‹ Le socialisme catholiqueChapitre 7 sur 140 · I. H. Georg-e. Progrcs et I'ouvrcti\ trad. IVanç., p. 45o · texte numérisé non relu

I. H. Georg-e. Progrcs et I'ouvrcti\ trad. IVanç., p. 45o

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ncaux ou des tribuns, ne furent que des tentatives partielles d'une importance relative. Ce fiu'cnt des luttes auxquelles la science n'eut aucune part, que la philosophie de l'époque n'aida point. Le socialisme moderne, au contraire, a une origine scientificiue, et c'est un fait qui n'est certes ni borné, ni partiel.

Les tendances vers l'égalité économique sont la conséquence de l'égalité civile et politique. Toutes les écoles socialistes modernes partent de ce principe (jue la perfection sociale a pour base des sentiments d'égalité. D'après elles, le bonheur est en proportion de la répartition des richesses ; par conséquent le luxe d'une classe entraîne naturellement la misère de laulre. L'absence d'égalité est donc l'essence du malheur social, et le progrès, qui doit avoir le bonheur pour but, tend constamment à nous ramener à l'égalité. Tous les moyens proposés par les socialistes — la terre à l'Etat, l'impôt progressif, la réduction de la journée de travail, la mise en commun de toutes les sources de la production — ne tendent pas, en somme, à autre chose. En général, presque tous les socialistes partent du principe que le travail est la seule cause réelle de la richesse, et que, par conséquent, la richesse doit être répartie proportionnellement au travail. L'homme est essentiellement pour eux un « labouring animal », et une réunion d'hommes selon le progrès fournira toujours, quelle que soit leur organisation, une somme donnée de travail; en d'autres termes, l'action qui produit le travail est étrangère au milieu dans lequel l'homme vit, et la somme d'habileté et de travail qui se dépense annuellement dans ime association donnée est indépendante des usages auxquels on l'applique, de sorte que ceux-ci peuvent varier sans que les ressources diminuent. Or, ces conceptions sont contraires aux principes delà sociologie et de l'anthropologie, qui nous enseignent que

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riiomme ne fuit que ce qui est strictement nécessaire pour vivre. Tout travail qui dépasse ce but ou qui s'en éloigne n'est accompli qu'en vertu de circonstances déterminantes de nature variable, et le travail strictement nécessaire à la subsistance de l'homme n'est, sans doute, qu'une partie assez petite du travail total.

D'autre part, les socialistes-démocrates, dans leurs conceptions souvent brutales de la vie, considèrent fréquemment la richesse comme la seule cause du bonheur. Au contraire, le bonheur et la richesse, le malheur et la pauvreté, ne sont pas eu corrélation nécessaire. Les souffrances du pauvre ne sont pas la conséquence de l'inégalité, qui a été de tous les temps, dans une certaine mesure, le grand levier du progrès; ces souffrances viennent de l'excès de l'inégalité, de ce fait qu'il y a encore un grand nombre de personnes qui réussissent à grand'peine à gagner ce qui est strictement nécessaire à leur entretien et à leur subsistance.

Une étude attentive des progrès du socialisme nous montre que, s'il est alimenté par la misère, il n'est pas seulement le produit de la misère mais d'un ensemble de circonstances historiques et ethniques qui varient d'un pays à l'autre.

On a cru jusqu'à ces derniers temps que les pays agricoles devaient être préservés de l'invasion du socialisme, que l'on a considéré pendant longtemps comme une maladie des nations industrielles. Au contraire, spécialement dans ces vingt dernières années, le socialisme s'est rapidement infiltré dans les États les plus agricoles de l'Europe. Ainsi en Allemagne, pays classique du socialisme, il s'est répandu dans les campagnes non moins rapidement que dans les centres industriels.

Si l'idéal chrétien n'est nullement en opposition avec l'idéal socialiste, il n'en est pas moins vrai que le sooialisme a eu

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plus dollc-l dans les pays et panai les personnes dont le sentiment religieux élail faible. 11 est clair que quand le peuple n"a plus rien attendu ilu Ciel, quand il s'est convaincu qu'au delà de ce monde il n'avait plus rien à demander ni à espérer, il a senti plus vivement le besoin d'une existence terrestre moins dure et moins pénible'. Chez un grand nombre d'individus peu instruits , l'absence de toi religieuse, la certitude que les actions humaines n'auront ni châtiment ni récompense dans une autre vie, a produit un profond découragement, et, par suite, un besoin profond de renverser par la violence les institutions considérées par eux comme la cause de la misère actuelle. Le socialisme anarchique est certainement un dérivé indh*ect des tendances antireligieuses et individualistes répandues dans le peuple par l'école libérale.

Il y a un lien intime entre la question religieuse et la question sociale; il faut une foi aux millions de travailleurs qui peinent dans l'obscure usine ou dans l'étendue des champs ; s'ils n'ont pas d'espoir dans les consolations de la vie future, ils doivent courir après les joies du présent.

