‹ Le socialisme chrétienChapitre 127 sur 133 · Notamment dans l'audience du 23 février · texte numérisé non relu

Notamment dans l'audience du 23 février

2. Léon XIII s'est expliqué plus d'une fois sur ce point : Les riches ont dans leurs richesses mêmes les moyens de faire respecter leurs intérêts et leurs droits. Il ne fout pas que In pauvreté soit un obstoclc à In revendication du droit

âge, la faiblesse et la mission toute domestique de la femme, le droit et le devoir du repos du dimanche. »

J*ai dit que, pour le reste, lo Pape s'en rapporte à la liberté. N'est-ce pas invoquer, en effet, la liberté que de réclamer d'abord la liberté de l'Eglise, ainsi qu'il suit : « Ce qui importe par-dessus tout, c'est qu'on laisse à l'Église la liberté de ressusciter dans les âmes les principes divins et d'étendre sur toutes les classes de la société sa salutaire influence ». C'est bien encore invoquer la liberté que de préférer, pour la défense de la société, les œuvres de charité aux lois civiles *, à la répression du juge, aux armes des soldats. Enfin estce l'esprit de réglementation et de privilège, ou est-ce le respect de la liberté qui prévaut dans cet appel à de nouvelles corporations : « Ce que nous demandons, c'est qu'on nous fasse revivre, au moins quant à leurs substances, dans leur vertu bienfaisante, et multiplier sous telles formes que peuvent leur permettre les nouvelles conditions des temps, ces corporations d'arts et de métiers qui jadis, informées de la pensée

du pauvre. S'il existe de ces obstacles, la loi doit s'appliquer ù les lever.

1. Dans son dernier discours aux pèlerins (octobre 1891), il a insisté de nouveau : « Il est certain que la question ouvrière et sociale ne trouvera jamais àe solation vraitf et pratique dans les lois purement civilef, même les iQCiil-. leures u.

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chrétienne et s'inspirant de la maternelle sollicitude de rËglise, pourvoyaient aux besoins matériels et religieux des ouvriers, leur facilitaient le travail, prenaient soin de leurs épargnes et de leurs économies, défendaient leurs droits et appuyaient, dans la mesure voulue, leurs légitimes revendications ».

La dernière encyclique, tout à fait complète et admirablement coordonnée, met à cet enseignement le dernier sceau.

/ Que le Souverain Pontife ait affirmé le droit / de propriété et de propriété individuelle, qu'il I ait mis en lumière le besoin que le capital et le travail ont Tun de l'autre, qu'il ait combattu les doctrines socialistes comme contraires au droit 1 naturel, tout le monde pouvait s'y attendre, car Pie IX déjà l'avait fait. L'originalité de la dernière encyclique nous parait être dans ce double souci qui l'inspire depuis le premier mot jusqu'au dernier : rappeler aux incroyants que sans religion la question sociale est inextricable ; rappeler aux croyants qu'il faut demander a l'État le moins possible, une fois qu'on a obtenu de lui « ce qui est nécessaire pour repousser les abus et écarter les dangers ». En d'autres termes, la religion veut-elle surtout apprendre aux hommes k obéir aux lois, et sontce les lois qui règlent la juste distribution des avantages humains? Ou bien les lois, qui s'en remettent a la liberté des conventions, doivent-

elles laisscM' ii la religion la liberté d'établir rharnionie durable des contractants par sa vertu morale et sa force de persuasion? La réponse nVst pas douteuse, a La question qui s'agite est d'une nature telle, dît Léon XIII, qu'à moins de faire appel à la religion et à rKglise, il est impossible de lui trouver jamais une solution efficace. » Kn effet, la propriété , privée est déclarée non seulement nécessaire, comme l'avait dit saint Thomas, mais de droit naturel (ce qui prouve que le Pape actuel admet qu'on puisse respecter le thomisme en le louant d'abord, mais aussi en le complétant). D'autre part, il est rappelé que a si c'est un devoir de donner de son superflu, c'est un devoir dont on ne peut procurer l'accomplissement par les voies de la justice humaine ». Comment donc obtenir que le propriétaire et le capitaliste n'attendent pas les menaces ou la guerre même pour se préoccuper des travailleurs? « En leur infusant l'esprit du christianisme », répond le Saint-Père. Logiquement, les communistes lui donnent raison, car ils ne veulent, disent-ils, entendre parler ni de charité ni d'espérances chrétiennes à trop longue ou trop incertaine échéance. Mais, comme c'est le droit de propriété qui fait les maîtres, les riches et les gouvernants, ils demandent la suppression de la propriété : avec elle disparaîtront enfin les gouvernants, les maîtres et les riches. L'Ktat ne

