Voir suiHout le Correspondant du 25 avril
péfait : « Laissez-moi reposer, je vous en prie ; je suis noyé clans ce flot d'innovations ».
Que vais-je conclure de mes premières observations et des objections dont j'ai moi-même fait valoir le poids et rïiutoritc? Que dans le parti catholique, et dans celui-là même qui combattait les socialistes, il y avait plus d'un courant. Quelques-uns étaient poussés par leurs études spéciales ou les obligations de leur mandat à chercher, en faveur des classes ouvrières, des mesures positives, mais n'accroissant pas le rôle de l'Etat et respectant la liberté. D'autres s'en tenaient un peu trop à la satire, à cette idée que Dieu seul pouvant « répondre au problème social », les hommes n'avaient qu'à écouter, à croire et à obéir... ou à mourir. Ce second point de, vue était celui de Louis Veuillot : il oubliait là les traits dont il avait criblé les économistes du laissez-faire et du laissez-passer.
L'autorité religieuse n'avait pu faire autrement ((ue d'intervenir pour condamner et les théories communistes et le socialisme qui y conduisait et les entraînements des catholiques qui s'y prêtaient. Le 20 avril 1849, dans un consistoire tenu à Gaëte, le Pape avait fait {allusion à ceux qui, pour entraîner les igno- I rants et faire pénétrer les fausses doctrines du j socialisme et du communisme dans les âmes I simples, ne craignaient pas de faire un abus
sacrilège des paroles mêmes et des maximes du saint Evangile. Un peu plus tard, dans une eneyi'lique du 8 décembre 1849, Pie IX s'exprimait ainsi : « NVcoutez pas ces systèmes de dépravation qui, en abusant des mots de liberté et d'égalité, ont pour but principal de répandre dans le peuple les pernicieuses inventions du communisme et du socialisme. N'écoutez pas les chefs des communistes et des socialistes qui, bien qu'agissant par des méthodes et des moyens différents, ont pour but de tenir en agitation continuelle et d'habituer peu à peu à des actes plus criminels encore les ouvriers et les hommes de condition inférieure, trompés par leur langage artificieux et séduits par les promesses chimériques d'un état de vie plus
pros|)ère La société serait bouleversée de
fond en comble par les luttes de citoyen contre citoyen, par des usurpations, par des meurtres; puis, quel(|ues hommes, enrichis par les dépouilles du plus grand nombre, s'empareraient du pouvoir au milieu des ruines. )>
Ces condamnations, est-il besoin de le dire, nVnlravaient en rien la libre recherche des solutions économiques. Le National classait ainsi les écoles qui recherchaient ces solutions dans le cours de l'année 1848. Il comptait : 1" les économistes purs, partisans du laissez-faire, laissez-passer ; 2" les socialistes; 3" les partisans /des corporations, mais légalisées en quelque
sorte, mises à Tabri de ce qu'on appelait les abus de la concurrence ; 4° les partisans de l'association volontaire, dont Tune des formes principales était la participation aux bénéfices. La première des quatre écoles ne comptait certainement dans ses rangs aucun catholique. Elle était le bouc émissaire de tous les péchés de la société que tout le monde (ou peu s'en faut) s'entendait à maudire, en attendant qu'on Teût remplacée par une société absolument nouvelle. La seconde avait fait parmi les hommes religieux les recrues que nous avons vues. Restaient les deux autres. La corporation légalisée, protégée, garantie, avait-elle beaucoup de partisans? 11 faut croire qu'elle en avait, puisqu'une feuille considérable, ayant à sa tète Armand Marrast, si souvent élu président de l'Assemblée nationale, hii donne cette place dans sa momenclature. On en trouve, cependant, bien peu de traces dans les polémiques et dans les livres. Quand les esprits se ressaisirent et qu'ils virent qu'il fallait, avant tout, sauver la société de la dissolution, en faisant cesser, à tout prix, la guerre civile, ils attaquèrent la doctrine de l'omnipotence de l'État. Parmi les livres qui eurent du succès dans le clergé, on peut signaler un écrit du P. Deschamps, intitulé : Un éclair ai>ant ta foudre, ou les causes du communisme; et une brochure de l'abbé Martinet : Statolatrie^ ou le
LA CfUSE DE I8'i8.
communisme légal. I^o preniior attaque surtout la philosophie éclectique et le panthéisme ; le second, très républicain, très libéral (c'était un prêtre savoisien'i, veut que, Tunitc des croyances étant malheureusement détruite, la protection de la vérité religieuse et sociale soit désormais cherchée dans la liberté égale pour tous. Mais ceux mêmes qui demandaient ou acceptaient un régime comme celui qui mit fin \\ la république es])éraient qu'il abolirait tous les monopoles comme il avait aboli le monopole universitaire. Quant aux essais d'association libre, ils devinrent rares, et fort peu, comme on sait, réussirent.
Les d<Mix armées parfois alliées se replièrent donc sur leurs positions respectives. Beaucoup pensaient enfin que Louis Veuillot pouvait bien avoir raison lorscpie, dans son dialogue sur la lègiilité, il disait : « Fntre ces deux extrêmes qui vcms épouvantent également, le christianisme et le socialisme », il faut choisir. Mais beaucoup aussi fermèrent les oreilles à la suite de ce discours : « O sont désormais les deux seules réalités de ce monde ; la vraie chimère est l'entre-deux où vous prétendez rester. » Cet entre-deux, n'est-ce pas Téternel rendez-vous des indécis, auxquels se mêlent ici des rêveurs, là des gens sincèrement amis d'une conciliation qu'ils jugent possible et nécessaire?
De cette mêlée si confuse dans laquelle il
était descendu, le christianisme pouvait cependant rapporter ce témoignage : « Sous les noms divers do liberté, d'égalité, de fraternité, d'assistance, de droits de Thomme, le peuple redemande le christianisme ». Or, le christianisme tendait bien vite à reprendre son unité et à développer la suite harmonieuse de sa tradition, tandis que les sectes socialistes continuaient à se vilipender les unes les autres et » I qu'on pouvait dire très exactement * : « Le \ I terroriste ne veut pas de Ticarien, Ticarien ne
^ ' veut point du phalanstérien, le phalanstérien
ne veut point du proudhonien, le proudhonieii ne veut de personne. Tous se méprisent réciproquement, autant qu'ils haïssent la société. » Le résultat de ces tendances opposées devant des ruines qu'il s'agissait de relever devait être un armistice forcé et une accalmie momentanée.
On s'achemine ainsi très vite à un moment où toutes les luttes pour ou contre le socialisme cessent. Je trouve citée, dans le Peuple du 25 aoiU 1849, cette parole très intéressante du nouvel archevê<iue de Paris : « Des systèmes antisociaux et antichrétiens ont jeté de la défaveur sur toutes les organisations ayant pour but l'amélioration des classes laborieuses. Ce n'est pas une raison pour se croiser les bras. » On
1. Louis Vcuillol, le Lendemain de la victoire. (Préface de 1850.)
se les croisa cependant, parce que les mains étaient lasses de croiser la baïonnette ou de mettre le (usil en joue. Bien des catholiques eurent le tort de laisser agir, d*un côté, le pouvoir, et de l'autre, les agitateurs internationaux. C'est huit ou dix ans seulement après 1870 que Ton cessa de se croiser les bras devant les questions sociales, mais qu'au milieu de tentatives ou de controverses dans lesquelles nous vivons encore actuellement, reparut un socialisme chrétien.