« Si aujourd'hui, remarque avec beaucoup de perspicacité un illustre publiciste, les sophismes des socialistes sont si profondément enracinés dans les classes ouvrières en Europe, cela dépend en grande partie de ce qu'elles ont perdu toute foi religieuse. Ne croyant plus en Dieu, et sans espoir dans les consolations de la vie future, elles poursuivent les compensations qui sont à leur portée. Le socialisme révolutionnaire a pris chez elles la place de la religion, et à mesure que l'inlluence de cette dernière s'aU'aiblit, ce successeur malencontreux gagne de l'ascendant. Il ne faut point se le dissimuler, c'est un fait avéré, une vérité qui s'impose, le sentiment reli-

I. Anatole Leroj'-Beaulieu. Les Catholiques libéraux, l'Église et le Libéralisme, de iSJo à nos jours (Paris, Pion, 1885), pp la-iG.

gieux une fois disparu, la seule barrière qui reste contre le déchaînement des appétits est la force. »

Bien plus, une vraie religion du socialisme est en train de se former parmi les classes incultes. Un grand nombre d'auteurs socialistes, faisant fond sur la théorie de l'évolution, voient dans rhistoù'e de l'humanité les mêmes transformations que celles que Darwin a constatées dans les grandes périodes géologiques du monde. Ils soutiennent donc, contrairement à ce qu'ont pensé Darwin et Huxley, que la perfection humaine sera un jom' atteinte, et que les grandes injustices économiques étant supprimées on verra naître une ère de bien-être et de bonheur générale. Sans tenir compte de ce fait que l'évolution morale et psychique est trop lente pour servir de base à une réforme sociale quelconque, ils se livrent à de vrais songes optimistes.

A. Wagner, critique implacable de cette religion socialiste, contait récemment qu'ayant assisté à une réunion d'ouvriers socialistes il fut vivement surpris d'entendre un orateur dépeindre sous les plus brillantes couleurs la société de l'avenir, et la représenter comme garantissant le bonheur de l'homme et la disparition de l'égoïsme, de la méchanceté et de la violence.

« Mais, dit Wagner, ceci ne pourrait arriver que si les hommes devenaient des anges.

— Pourquoi, reprit l'orateur, les hommes ne deviendraient-ils pas des anges? Il n'y a qu'à supprimer les injustices économiques actuelles, pour qu'ils le deviennent. »

Le peuple, qui a dans le sang des siècles d'atavisme religieux, ne peut délaisser une religion sans s'en créer une autre. Cependant, ces progrès rapides et inévitables du socialisme parmi les populations chez lesquelles l'idéal religieux et la foi se sont affaiblis, ne doivent point faire croire qu'il

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existe une opposition irréconciliable entre le socialisme et le christianisme, et qu'il s'ajjisse là de deux termes opposés et contraires ; l'idéal des socialistes présente au contraire des affinités essentielles avec l'idéal chrétien, sinon en tout au moins pour une bonne part.

Je ne sais pas bien pourquoi les socialistes-démocrates s'obstinent à combattre le christianisme et à manifester leur attachement au positivisme scientifique. A l'occasion de la mort de Darwin, l'organe de la démocratie sociale en Allemagne écrivait : « Qu'est la mort du monarque le plus puissant, ou d'iui général toujours victorieux, en comparaison de la perte de cet homme? Le prolétariat, qui lutte pour sa délivrance, honorera la mémoire de Darwin' ». Et pourtant, que peut avoir de commun l'idéal socialiste avec les théories scientifiques de Darwin? Selon Darwin et son école, le progrès s'accomplit parce que, dans la lutte pour la vie, struggie for lije, à laquelle aucun être organisé ne peut se soustraire, le fort vainc toujours le faible, qui est ainsi éliminé naturellement. La même chose se produit chez les hommes et chez les animaux. Et, bien que le but des sociétés humaines doive être le plus grand bonheur des masses, ce but doit être atteint non point en poursuivant un idéal de réformes, mais en laissant agir les lois naturelles. Il n'y a pas place pour les faibles au banquet de la vie. Or, le socialisme aussi bien que le christianisme protestent, au nom de l'idéal, contre ce précepte fondamental du système de Darwin. Ils déclarent l'un et l'autre la guerre aux forts, et veulent relever le faible. C'est ainsi que le christianisme et le socialisme placent leur idéal en dehors de l'action de l'Etat, et imposent quelques graves restrictions à la liberté individuelle. L'Eglise elle-même en vient à admettre

I, Sozial Démokrat, du a; avril i88a.

que la société idéale rêvée par les socialistes ressemble par beaucoup de côtés au royaume des Gieux fondé par Jésus- Christ.

Ces affinités sont si évidentes et si profondes, que les hommes les plus naturellement conservateurs en ont été frappés. En novembre 1889, l'Association protestante pour l'étude pratique des questions sociales ouvrait un concours sur le thème suivant : « Indiquer par quels points le socialisme contemporain se rapproche de l'enseignement de Jésus, et par quels points il s'en écarte ».

Les évèques catholiques et les pasteurs protestants qui ont défendu et qui défendent le socialisme contre les attaques de l'école libérale sont, ainsi que nous le verrons plus tard, très nombreux'.