peut-il donc rien, et ne doit-il rien faire? Ce n'est certes point la la pensée de rencyclique : mais remarquons de quelle manière est présenté pour la première fois le rôle de l'État en ces matières : « L'Église estime que les lois et l'autorité publique doivent, avec mesure sans doute, et avec sagesse, apporter à cette solution leur part de concours ».

La formule générale est modeste; mais cette part de concours a besoin, ce semble, d'être précisée. C'est ce que n'avait jamais fait aucun document pontifical. Avec l'art des divisions qui caractérise la théologie, la dernière encyclique demande à l'État, en matière économique, huit services ou huit genres de concours bien comptés et soigneusement numérotés.

1® Ce qu'on demande d'abord aux gouvernants, c'est « un concours d'ordre général, d'où découle spontanément la prospérité publique.

Et il est évident que plus se multiplieront les avantages résultant de cette action d'ordre général, et moins on aura besoin de recourir à d'autres expédients pour remédier a la condition des travailleurs. »

2^ On demande ensuite à l'Etat d'ètro égal pour tous, et de favoriser ce qui peut servir au bonheur de tous. — C'est presque la définition même de la loi.

3* S'il doit protéger toutes les classes, l'État doit cependant une plus grande sollicitude aux

plus fuibles qui ne se font pas un rempart de leurs richesses. — Rien de plus évident chez des peuples chrétiens, qui, par exemple, entre un théâtre et un hôpital nécessaire ii construire, ; n'hésiteront point à donner la préférence à ce l

dernier, ou qui, transformant une capitale, \ / ■ n'iront pas accumuler tous les travaux dans les parties riches, mais tiendront à assainir les parties pauvres, et ainsi de suite.

4° 11 faut écarter avec sagesse les causes de conflit qui amènent les grèves. — Il est, en effet, des causes qui tiennent à des abus personnels dont la justice doit connaître, ou à des excès de zèle administratif qu'il est prudent de réprimer, ou à des lacunes qu'il y a lieu de combler dans la législation industrielle : mais il en est surtout (et le Pape ne les oublie pas) qui tiennent aux encouragements imprudents des hommes politiques et à la mollesse des fonctionnaires.

5® Il faut que tous s'entendent pour assurer à chacun le repos du dimanche.

6® Nul homme ne doit excéder ses forces dans le travail, et nul ne doit demander à un de ses semblables ce que celui-ci ne peut lui donner sans s'épuiser. Mais si les forces sont diverses, il est une règle qui doit être « observée strictement » : l'enfant ne doit (( entrer ii Tusine qu'après que Tâge aura suffisamment développé ses forces physiques, intellectuelles et morales »•

1^ li faut que la fixation d*iiu juste salaire, capable de faire subsister l'ouvrier sobre et honnête, ne soit pas à la merci d'un seul homme. Mais « de peur que les pouvoirs publics n'interviennent inopportunément, vu surtout la variété des circonstances, des temps et des lieux, il sera préférable qu'en principe la solution soit réservée aux corporations ou syndicats ». 8** 11 faut que la propriété privée ne soit pas épuisée par un excès de charges et d'impôts.

