‹ Le socialisme chrétienChapitre 116 sur 133 · Article rite du 15 mnrs · texte numérisé non relu

Article rite du 15 mnrs

3. n De rinaiiorci4 des associations libres, avait dit celui-ci (15 janvier 1886), on ne peut conclure Icgitiniemcnt qu'à la néccHsité d'associations oblig'atoires. »

avait fait appel à M. Ch. Périn pour la rédaction d'iino sorto de manifeste dans le premier numéro (année ISTO^l, on lui îwait permis de se plaindre des préjugés faisant « qu'on n'aperçoit dans la corporation chrétienne ([ue le monopole et la réglementation du travail, qui n'y sont plus pour rien... )). On lui avait laissé dire : « La corporation ne peut plus être, de nos jours, ce ([u'elle était au temps de saint Louis, ni ce cpiVlle était au temps de Louis XIV. La liberté du travail, aussi hien ([ue la complète liberté des travailleurs, sont entrées dans nos mœurs et dans notre droit; elles n'en sortiront plus. On ne verra pas le travail se replacer dans le régime restrictif des anciennes maîtrises; mais ce qui est de tous les temps, cVst le patronage charitable des classes dirij^cantes envers les classes ouvrières. » M. de Mun tenait le même langage. A l'en croire, il s'agissait de prendre \ aux corporations du moyen âge leur idée fon- j damentale, c'est-à-dire la solidarité chrétienne / entre le maître et l'ouvrier; mais les engage-/ ments réciproques devaient être « absolument libres ».

(> libéralisme ne dura point longtemps; mais on ménagea les transitions. On commença par dire * : « Point de corporations, sinon celles ([ui se seront formées d'elles-mêmes; une fois

1. Voir article de M. de Brédo, dans l'Association de rJéoombrc 1882.

qu'il y en aur.a de telles, nous verrons à demander pour elles des encouragements qui n'entament pas, qui fortifient, au contraire, leur autonomie; puis, si le mouvement se propage et si nous voyons que la plupart des métiers se reforment en corporations, alors la question d'obligation pourra devenir opportune ». 11 y a une fable où un berger, la flûte à la main, commence par inviter les poissons il se jeter aux pieds d'Amaryllis; mais quand il voit que les poissons n'accourent pas, il se décide à lancer le filet. Les corporations libres n'ont pas mis beaucoup d'empressement à se former : les bergers de VAssociation catholique ont alors mis de côté Tidée de liberté, et l'idée de contrainte a pris de plus en plus corps au milieu d'eux; du moins ont-ils réclamé pour les corporations de tels avantages, que l'existence fût rendue à peu près impossible à tous ceux qui voudraient vivre à Tétat d'indépendance. Quand on ne peut pas prendre les poissons au filet ou à Thameçon, il y a un autre moyen de s'en emparer, c*est de dessécher l'étang ou le cours d'eau dans lequel ils vivent. Dans le premier numéro de 1884, M. de la Tour du Pin-Chambly s'inspirait, j'imagine, de cette idée, car il prononçait une vive attaque contre les conceptions déjà vieillies, suivant lui, de la corporation libre, a Les disciples de Ch. Périn et de Le Play ne paraissent pas

soupçonner ia difFérence profonde qui doit

exister entre rassociation et la corporation

Ils ne paraissent pas assez comprendre qu'une corporation est une institution d'Etat^ placée en dehors du droit commun^ puisqu'elle ne saurait subsister qu'en vertu d'un droit propre, indépendant, une fois qu'elle est constituée, du bon vouloir des associés eux-niénies. La corporation libre, telle (ju'ils la prônent, n'est pas une corporation, mais une simple société. » Le vaillant écrivain ne peut prendre sur lui d'encourager ces simples sociétés; elles succombent inévitablement, dit-il, sous l'action de la liberté du travail. Si donc il y a un antagonisme entre la liberté du travail et la corporation, et si cette dernière est si nécessaire, <jue faire, sinon supprimer la liberté du travail? Et ainsi l'on arrive à cette formule : « Le régime corporatif, ayant pour base la corporation privilégiée ». Mais « des privilèges », il y en a de bien des natures. Ktre simplement reconnu ou « reconnu d'utilité publique », c'est déjà être en possession d'un privilège qui peut être, qui est presque toujours mérité et justifié; mais on va voir ce que demandent les partisans de la nouvelle corporation, et on jugera ce que devien<lrait avec eux la liberté des travailleurs cédant à la criminelle fantaisie de vouloir travailler chez eux, à leur mode et à leur idée.

