CHAPITRE V
I. Retour sur les vraies et sur les fausses définitions du socialisme. — Socialisme révolutionnaire, socialisme d'État, socialisme chrétien. — Les inconséquences de ce dernier. — II. Aux États-Unis : les sociolistes n'y sont pas aussi chrétiens^ ni les chrétiens aussi socialistes qu'on l'a prétendu. — Un sermon de Mg'r Ircland. — III. En Angleterre. — Critiques justifiées et généreuses. — Théories imprudentes et excessives. — Mgr Manning, Mgr Bagshawe. — IV. Dans rAllemognc du Nord. — Mgr de Ketteler et Lassallc. — Les œuvres de liberté. — Les appels à la protection de l'État. — Contradictions de ces deux tendances. — Le socialisme protestant et le socialisme catholique. — Y. En Autriche. — Les attaques d'un parti catholique contre le capital et son oppel à l'omnipotence de l'Etat. — De quelle façon il veut l'union du capital et du travail. — Comment il entend la corporation. — Premiers résultats du rétablissement des corporations en Autriche. — VI. En France : l'Œuvre des Cercles et l'Association catholique jugées par les socialistes. — En quoi elles différent du nouveau socialisme ouvrier. — En quoi elles continuent l'ancien socialisme. — Le titre de socialistes chrétiens avoué par quelques-uns des chefs, répudié par les autres.
H faiil sV iTsignor; la langue, avec ses usages ayant pris force de loi, est très souvent
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gênante ponr la liberté des penseurs. Il ne nian({uo pas de gens qui aimeraient définir à leur l'açon le socialisme, en Topposant simplement à ce ([u'ils nomment V individualisme , Le premier de ces deux mots désignerait Tesprit d'association, de solidarité, de concours mutuel; le second exprimerait la prétention de ne i demander (*t de n'accorder aucun concours, i bref, la complète indépendance et le complet / is(dement. Un tel mode d'explication équivnu- ' drait... à la réhabilitation, ce n'est pas assez dire, — au triomphe universel du socialisme.
Nous nVn sommes pas là. Ceux (|ui lisent ce mot, comme ceux qui Técrivent, s'en font, bon gré mal gré, une tout autr<» idée.
Kst socialiste <|uiconque charge les pouvoirs sociaux d'organiser la production, la circulation, la distribution ou la consommation des richesses, dette organisation, ainsi réclamée, semble donc comporter bien des degrés. Parmi les socialistes, l'un visera surtout la liberté du travail, et il demandera (pi'on mette des conditions particulières à l'exercice de toutes les proi'essions; l'autre aura surtout en vue la communication gratuite du capital ou uu mode d'association forcée entre le capital et le travail, une loi déclarant délictueuse la prétention de faire produire quoi que ce soit au capital dit capital mort, c'est-à-dire à celui c{u'on cesse de faire valoir de ses propres mains. Un autre
exigera que la loi impose un minimum de salaire, une proportionnalité de ces mêmes salaires aux besoins du jeune homme ou du vieillard, du célibataire ou de Thomme marié. D'autres limiteront la consommation par des impôts somptuaires, et surtout par Timpôt progressif. Enfin, au-dessus de ces divers socialistes est le complet ou le parfait socialiste, qui demande tout cela d'un seul coup.
Ce dernier type n'est pas le plus rare, tant s'en faut ! car tout socialiste est un constructeur qui considère les faits sociaux et même les faits naturels comme des matériaux à organiser selon ridée qu'il se forme, non seulement de la juslice, mais du bien. Or, lorsque l'on bâtit ou rebâtit un édifice, comment ne pas en ajuster toutes les parties les unes aux autres? Celui qui pose les fondements a dû calculer la hauteur des murs; qui prend la charge de loger des gens doit les clore et les couvrir; et il n'est point d^architecte dont la responsabilité ne s'étende depuis la cave jusqu'au grenier *. Ainsi
1. « Une fois qu'on a posé ce principe que l'Elut a le devoir de réglementer en matières de production et qu'on a admis le droit qui correspond nécessairement ù ce devoir du côté des classes qui composent la majorité de la société, quand une fois on a pris pour idéal de l'organisation économique cette immixtion de l'officiel dans les relations de l'intérêt privé, l'entruinemcnt vers l'organisation socialiste est fatal. On a beau être d'intention ennemi de tout socialisme, les conséquences socialistes s'imposent par l'impérieuse logique des faits. i^(Ch. Périn, le Socialisme ehréiien, brochure. Paris, Lecoffre, 1879.)
