrès ([uc le développement de l'industrie moderne a rendus possibles. Il n'y a pas encore deux cents ans qu'un magistrat de Dijon pouvait rc'pondre en riant à des paysans allâmes qui s'ailrcssaicul à lui: « Retournez à vos champs, voici bientôt le printemps, l'herbe commence à pousser ». Il y a injustice à trop admirer l'organisation industrielle du moyen âge; et les anciennes corporations si contraires aux tendances et aux progrès de l'industrie moderne sont jugées avec un optimisme exagéré par les auteurs qid déplorent le système industriel de notre époque.
Ces retours vers le passé dépendent bien moins de la vertu intrinsèque d'institutions qui étaient déjà devenues inutiles ou nuisibles lorsqu'elles furent abolies, que de la défiance envers l'organisation actuelle et envers la liberté qui, conquise à travers tant d'obstacles, n'a pas donné les résultats sur lesquels l'inexpérience des masses avait compté.
Cependant l'on ne saurait nier que la rapidité des échanges commerciaux, l'instabilité des industries, la concurrence, les crises de surproduction, etc., ont rendu la position de l'ou- A'rier à notre époque beaucoup moins sûre. Au moyen âge l'ouvrier était dans une situation précaire, mais au moins cette position était assurée ; il était protégé de la concurrence par les privilèges de métiers; il n'y avait ni grèves, ni crises. Il avait une petite clientèle, mais il l'avait toujours. Il trouvait . dans les corporations, dont il a été dit trop de bien et trop de mal, son boulevard et sa défense. Entre l'ouvrier et le consommateur, il n y avait pas d'intermédiaires. Les privilèges des classes étaient aussi un frein à la puissance du capital. Le gentilliouïme campagnard breton qui menait une existence pres(pie misérable et qui ne mangeait peut-être pas tous les
SOCIALISME KT CHRISTIANISME lo
jours était presque un indigent, mais dans sa misère il ne permettait jamais qu'un homme riche du pays prît le pas sur lui, et dans les assemblées provinciales il parlait le premier, la tète haute et sans se découvrir. De nos jours, dans presque tous les États de l'Europe organisés démocratiquement, ces barrières ont été déti'uites, la force de la riclicsse a augmenté, et le capital n'a plus eu d'obstacles à son expansion. La production s'est accrue, les salaires ont monté également, mais la position de l'ouvrier, au lieu de s'améliorer, est devenue plus instable. Les salaires, toujours incertains et variables, toujours sujets aux lois de la concurrence, aux crises que l'ouvrier ne peut ni prévoir, ni éviter, deviennent de plus en plus une valeur soumise aux fluctuations quotidiennes du marché. Le socialisme est né d'un sentiment de protestation contre cette organisation du capital dans la société contemporaine. Par l'adoption du sufl'rage universel, commun désormais à presque tous les pays civilisés les plus importants, nous avons dit aux masses, ainsi que le fait remarquer de Laveleye : ^ ous êtes les arbitres de l'État. Mais comme nous avons en même temps ravalé le travail de l'ouvrier au rang d'une marchandise dont la valeur est instable et incertaine, nous avons créé une contradiction évidente. N'est-il pas bien étrange, en eflet, de venir dire à la fois à la masse : Tu es souveraine, et tu es asservie?
« La production, dit un illustre économiste anglais, s'est acccrue au delà des espérances les plus excessives, et cependant le jour où l'ouvrier sera appelé à en obtenir une forte part semble plus éloigné que jamais, et, dans sa pauvre demeure, sa lutte contre la misère et le besoin est plus dure qu'elle le fut jamais. Il en est résulté une hostilité profonde contre les principes fondamentaux sur lesquels repose la société. »
Ifi I-K SOCIAI.ISMK CATIIOLKlfi:
Le Iravailleur est, du reste, eneore exclu du pouvoir politique, auquel le suffrage, très éteudu, comme en Italie, ou universel, comme en France et en Allemagne, l'appellerait de droit.
« Pcutlant la période de l'esclavage, dit Loria, la condition juridique même du travailleur l'exclut de toute participation au gouvernement de l'Etat ; dans la période du salaire élevé cette exclusion est systématiquement assurée malgré la généralisation du droit de vote, par le fait même de la réduction du salaire au minimum, qui assujettit le vote de l'ouvrier au bon plaisir du capital. Mais quelque difierent que puisse être le procédé, le résultat est le même : le monopole politique de la classe qui j)0ssèdc '. »
Les économistes, en général, ont le tort grave d'attacher beaucoup plus d'importance à la production qu'au producteur, et de rejeter, par conséquent, une grosse part de ces doctrines qui l'ont déjà partie du patrimoine de la philosophie ou de la sociologie modernes.