« Notre système corporatif est libre, en ce

sens que personne n'est tenu d'y entrer; mais nous demandons pour ceux qui voudront collaborer avec nous, sur ce terrain de réorganisation sociale, des encouragements, des prérogatives et des garanties. Avant tout, ce qu'il nous faut, c'est une institution publique créant l'organisation corporative légale, une loi organique du travail établissant, dans chaque corps de métier, une corporation dans laquelle personne ne sera contraint d'entrer, mais qui sera investie de prérogatives légales, telles que : la représentation officielle du métier, le droit de faire des règlements applicables aux membres de la corporation et exécutoires après approbation, comme ceux des conseils municipaux, le droit d'avoir des apprentis, le droit de vote dans les élections, non seulement corporatives et professionnelles, mais encore politiques, le droit de désigner un certain nombre de membres pour les charges municipales, le droit de désigner les prud'hommes ; on pourrait même joindre à ces prérogatives de juridiction certains avantages fiscaux, tels que des dégrèvements de patente et l'affectation à la caisse corporative de certaines taxes, douanes et octrois. En résumé, la corporation, ainsi légalement reconstituée, jouirait d'un ensemble d'avantages exclusifs, ainsi qu'il en va, par exemple, en matière d'enseignement pour l'Université et les corps académiques qui, seuls, sont admis, à l'exclu-

sioii des établissements libres, niix faveurs et aux privilèges officiels *. »

Après avoir ainsi obtenu — peu fièrement — les faveurs et les privilèges, il ne reste plus qu'à s'aflranchir de la servitude, en accumulant les résultats des avantages exclusifs dont on a joui. C'est bien ce que deux ans après (15 mars 1887) dira hautement M. de la Tour du Pin- Chambly : « Une saine politi([ue sociale s'attachera sans doute à honorer, à développer les œuvres de charité. Mais elle ne se bornera pas à cela et tendra à promouvoir la i'ormation d'associations réellement sociales, c'est-à-dire formant des organismes parfaits de la société, voire même de petits Etats dans riùat. » C'est ce qui s'appelle ne pas reculer devant les mots et avoir le courage de son (q>inion. Kncore peut-on trouver <[ue l'auteur ne voit pas toute la beauté du svstème : non seulement les cor-

porations seront de petits Ktats dans l'Ktat, mais ce sont elles ([ui formeront le véritable État, et l'Ktat proprement dit dépendra d'elles. N'est-ce pas évident, puisqu'en dehors d'elles aucun travailleur libre ne sera plus ni électeur ni éligible, et que, non contentes d'être soustraites à des impots de droit commun, elles verront aflluer dans leurs caisses les produits de certains inq)ots payés par les autres?

1. Article de M. de Ségur-Lumuignon, dans \ Association catholique de juillet 1885.

Donc tout devra venir à elles, l'argent public comme l'argent privé. Tout capital sera pourchassé qui n'entrera point clans une corporation. Dites si aucun socialiste d'aucune école a jamais déclaré au capital une guerre aussi ouverte : « On caresse toujours Tidée de la corporation libre (vous voyez que nous sommes loin du point de départ), comme si l'obligatiou n'était pas le principe même du lien corporatif. Une corporation sans obligation est un couteau sans ressort, avec lequel on ne saurait porter un coup qui vaille à la domination du capital — comme il le faut pourtant M » Donc, les corporations seules pourront être riches et les patrimoines corporatifs remplaceront les banques et les caisses. C/est aux corporations qu'il faudra demander, en temps de crise, des subventions ou des emprunts, et ce ne sera pas seulement l'essor de l'industrie qui dépendra d'elles, ce sera la vie, ce sera la fortune publiques.

Voilà, ce semble, les ouvriers, membres des corporations, bien affranchis des exigences du capital et devenus maîtres et seigneurs. Ne pensons point à ceux qui voudraient conserver leur indépendance et qui ne le pourront pas;

1. Associalion catholique d'octobre 188.5. Ccl article avait d'abord eu pour titre : Le socialisme chrétien, titre que « certaines susceptibilités », dit la Revue, firent modifier dans le numéro suivant; on le remplaça par celui-ci : La question sociale chez les catholiques allemands.

LES DEnNIlcnES ECOLES.

ne songeons ([ul\ ces corporations mêmes que nous tenons pour légalement instituées, déjà riches et prospères. I/institution n'est pas sans soulever d'assez sérieuses difficultés.