LES DKHMKKES KCOLES.
la théorie (jui vrut rr^rloniontor, au nom de l'Ktat, 1(» iM'»giinr (1*11110 petite usine, devra la pri'servor île la eoneurrenec « ahusive » des antres: nul ne prétend plus, dans aucun pays, traiter du a réjrinio du travail » sans demander une législation internationale s\*tendant aux travailleurs de tous les pays eivilis<'»s. Ainsi eneore est-il d'observation eonstante ([ue tout socialisme tend au nivellement des fortunes cl, par eonsérpient, au communisme. Ca* n'est pas seulement Dastiat ou M. Passv, ou M. Franck (pli font affirmé: Pi(» IX n'est jamais intervenu dans les (piestions sociales sans lier Tun à l'autre et sans comprendre dans une m(»mr condamnation le socialisme (^t le communisme. Très souvent, une chose se définit par son contraii'(*: plus souv(Mii encore, c'est par cette o])|)osition ([u'clle cherche à se justifier. Or, oii esl le contraire du socialisme? Un socialiste jkî maïKpiera pas (h* dire : dans la théorie (|ui veut ([uc la société s'édilie (*t s'organise d'elle-même, sans plan, sans rî'gles et sans idées. Mais non! Pour rpie l'opposition ainsi établie tût s(*ule légitima», il faudrait (pie les éléments sociaux lussent ou des éléments inertes, sans initiative et sans lésistance, ou bien des éh'ments disparates, n'avant entre eux aucun lien naturel et tendant tous fatalement à la séparation ou à la «ruerre. Or, les adversaires du socialisme soutiennent ii bon droit (pie chacune de ces deux
IG
, . LE SOCIALISME CURÉTIEN.
»iN|'.»llu»sos est fausse. Ils rappcTlent que les . Uiikoiits lie la société sont des éléments vivants, ^K>L-M»nnels, responsables, appelés à contracter liUreinent les uns avec les autres. En quoi consiste, ii leur égard, la mission de TÉtat? A reprimer tout ce qui est une atteinte à la liberté et au droit strict des individus, puis à mettre ttiutes ces libertés à même de s'éclairer, de se convaincre, de se concerter sous la protection, égale pour tous, de la loi. Les adversaires du socialisme pensent donc que la société doit s'organiser, non pas du tout par la force des choses, sans recherches ni ell'orts, mais par la discussion, par la persuasion et par la liberté. Cette espérance serait une pure chimère, si la~répression de ce qui est contraire au droit n'était point garantie par la loi; mais, cette répression une fois assurée, c'est aux hommes h voir comment ils doivent concilier leurs intérêts respectifs et comment ils peuvent faire leurs affaires sans tomber sous le coup de la loi pénale. La vieille histoire d'Amphion est une fable parce qu'elle met en jeu des pierres; mais ce qui, appliqué à des pierres, est une fiction, devient, quand on l'applique à des hommes, un idéal; et un idéal est ce dont il est toujours simhaitable et toujours possible de se rapprocher; s'il ne se confond jamais avec la réalité, du moins la gouvcrne-t-il et ramélioret-il dans la proportion même où la réalité
diminue la distance qui Ken sépare. Or, un ordre social dans le({uel, usant librement de leurs ress(mrees personnelles, les individus s'ajustent les uns aux autres, dans lequel chacun se fait sa place, se liant, s'agrégeant à ses semblables dans des rapprochements spontani's, voilà bien l'idéal de Tordre proprement humain : il respecte à la lois la liberté ou la dignité de rindividu et la sociabilité. Tout ce qui sacrifie Tun de ces deux biens, sous prétexte de mieux assurer l'autre, est une fiction. Telle est la thèse opposée à toute espèce de socialisme.