Voilà la liste complète de tout ce que l'encyclique demande à l'État pour améliorer par son action la condition temporelle des ouvriers. Je n'ai pas besoin de dire — tout le monde l'a vu — qu'elle est encore plus remarquable par ce qu'elle ne dit pas que par ce qu'elle dit, et qu'au milieu des controverses contemporaines elle a su garder sur les imprudences de plusieurs catholiques un silence bien éloquent. Les grandes formules, nettes et décisives, ne manquent pourtant pas; car, à propos des lois, il est dit : « Celles-ci ne doiifent pas s'avancer ni rien enlre^ prendre au delà de ce qui est nécessaire pour y réprimer les abus et écarter les dangers ». Pour ; les corporations, il n'est demandé aucun privi- \ lège. En voici la raison :

I a 11 n'est pas au pouvoir de l'État de leur

Vdénier l'existence. » A elles de revendiquer leur

place, selon leur droit; et que « la prudence

préside toujours à leur organisation » ! Leur

prospérité viendra d'elles-mêmes. « Que VEtat protège ces sociétés fondées selon le droit; que^ toutefois, il ne s'immisce point dans leur gou-^ çernement intérieur et ne touche pas aux ressorts internes qui leur donnent la {fie : car le moui^ement s^ilal procède essentiellement d'un principe intérieur et s'éteint très facilement sous Faction d*une cause externe, » Aucun commentaire, aucune distinction, ne peuvent dénaturer Tesprit de ces déclarations ni celui de la conclusion suivante : « Vous voyez, vénérables Frères, par qui et par quels moyens cette cause si difficile demande à être traitée et résolue. Que chacun se mette à la part qui lui incombe, et cela sans délai, de peur qu'en différant le remède, on ne rende incurable un mal déjà si grave. Que les gouvernants fassent usage de l'autorité protectrice des lois et des institutions; que les riches et les maîtres se rappellent leurs devoirs; que les ouvriers, dont le sort est en jeu, poursuivent leurs intérêts par des voies légitimes, et puisque la religion seule, comme nous l'avons dit dès le début, est capable de détruire le mal dans sa racine, que tous se rappellent que la première condition à réaliser, c'est la restauration des mœurs chrétiennes, sans lesquelles même les moyens suggérés par la prudence humaine comme les plus efficaces seront peu aptes à produire de salutaires résultats. ')

Je ne crois pas que dans la chrétienté aucun esprit sans préventions ait pu se tromper sur la portée d'un tel langage. Mais. déjà, comme après toutes les grandes manifestations pontificales, les ardents distinguent. Ils forcent le sens des mots. Ils déclarent que la question d'application

\ reste entière, que c'est d'une question de fait et d'opportunité qu'il s'agit. Ils trouvent donc <K opportun » de dénoncer ce prétendu fait, que la propriété financière et la propriété industrielle, au même titre que jadis la propriété féodale et la propriété ecclésiastique, « excitent les passions irritées par d'insupportables abus ^ ». On fait des éditions de l'encyclique précédées . d^un commentaire qui la dénature avec une incroyable naïveté. Alors, par exemple, que Léon XIII exprime cette vérité si simple et si féconde (comme le bon sens) qu'un État qui gouverne bien — entendez évidemment un Etat qui maintient la paix, l'ordre, la justice, le commerce, une bonne administration des finances, fait de bonnes lois... — n'a que rarement besoin d'intervenir dans les cas particuliers, le commentateur qui veut jouer au Savonarole voit dans ce texte pontifical un appel k un

1. Cette phrase est empruntée ù la brochure : Quelques mots d'explication. La revue le XX* Siècle ne s'en tient pas, eUe, à cette tactique. Elle persiste (juiUet-août 1891) à soutenir que la propriété foncière est une simple création des lois civiles et non une institution de droit naturel. Là, l'opposition à Tcnéycliquc est flagrante.

« niuximum d'organisation sociale! » On feint d'oublier que ce que le Pape demande avec raison dans l'organisation des Ktats , c'est la qualité beaucoup plus que la quantité des mesures organisatrices. Oublie-t-on pareillement le sens trop clair que Louis Blanc, Proudhon et tous leurs disciples ont donné au fameux mot d' « organisation du travail »? Dans tous les cas, il est évident qu'on s'en inspire. (!!ar, après avoir fait rentrer dans la justice tout ce que les catholiques attribuaient jusqu'alors à la charité, le commentaire émané de V Association catholique ajoute qu'on ne persuade pas aux hommes d'être justes, mais qu'on les y contraint. Puis il revient à ridée de la corporation, chargée d'assurer ce fameux maximum d'organisation industrielle et de contraindre les hommes au respect de toute la justice. (l'est alors qu'il s'écrie : a Qu'on y prenne garde, la corporation a beau être libre et volontaire dans sa formation, on se rira de ses règlements, et le hxit que l'on poursuit ne sera jamais atteint si on ne l'arme pas d'un pouvoir efficace, non seulement à l'égard de ses membres, mais aussi à l'égard des membres de toute la profession. Bref, la corporation fait les règlements nécessaires et l'Etat les A0//10logiie. Entendre d'une autre manière le système préconisé par le Pape, ce serait, qu'on me pardonne le mot, un défaut complet de suite et de