Si les économistes, en étudiant les questions sociales, ont le tort grave de donner le plus souvent beaucoup plus d'importance à la production qu'à l'individu, les autres chrétiens sont disposés, par tendance naturelle, à se préoccuper beaucoup plus de l'individu que de la production. Ils se rapprochent d'autant plus de l'école socialiste qu'ils s'éloignent plus de l'école libérale.

L'évèque catholique, le pasteur protestant, doués de vues hautes, découvrent bientôt que la soi-disant école conservatrice se sert, pour combattre le socialisme, des arguments qu'aurait employés un païen du temps d'Auguste contre les humbles novateurs venus de l'Orient. « J'aisouvenfrpensé, fait remarquer Renan, qu'un païen contemporain d'Auguste aurait pu faire valoir pour la conservation de l'ordre de choses

I. Les évèques et les pasteurs protestants reconnaissent que l'idéal des socialistes vaut mieux, se montre plus chrétien, que celui des ennemis du socialisme (Voy. dans les Travaux du Congrès précité, p. 60). Le révérend Trial a été jusqu'à dire que les pasteurs qui traitent d'utopies les idées des socialistes ne sont pas de vrais chrétiens (Voy. le discours sur la Question sociale, le Paupérisme et la Mendicité, dans les actes du dit congrès, p. ij5).

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ancien, toutes les raisons que l'on met en avant aujourd'hui pour prouver qu'il ne l'aut rien chanj^er dans la société actuelle. Que veut cette religion sombre et triste ? Quelles personnes sont ces Giirétiens? Ce sont des gens (jui fuient la lumière, insociables, plèbe, lie du peuple! Je serais bien surpris si quelques-uns des satisfaits de ce temps-là n'avait point dit, comme ceux du nôtre : « 11 ne faut pas repousser le christia- « nisuie, il faut le supprimer. La société est en présence du « christianisme comme devant un ennemi implacable, il faut « que la société l'anéantisse ou qu'elle soit anéantie par lui. Dans « ces termes toute discussion se réduit à une lutte, tout argu- « ment est une arme. Que fait-on vis-à-vis d'un ennemi irrécon- « ciliable? des controverses? Non, on fait la guerre. Ainsi la « société ne doit pas se défendre contre le chiùstianisme par « des raisonnements, maispar la force. Elle ne doitpas discuter « ou rejeter ses doctrines, mais les supprimer ». Je m'imagine Sénèque tombant par hasard sur le passage de Saint Paul : « Non est jiidœus neque grœcus, non est servus neque liber, « non est masculus neque femina; omnes enim vos unum estis « in Christo », il aurait certainement dit : « Voici un utopiste. « Gomment voulez-vous qu'une société se passe d'esclaves? Il « faudra alors queje cultive mes terres de mes propres mains. « C'est vouloir renverser l'ordre public. Et puis, qui est ce « Christ qui remplit une mission si étrange? Ces gens sontdan- « gereux. J'en parlerai à Néron ». 11 est certain que si les esclaves, prenant à la lettre et comme immédiatement applicable la parole de Saint Paul, avaient établi leur domination sur les ruines fumantes de Rome et privé le monde des bienfaits qu'il pouvait retirer de la domination romaine, Sénèque aurait eu quelque peu raison. Mais si un esclave chrétien avait dit au philosophe : « O Annœus, je connais l'homme « qui a écrit ces sentences : il ne prêche que la soumission et

« la patience. Ce qu'il a dit s'accomplira sans révoltes et par « les mains des mêmes maîtres. Un jour viendra où la « société sans esclaves sera possible, quoique vous, pliilo- « sophe, ne puissiez pas vous la représenter », Sénèque ne l'aurait pas cru, sans doute; peut-être, néanmoins, aurait-il consenti à ce que Ton ne battît pas de verges cet innocent rêveur ' » .

Si, aujourd'hui, la démocratie socialiste est presque exclusivement athée, cela dépend moins du contraste entre l'idéal socialiste et l'idéal clu'étien, que de ce fait que les classes moyennes se sont servies très souvent de la religion pour faire obstacle aux progrès du socialisme parmi les masses. L'ostentation antireligieuse a été par conséquent une nécessité inéluctable pour un grand nombre de socialistes.

Cependant, dès l'année 1878, l'organe scientifique du socialisme démocratique allemand, le Zukunft, de Berlin , reprochait la propagande antireligieuse faite au nom du parti. « Le programme de la démocratie sociale en Allemagne, écrivait le Ziikunfi, proclame que la religion estun intérêt purement privé, dérivant exclusivement de la conscience individuelle. En vertu de sa constitution, de son code fondamental, le socialisme allemand, en tant que parti politique et économique, n'accepte ni ne combat officiellement aucune doctrine religieuse, aucun dogme, aucune tendance théologique ou philosophique. Il se conserve neutre entre les croyances et les écoles, travaillant uniquement en vue de son but qui est la réforme des conditions économiques de l'organisation du travail... Voilà la lettre même du programme. En réalité pourtant, les agitateurs du parti, lorsqu'ils parlent à leurs adhérents et à la masse du peuple, au nom de la démocratie sociale, se

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