Ai-je besoin maintenant d'expliquer, après tant d^autres, ce qu'on entend pur le socialisme révolutionnaire et j)ar le socialisme d'Etat? Tous deux ont en vue un nivellement plus ou moins complet, une égalité factice, iin rapprochement contraint et forcé, une organisation imposée. Mais ce ([uc les premiers veulent obtenir de la violence et d'un bouleversement universel, les autres rattendent d'une série de lois «pii laissent subsister, (|ui augmentent même régulièrement, et dans des proportions de plus en plus considérables, la puissance de l'autorité légale. Tout cela certes est bien connu. On sVntend nujins aisément sur ce ([ue peut être un socialistr* chrétien. Peuvent d'abord être appelés socialistes chrétiens des gens qui sont, d'un coté, chrétiens, et, de l'autre, socialistes, sans se préoccuper beaucoup de puiser leurs
différentes idées à la même source. Tout au plus essayent-ils d^adoucir leur socialisme par leur christianisme, comme d'autres tempèrent par la charité religieuse un individualisme exagéré. Ceux-ci consolent les pauvres qui ne peuvent pas devenir riches; ceux-là consolent les riches que la législation rêvée doit forcer à redevenir pauvres par l'improductivité du capital acquis, non appliqué a un travail actuel et personnel, par rimpôt progressif, etc. Mais, a côté de ces hommes qui juxtaposent leurs deux croyances sans les confondre, il en est dont les idées socialistes et les idées chrétiennes tentent de se fondre ou de se pénétrer davantage. Ils estiment : 1" que le christianisme commande, dès ici -bas, une subordination très ét roite de la justice à la charité * et ils condamnent la richesse qui ne s'emploie pas tout entière au service des malheureux; 2'' que le christianisme n'indique pas seulement le but à atteindre, mais donne à la société les moyens de faire régner la justice complète par une organisation où toutes les lois de l'Etat seront mises au service de l'Eglise et de son action sociale. A ce point de vue, le socialisme chrétien est un socialisme d'État, mais dans l'hypothèse d'un État
1. Ils disent BOUTcnt, il est vrai : la charité ne suffit pas, c'est la justice que nous réclamons ; mais par là ils entendent que garantir à chaque homme et à chaque famille tout ce qui leur est nécessaire est acte de justice obligatoire et non pas seulement de charité gracieuse et méritoire.
LES DERNIKRES ECOLES.
OÙ, mal^iv 1rs paroles de rKvaiif^ile, Jésus- Christ sérail « 1<* j"Jif<- <l<* nos partages » et Tarbitre de tous nos eoutrats.
(^ctte doctrine forme, on le voit, un ensemble mieux lié et plus eompaet que tout ce que nous avons rencontré jusque présent. Qu'elle soit développée avec logi(|uc et suivie jusqu'en ses dernières conséquences par ceux qui s*v rallient', il ne faut pas s'y attendre. I^es uns reculent devant Topinion publique et devant le bon sens, devant le mot surtout, qui les expose ii des compromissions dont ils rougissent ou à des rapprochements dont ils s'indignent. D'autres reculent devant leur intérêts, ([uelques-uns devant la difficulté de sortir du vague et d'aboutir à des propositions intelligibles ou pratiques; d'autres, enfin, devant certaines formules décisives des Souverains Pontifes. Mais que ce soit bien là le terme du colé ducpiel ils s'orientent, c'est ce dont il faut juger par l'examen des textes et des actes.
Il a send)lé c[uelquefois que le nouveau socialisme chrétien venait des Etats-Unis. Mais on s'est exagéré, d'un côté, le christianisme des socialistes américains et, de l'autre, le prétendu socialisme de leurs évéques catholiques.
24G LE SOCIALISME CHRI^TIRN.
Consultons les meilleurs de tous les témoins, les socialistes eux-mêmes. Un des principaux d'entre eux, le rival d'Henri Georges, M. Lawrence Groudlung, dont les écrits ont fait quelque bruit, même en France *, dit très clairement que le socialiste américain est un socialiste « religieux » ; mais il dit religieux, il ne dit pas chrétien; car il déclare très précisément que « l'ouvrier américain va aussi peu à Téglise que son frère de France, ne croit pas plus que lui aux dogmes du christianisme*». Que lui reste-t-il donc de religieux? « L'accent. » Il faut sans doute entendre par là cette phraséologie familière à tant de protestants qui ont gardé les mots de la langue chrétienne, mais vides de sens et de dogme, ou pouvant s'entendre à peu près comme on veut. La lecture individuelle de l'Ancien Testament, l'abus des paroles prophétiques et des cris de guerre, séparés du reste du texte et interprétés à la Cromwell, n'ont pu qu'entretenir et fortifier un tel accent. Mais M. (Claudio Jannet a bien montré, sur documents authentiques, (ju'eii somme le socialisme américain s'inspire de maximes beaucoup plus modernes que les maximes chrétiennes, d'abord de cette théorie
1, Voir la Reuuc d'économie politique de mors 1887, et Claudio Jannet, lea Etats-Unis contemporains, II, xxvi.