Quels seront les rapports de la corporation tout entière et de ses chefs avec les ouvriers proprement dits? \. 'Association catholique et Y Œuvre des cercles tiennent à conserver des ouvriers et des patrons. Les patrons géreront leurs usines ou leurs ateliers selon les règles de la corporation; ils verseront une part de leurs bénéfices au patrimoine corporatif et feront du reste ce que bon leur semblera. Les ouvriers seront-ils admis à [larticiper à ces bénéfices? Cherche-t-on à leur faciliter les moyens d'arriver à un petit capital ou à devenir eux-mêmes <les patrons? C'est exactement le contraire que l'on veut et que l'on poursuit. La participation aux bénéfices est déclarée une a utopie socialiste ». L'ouvi'ier, certes, a des droits : il a droit au fover, il a droit à un salaire

proportionné aux besoins de sa famille, il a droit à l'ascension professionnelle, — mais le laissant dans sa profession et dans sa sphère ; il a droit enfin à une retraite. Mais de tels avantages demandent en retour que chacun demeure à sa |)lace, que l'ouvrier reste ouvrier et le patron patron. (( Prétendre eHacer ces distinctions sociales, c'est vouloir, nous affii-met-on, créer un ordre de choses contraire à

306 LE SOCIALISME CKHETIEN.

celui que Dieu a institué dans le monde, et dont l'observation des faits, aussi bien que la raison, démontrent la nécessité *. » La nécessité des distinctions sociales par la diversité des fonctions, tout le inonde l'admettra; mais ne joue-t-on pas ici sur les mots, et ne veut-on pas nous insinuer que quiconque est né dans une sphère y est et doit y rester par une destination spéciale de la Providence? Veux-je dire de mon coté que les chefs d'industrie devraient ménager eux-mêmes à leurs travailleurs les niovens de s'élever jusqu'à eux? Ortes non, rien ne les y oblige; ce que je veux simplement observer, c'est que la corporation obligatoire, ne laissant plus pratiquement à aucun travailleur le moyen de faire ses affaires lui-même, tend à perpétuer indéfiniment des castes immobiles et des classes fermées.

Mais ces corporations, à leur tour, elles formeront, en face les unes des autres, des personnalités distinctes et très souvent rivales. Rien de mieux, si chacun est libre, libre d'entrer dans une corporation, libre d'en sortir. Alors on aura les avantages de l'initiative individuelle fortifiés de ceux de l'association . Mais si la corporation est obligatoire et privilégiée, il faut que celui qui la rend obligatoire dise jusqu'où elle doit s'étendre et si telle profession

, y l. Régime du travail j avant-propos, ii.

LES DEnNIKRES ECOLES.

doit cil avoir une ou plusieurs, qu'il fixe ii chacune son champ d'action, ses privilèges, ses ressources, qu'il intervienne dans la concurrence qu'elles s(» font; à lui de dire, par exemple, en combien de corporations doit se constituer la filature, et si ceux (|ui mélangent la soie et le coton ne doivent |)as payeur une double amende, une amende ii la corporation de la soie et une amende à la corporation du coton, etc. C'est t(mte la série des demandes de monopole et des interdictions et des procès de Tancien régime, dont les corp<n>ations autrichiennes, on l'a vu, veulent déjà nous ramener la mode. Mais, des lors, Tintei-vention incessante de TKtat devient inévitable : qu'il soit un instant besogneux, il vendra sa protecticni ou sa tolérance. Quelle <jue soit celle des deux puissances qui remporte (mais il est impossible qu'à la (in ce ne soit pas TKtat) le publi<' sera toujours sûr d'avoir à subir une lvranni<'.

pour sortir de ces difficultés — et de quelques autres, — les socialistes chrétiens ou catholiques sociaux ont, à la vérité, un moyen qui, en théorie, est merveilleux. Tous les industriels seront chrétiens comme leurs ouvriers, et les irouvernements le seront aussi : tous

seront soumis à l'Kglise, et le Pape, devenu l'arbitre de tous les différends, les tranchera tous eonrorniément a la justice absolue et infaillible.

Dans ce point de vue nouveau, il est certain que le socialisme d'Etat est dépassé, et nous ne nous refuserons pas à dire ([u'il est corrigé et amendé. S'il nous fallait accepter un socialisme d'Ktat, nous raimerions mieux d'un Etat chrétien ([ue d'un Etat païen ou révolutionnaire. 11 n'y a rien de plus facile à concéder. D'autre part, les hommes de ÏAssorintion I catholique ont beau être attachés à la doctrine qu'ils appellent interventionniste, ntuis devons leur donner acte de leurs déclarations niultipliées, que, si l'Etat n'est pas aussi chrétien qu'eux, ils cessent de comptei* sur son action ; pour guérir les maux de la société. « L'Etat, i disent-ils * (entendez l'Etat réduit à ses propres forces), est impuissant à satisfaire le i)rolétariat. Il n'a pas la force morale nécessaire.... A l'Eglise catholique seule appartiennent les droits et les inovens de remettre toutes choses dans leur ordre et à leur place... » (sous-entendez par l'action docile des pouvoirs publics) *. Ce n'est pas seulement l'Etat proprement dit dont le rôle est subordonné à cette condition d'obéis-

Page 1