L'économie politique, contrairement à la plus grande partie des sciences positives, a un champ bien déterminé, et ses lois n'ont d'importance que pour des sociétés déterminées. Rien dans l'univers ne peut se soustraire aux lois de la gravitation et de l'attraction; il en est de même pour toutes les lois naturelles définies scientifiquement. Au contraire, les lois économiques les plus généralement acceptées s'appliquent seulement à certaines sociétés. L'économie moderne nous fait bien connaître les lois de quelques sociétés déterminées, c'est-à-dire de celles qui ont la forme sociale adoptée par les peuples de civilisation gréco-latine, mais elle ne nous enseigne ni quel a été le premier ni le dernier degré de l'évolution
I. A. Loria. La Tcoria rconomiai délia Coxtituzionc poUtica (Turin, i<S86i, p. 14-
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humaine. Ces formes d'organisation, que l'économie restreint aveuglément, ont souvent pu exister. On a vu des sociétés pratiquer le communisme le plus pur, comme les Incas au Pérou, et échapper même à la loi de l'offre et de la demande, et d'ailleurs, sans aller chercher des exemples chez les peuples de l'antiquité ou chez les barbares, nous pouvons en trouver d'autres plus clairs et plus récents. La société du moyen âge, avec ses corporations fermées, sa sévère réglementation du travail, le servage, etc., s'est assise sur des principes diamétralement opposés aux principes généraux de l'économie moderne. Puisque certaines formes sociales ont existé et duré longtemps, cela signifie qu'elles étaient possibles et que l'humanité peut même s'adapter à des formes sociales que la science économique n'admet pas. Si cela est arrivé par le passé, nous n'avons pas l'expérience du lendemain, nous ne pouvons pas dire que cela ne se reproduira pas et que l'avenir n'amènera pas telle organisation sociale que la science économique ne prévoit pas. Un naturaliste qui aurait vu une larve sans en suivre la transformation, ne saurait prévoir ni la chrysalide, ni le papillon. Ainsi dans la sociologie on ne peut baser une certitude sur l'observation d'un fait isolé, surtout quand ce fait s'applique à un individu dont l'évolution n'est pas accomplie. Le communisme , quoique contraire à toutes nos tendances, quoique constituant une forme de société radicalement à l'inverse de toutes les lois de l'économie sociale, a pu exister et résister longtemps. Les économistes modernes n'ont donc aucun droit, dans l'état actuel de la science, de nier a priori, pour l'avenir et après une longue évolution, l'avènement de nouvelles formes d'organisation, impossibles à prévoir ou à définir d'ores et déjà. Celui qui étudie avec calme et sérénité les transformations de la propriété, voit tout de suite qu'elle s'est modifiée avec
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lenteur et qu'elle n'a pas plus échappé aux lois de l'évolution que tous les autres laits sociaux. Chez les hordes sauvages primitives qui vivaient de la chasse, la propriété consistait à peine dans quelques armes, quelques ustensiles et de rares ornements qui se portaient sur la personne et la suivaient ordinairement dans la tombe. Parla suite, la première phase de la propriété industrielle apparut sous la forme d'objets créés par l'individu, puis vint celle des objets volés ou conquis, les femmes ravies aux tribus voisines, les esclaves faits à la guerre, etc. L'agriculture, d'abord nomade et assez bornée, ne se développa que très lentement, parce que la collectivité des clans n'y attacliait aucune importance. L'apprivoisement de certains animaux que l'on pouvait perdre, aliéner, multiplier, fit naître le goût des premières transactions. Les animaux devenus domestiques devinrent xm objet d'échange et furent utilisés pour les travaux agricoles. Ainsi la chasse, qui avait été le premier et le seul moyen d'existence, céda progressivement le pas à l'agriculture et à la vie pastorale. Tout d'abord les troupeaux furent divisés dans des pâturages en commun ; mais les tendances vers l'individualisme firent que les pâturages commencèrent à être partagés à leur tour. On eut recours aux partages périodiques des terres, concédées en usufruit à cha([ue famille. Graduellement, les partages devinrent moins fréquents, et ils disparurent enfin pour faire place à la propriété familiale. La possession devint peu à peu définitive, de temporaire qu'elle était, et l'inégalité des fortunes, favorisée par l'extension du commerce et de l'industrie, finit par devenir énorme. L'origine des propriétés a été à peu près identique dans tous les pays et chez tous les peuples. Ainsi, à la sélection physiologique, en vertu de laquelle les forts dominaient les plus faibles, a graduellement succédé dans les sociétés gréco*latines, où les grandes fortunes mono-
polisèrent le pouvoir politique, la sélection par l'argent, grâce a laquelle, le plus souvent, la victoire n'appartient pas au plus fort intellectuellement, mais au plus fort économiquement.
En Grèce, à l'époque de la décadence, et dans la Rome impériale, où la richesse s'était accumulée dans un petit nombre de mains, la dissolution fut la conséquence du cumul excessif de la richesse. L'histoire des temps anciens nous démontre clairement que toutes les civilisations d'autrefois disparurent pour les mêmes causes. « De toutes les civilisations qui sont nées et qui ont fleuri par la suite, dit un célèbre auteur américain, il ne reste que celles qui se sont arrêtées dans leur développement, et la nôtre, mais celle-ci n'est nullement plus ancienne que ne l'étaient les Pyramides, lorsqu' Abraham les contemplait '. »
Le droit de propriété moderne n'est malheureusement, le plus souvent, contrebalancé par aucun devoir social, et le Jus utendi et abiitendi, qui était la base du droit de propriété à Rome, fait encore, à présent, le fond d'une grande partie de nos codes. A aucune époque l'État n'a donné les garanties complètes qu'il assure aujourd'hui aux détenteurs de la propriété, et cependant il ne lui a jamais moins demandé.
Si les classes laborieuses se sont résignées jusqu'à présent à leur condition, cela tient à ce qu'elles n'avaient pu encore obtenir de participer au pouvoir politique. Dans une société où il n'y avait que le maître et l'esclave, celui-ci ne pouvait aspirer à l'égalité économique puisqu'il se croyait naturelleiement inférieur et que les lois civiles sanctionnaient cette inégalité. L'antiquité et le moyen âge ont été sans doute troublés par des luttes sociales, mais ces luttes, provoquées par des hommes tantôt honnêtes, tantôt pervers, pardestyran-