2. M. Claudio Jannet rappelle aussi qu'Henri Georges est spiritualistc, mais n'est pas chrétien dans le sens strict du mot.
révolutionnaire que ce que le peuple veut est forcément juste et que le droit est avec le nombre ; puis de cette idée, fille des hypothèses scientifiques de notre siècle, (|ue le progrès général est le résultat d'une lutte oii chacun doit être aiguillonné par le « mécontentement de sa position * ».
ff Les grandes associations socialistes d'Ame- . rique ont-elles demandé, ont-elles obtenu les sympathies du clergé catholique? Ici encore, la vérité exacte s'est dégagée promptement des premiers récits des journalistes. Je me borne à rappeler que les Chevaliers du travail furent condamnés d'abord par un évcque du Canada, comme société secrète; que sur les instances du cardinal Gibbons et pour des motifs d'opportunité, ils furent relevés de cette condamnation : le Pape déclara simplement qu'ils pouvaient être « tolérés ». L'intérêt de la polémi([ue soulevée par leurs revendications s'est d'ailleurs bien atlaibli, puisque le nombre de leurs adhérents a considérablement baissé et
1. La position des ouvriers des Etats-Unis semble d'ailleurs vire devenue beaueoup moins bonne, pour les raisons suivantes : l'abaissement des solaires par suite de l'augmen-. tiition de la population, — l'aceroissemcnt de la population urbaine et industrielle, plus considérable que la population rurale, mal^''ré l'étendue des terres encore libres, — la cherté des choses utiles ù la vie, par suite d'un protectionnisme outré, — la création prompte de fortunes énormes, ù la suite de spéculations trop faciles dans un pays où la création d'une ville entière en quinze jours centuple la valeur des terrains..., etc.
Li: SOCIALISME CHRÉTIEN.
que leur place paraît avoir été prise par des associations plus nouvelles et plus audacieuses. L'une des plus influentes a été le Labor party\ mais comme elle inscrivait aussitôt parmi ses chefs un ancien prélre excommunié, le P. Mac Glen, ce serait être bien en retard ou bien prévenu que de vouloir trouver chez eux une inspiration ou des encouraji^ements catholiques.
Un des monuments les plus récents (parmi
ceux qui comptent) de ces rapports de TKglise catholicjue américaine avec le mouvement social est le sermon de Mgr Ircland, que nous a donné. Tannée dernière, la petite revue te XX^ siècle *. Mgr Ireland , archevêque de Saint-Paul en Minnesota, parlait, à la fin de 1881), dans hi cathédrale de Baltimore, en présence de soixantetreize archevêques et évê(jues et du cardinul (libbons. [/assemblée célébrait à la fois le centenaire de l'établissement de la hiérarchie catholique aux Ktats-Unis, Touverturr du premier congrès général des catholiques laïques dans ce pays, et l'inauguration de l'université de Washington, récemment créée par Léon XIII. I^e sermon qu'elle entendit est très beau et très hardi. Il di'butait par ces paroles : « Le passé, nos pères l'ont fait ; l'avenir, à nous de le faire!... Frères, évêques, prêtres, laïques, ([uelb»s paroles
1. Parais«iaiit à Marseille. C'est l'avant-garde très mililanto fin sorialisine chrétien en France,
LKS DERXIERr.S ECOLES.
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trouver pour vous dîro la responsabilité qui pèse sur nous? »
Ce n'était pas seulement à Tauditoire présent ([ue s'adressait cette apostrophe, suivie de cette déclaration vaillante : a Notre devise est : Oser et faire ». La vieille Kurope était directement visée. (' II y a des catholiques, plus nombreux, faut-il dire, en Kurope qu'en Amérique, a ([ui le présent ne sera réellement connu que longtemps après qu'il sera devenu le passé.