logique dans les idées. » L'auteur de ces paroles a sans doute plus d'un titre à faire valoir au pardon qu'il sollicite, mais s'il a la prétention de naviguer « de conserve » avec le Pape, on ne peut s'cmpècher de lui dire qu'il fait plutôt l'efTet d'un torpilleur attaché par mégarde aux flancs d'un navire ami.

Ces tentatives dureront-elles? Elles se sont préparé à elles-mêmes de très commodes et très honorables occasions de retraite dans les difcultés mêmes de leurs tentatives : car celles-ci demandent, comme on sait, la conversion préalable de tous les peuples et l'entente fraternelle de tous les gouvernements. Il est donc fort possible qu'on voie bientôt ces chevaliers rentrer sous leurs tentes en accusant la lâcheté des législateurs et la perversité du genre humain. Peu importent, d'ailleurs, les illusions toujours renaissantes de certains groupes : depuis les déclarations répétées de Léon XIII, on ne peut plus accepter qu'il y ait un socialisme chrétien : voilà le résultat à retenir.

Celui qui dans l'encyclique Immortale Dei a tenu à rappeler le mot de saint Augustin, « l'homme ne peut croire que de son plein gré », et a ajouté : « c'est la coutume de l'Eglise

Ide veiller avec le plus grand soin à ce que nul ne soit forcé malgré soi d'embrasser la foi • catholique », celui-là ne veut pas davantage qu'on essaye de rendre les hommes sages,

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économes et égaux malgré eux. Il l'ait appel à ! Tesprit d'asaociatiou, mais d'association libre :/ c'est là le point de ralliement où peuvent eoil^ verger et s'unir des forces trop souvent disséminées. Dans un passage de cette étude, nous reprochions à toutes les iormes du socialisme de rêver toujours d'égalité factice, de rapproche- •ments contraints et forcés, d'organisation imposée. Mais il faut le reconnaître, il est aussi des inégalités qui sont factices, il y a des éloi- /

gnenients (|ui sont ccmtraints et forcés, il y a des dés(»rganisations et des dissolutions qui sont imposées par une autorité imprévoyante ou tyran nique, (^est lit ce que tous les hommes de religion et de liberté doivent s'accorder à conil)attre. Que les champions de l'action sociale «lu christianisme regardent donc de ce côté.

()u'ils défendent la liberté de leurs crovances et celle de leurs fondations. Qu'ils réclament la liberté de se réunir et qu'ils protestent contre les hiis d'arbitraire et d'exception qui la restreignent. Qu'ils revendiquent pour leurs sociétés charitables l'exercice de droits qu'on ne dénie et qu'on ne mesure à aucune grande famille financière, à aucune compagnie industrielle, à aucune banque internationale ou nationale.

». QuîAi lieu d'accroitre sans cesse les prérogatives de l'Ktat pour lui demander ensuite un partage contraire à l'esprit de l'Kvangile et destiné à des refus dédaigneux, ils s'appliquent

à obtenir le respect de leurs œuvres. Qu'ils essayent de relever celles qu'on a frappées injustement; qu'ils défendent celles que Ton menace; qu'ils s'appliquent surtout à sauver celles qui périclitent, et qui ne périclitent le plus souvent que par ignorance ou par mépris des véritables conditions de la vie sociale. Cela est-il du libéralisme chrétien? Si le mot prête ici à la controverse, laissons-le, et disons : c'est du christianisme tout court, c'est le christianisme dégagé de certaines subtilités de la scolastique, de beaucoup de platitudes de l'ancien régime, de beaucoup d'utopies et de passions des temps nouveaux : c'est le christianisme repl.icé dans l'unité de sa tradition, depuis la Bible et les Pères de l'Eglise jusqu'à la dernière encyclique de Léon Xlll.

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