Il ne nous servira de rien de comprendre le xiii'" siècle mieux cpie le xix", d'être plus É'amilier avec les erreurs d'Arius et d'Eutvchès qu'avec celles des infidèles, des gnostiques contenq)orains, d'étudier plus profondément les causes de l'hérésie des albigeois, des luthériens ou de la Révolution française que les causes des soulèvements sociaux de notre temps! Le monde est entré <lans une phase entièrement nouvelle, et le passé ne reviendra pas. La réaction est le V\ rêve (V hommes assis ait,v portes des cimetières y pleurant sur des tombes qui ne se roii\*riront pas. » Suivait alors la démonstration de ce fait ([ue la force de TKglise ne peut plus être aujourd'hui que dans le peuple, a Sauvez les masses!... Il est dépUirable que les catholiques soient devenus des êtres timides, ayant des débilités de serre chaude, et (pi'ils se réfugient à Tombre des sanctuaires et des cloîtres, en laissant le monde actif palpiter dans ses misères, à
travers les embûches de faux amis et de praticiens rusés. »
Tout cela était d'un accent, non pas seulement religieux, mais chrétien, auquel nous ne sommes plus guère accoutumés. Non moins hardie était cette phrase : « Le bon, c'est le premier mouvement ; le mauvais n'est que raccident, la déviation du mouvement. Le mot effrayant de socialisme, c'est, dans son impulsion première, le cri do désespoir des êtres affamés sur lesquels s'appesantit la lourde main de l'avarice et de l'injustice. Ainsi le fondement de beaucoup de ses réclamations s'appuie sur la théologie catholique, ([ui enseigne que la race humaine ne doit pas exister pour le bénéfice d'un petit nombre et que la propriété privée devient commune quand l'inanition est h la porte. »
Mais, enfin, à quoi les auditeurs étaient-ils conviés par ces paroles éloquentes? A une organisation d'Etat? A un recommencement de l'œuvre du Paraguay? A la création de vastes règlements approuvés par des conciles internationaux? Loin s'en faut! L'action que l'orateur veut voir en oîuvre est une action universelle et permanente, mais parce que c'est l'action de chacun, l'action individuelle, a Ne craignez point le nouveau : les principes bien assis seront toujours bien gardés. Laissez la place à l'action de chacun. Le laïque n'a pas besoin d'at-
tendre le prêtre , ni le prêtre d'attendre Tévêque, ni Tévêque d'attendre le Pape pour suivre sa voie propre. Les timides marelient en troupeaux et les braves marchent en simples files. » Kt ils marchent à quoi? A la conquête des âmes. Il faut, sans doute (et c'est là le trait relativement nouveau * de cette publication), il faut des âmes rayonnant dans des corps affranchis de la faim, où les instincts moraux ne soient pas annihilés par des traitements de bêtes de somme; mais, enfin, c'est à l'âme qu'il faut aller, même pour affranchir le corps. « Qui tient les masses, règne.... » Mais les masses, « c'est par le cœur qu'on les tient; aucun pouvoir n'opère sur elles que celui qui touche à leurs âmes libres w. Il est donc temps de revenir à Tesprit primitif de l'Kvangile, « d'aller sur les grandes routes et dans les chemins.de traverse, de prêcher sur le toit des maisons et dans les places publiques! »
Je m'arrête — à regret, — et je demande si cet ardent souci des questions sociales, si ce désir passionné de convertir le patron, l'ouvrier, le prisonnier, l'ivrogne (c'est encore une énumération de Mgr Ireland que je reprends là), ne sont pas tout pénétrés du respect de l'individu et du respect de la liberté. Si le socialisme fait
1. Nouveau, relativement n nos prédicateurs de Tancien régime; mais c'est la doctrine de l'Evangile et celle des Pères.
dos ravagos dans la grande république américaine, on ne peut pas dire désormais que ce soit à ces évèques catholiques qu'en remonte la responsabilité! Car, à Tinverse de quelques-uns de leurs frères d'Europe, ils ne s'effrayent peutêtre pas beaucoup du mot, mais ils ne font rien pour la chose.
Revenons donc en Europe, et d'abord — pour ménager la transition, — à la race anglo-saxonne.
Toutes les fois que l'Eglise intervient dans les questions dejustice et traite de la répartition des richesses, elle mesure son accent à la gravité et à l'étendue des maux qu'elle aperçoit auprès d'elle. L'état des classes populaires et des ouvriers est-il plus mauvais en Angleterre «jue chez nous? Je ne puis me livrer ici à une enquête sur cette grosse question. Il me suffira d'invoquer l'opinion bien répandue et bien assise, que l'inégalité y est plus grande, que, depuis le schisme de Henri VIII, la suppression des biens de l'Eglise, en rendant la charité légale inévitable, a élargi de plus en plus la plaie du paupérisme. Ajoutons les souffrances séculaires de l'Irlande qui doivent plus particulièrement toucher les catholicpies : on comprend aisément que des hommes tels ([ue Mgr Manning et Mgr Bagshawe aient fait enteii-
LES DEHNIKIIKS FXOLES. 253
(Iro dos cris irindlgiiatioii. Muis que l*uii regrette de voir la puissance du capital se développer sans contrepoids suffisant ; (jue l'autre signale le dépeuplement systématique de Tlrliinde: ([ue tous les deux souffrent de voir des femmes travailler debout quinze heures par jour dans des l)outi({ues ou des ateliers fétides; qu'ils rappellent à leurs concitoyens comment le but de la vi(ï n'est pas de multiplier les aunes de coton, comment la paix et la liberté du foyer sont aussi nécessaires que la liberté de l'échange et du travail, comment la dignité de la vie domestique dans le peuple est le plus sûr fondement de la grandeur morale et de la prospérité d'une nation, — ils ne font là que leur (lev«»ir. Co qui étonne, c*est qu'au lieu d'agir par eux-mêmes, de créer des ligues, de provoquer des associations, de soutenir des grèves légitimes icela même, ils le peuvent, et ils Tout fait récemment à l'occasion de la grève des docks de Londres), ils en appellent à cet Ktat, l'auteur de la plus grande partie du mal dont ils pâtissent et dont ils se plaignent.
Dans cet appel, il faut relever, d'un côté, des assertions et, de l'autre, des vœux qui sont bien près du socialisme. L'éminent archevêque de Westminster se plaisait, dès 1874 *, à opposer
1. Dit^rours du 28 janvier 1874, cité dnns Y Association cut/iolif/ue de 1888. — Indépendamment des idées qu'elle développe pour son propre compte, V Association catholique
le capital vivant au capital mort, c'est-à-dire le travail manuel au capital proprement dit, et k dénoncer l'oppression du premier par le second. C'est là un thème qu'on a bien souvent répété depuis lors, sans se demander assez si de telles antithèses ne sont pas factices, si ce qu'on appelle le capital mort n'est pas ce qui infuse un surcroit de vie au capital dit vivant, en le faisant bénéficier de l'héritage du passé, — si le capital proprement dit n'opprime point le travail en se retirant des entreprises beaucoup plus qu'en s'y intéressant, — si ceux qui confient leurs capitaux à l'industrie, sans y engager personnellement leurs facultés ou leur main-d'œuvre, ne sont pas presque toujours ou occupés ailleurs, ou arrivés à Tâge du repos légitime. Sans doute, il est des gens qui abusent de ce droit au repos : il en est chez les hommes enrichis par le hasard, comme il en est chez les hommes appauvris par la paresse ou l'imprévoyance '. La tache du moraliste, et surtout celle des chefs de l'Eglise, est certainement d'aller des uns aux autres et d'obtenir des concessions réciproques. Le devoir du législateur
est un recueil de doruinenls d'un rare intérêt. Je ne puis assez reconnaître la courtoisie et Tempressement aTec lesquels Hcs bureaux se sont mis û ma disposition pour faciliter mes recherches et mon travail.
1. Inutile d'opposer à ceux que le vol u enrichis ceux que le vagabondage ou l'ivrognerie a rais à la charge de leurs semblables ; ces deux groupes relèvent également du Code pénal.
est (leniottro los uns coiiunc les autres en mesure (le soutenir, dans la eonclusion de leurs contrats, ee ([u'ils ont à réelîinier, soit au nom de la moralité, soit au nom de la nécessite. Mais nous n'en sommes plus au temps où Tévèquc d'Annecy, Mgr Rendu, pouvait dire * que le chef d'industrie à l'égard de ses ouvriers est ii la fois « législateur, juge et partie ». Ce qui pouvait alors nïarneure'usementétrc vrai l'est-il encore avec les coalitions et les syndicats? La réponse est la même sur toutes les lèvres. Il y a des grèves, la très grande majorité, si l'on veut, qui ne tournent pas en faveur des exigences ou des réclamations de l'ouvrier. Mais n'y a-t-il pas un grand nombre d'améliorati(»ns qui sont dues si la seule crainte d'une coalition possiMe? Kt si tant de grèves sont brisées par la résistance opiniâtre des patrons, n'est-ce point parce qu(î ces derniers avaient été mis dans l'alternative ou de travailler sans bénéfice ou de liquider leur industrie '? Si cela est, on ne peut guère approuver sans restrictions CCS paroles de rarchevéque de Westminster : « La dépendance des ouvriers est si complète, que le conflit entre le capital mort et le capital vivant est des plus inégaux; la liberté du contrat n'existe pour ainsi dire pas. En de
1. Dan» un mémoire au roi de Sardaignc, en 1846. -- Reproduit dan» VAssociation catholique de 1887.
2. Je ne parle pas des secours Tenus de tous les coins do la France et de l'étranger, ni des violences exercées sur les camurudct qui continaent le travail....
LE SOCIALISMK CHHKTIEN.
telles circonstances, le rôle de TEglise est <le protéger les pauvres, les travailleurs, qui ont crée les richesses communes de rhumanité. j»
Assurément, TÉglise fait bien de protéger ceux qui s«)nt pauvres et de protéger ceux qui travaillent. Mais est-il nécessaire de signaler les équivoques dangereuses de la dernière phrase? Est-on obligé de croire que tous les pauvres sont des travailleurs, que tous les travailleurs sont des pauvres, et que ce sont ces travailleurs pauvres qui, seuls, ont créé par euxmêmes les richesses communes de riiuninnité?
A (pioi bon encourager les gens au travail, à Tépargne, à la formation de réserves capables d'élever convenablement une famille, si, aussitôt qu'ils y ont réussi, on les traite ainsi d'accapareurs et de parasites? Mgr Manning, il est vrai, veut la liberté du travail; il condamne les associations qui Toppriment chez ceux qu'elles voudraient enrôler sous leur drapeau. Il dit fort bien que la liberté du travail est vitale pour la liberté d'association, que la loi reconnaît et protège également Tun et l'autre de ces deux droits * . Ce n'est pas le seul exemple qu'il ait donné d'une vaillance un peu téméraire, vite obligée d'adoucir son attaque et de couvrir honorablement sa retraite.
On sait tout le bruit que fit sa lettre au pré-
i, \oir Association calhuiif/uc de juin 1887.
sident du congrès de Liège (en septembre 1890) : « Je ne crois pas qu'il 8«it jamais possible d'éta- '. blir d'une manière elTicaee et durable les rapports pacifiques entre patnuis et ouvriers, tant qu'on n'aura pas reconnu, fixé et établi publia (jnenient une mesure juste et convenable, réglant les profits et les salaires, mesure d'après laquelle seraient régis tous les contrats libres entre le capital et le travail. De plus, comme toutes les valeurs sont soumises dans le commerce à des variations nécessaires, il faudrait que tous les contrats libres fussent soumis \\ une revision périodique tous les trois ou tous les cinq ans, afin qu'on pût garder l'accord respectif dans le contrat. «Plus d'un de ses frères, non seulement en religion, mais en épiscopat *, fut alarmé de ces paroles et exprima son émotion publiquement. Dirons-nous ({u'alors Tauteur de la lettre recula? Non; mais il v a des cas où Ton est amené par les résistances que l'on provoque à mieux assurer et à rectifier sa propre pensée. Mgr Manning se défendit donc d'avoir entendu publiquement dans le sens de lègislativement. Il déclara qu'il avait simplement voulu demander une « convention ouverte et reconnue ». Et il terminait par ces paroles : « Le recours aiV-^ / législateur doit être évité en ces matières,/' autant que possible ».