Cité de Dieut xiv
individuelle. C^est ce point curieux de l'histoire des idées humaines que je voudrais expliquer avec quelque ensemble et quelque suite.
Dans la multitude des hérésies qui ont divisé les premiers siècles de TEglise, il en est dont rimportance prime de beaucoup celle des autres. Je n'ai pas à parler des deux grandes hérésies théologiques : Tarianisme, qui, niant la divinité de Jésus-Christ, faisait tomber d'un seul coup tout l'édifice de la religion nouvelle, et le pélagianismc, qui, affranchissant complètement la liberté humaine de l'action de la grâce, compromettait tout aussi gravement la religion proprement dite. A côté de ces deux hérésies, que j'ai qualifiées de théologiques, s'en développèrent deux autres qu'on peut appeler surtout métaphysiques : c'était l'hérésie des gnostiques et celle des manichéens.
L'une et l'autre avaient leurs racines dans des doctrines antérieures même au christianisme, dans un fond obscur et changeant où avaient survécu bien des idées pythagoriciennes, où un platonisme dégénéré était venu rejoindre mainte rêverie orientale et, avant tout, le dualisme d'Ormuz et d'Ahriman. Habitués k prendre des idées et de prétendues explications partout où ils en trouvaient, les docteurs de cette philosophie ou de cette religion avaient participé au grand mouvement d'idées qui devait produire l'école Alexandrine. Ils avaient également pris
connaissance du christianisme, y voyant une religion comme une autre : ils s'étaient emparés de quelques-unes de ses traditions et d*un certain nombre de ses dogmes, y avaient vu des allégories qu'ils interprétaient à leur manièi'e et qu'ils mêlaient a leurs systèmes. Ce tout ou plutôt ce mélange informe fut appelé la Gnose ou la Connaissance; ses représentants en effet prétendaient donner la connaissance par excellence, la connaissance spirituelle, définitive et absolue, de ce que les autres hommes entrevoyaient à peine sous les voiles de Tallégorie.
Je n'ai pas a refaire ici l'histoire de la gnose ni à rechercher l'enchaînement de toutes ses théories. Je voudrais simplement montrer qu'elle enseigna le communisme, que ce ne fut point par hasard, accidentellement, et que les Pères de l'Eglise ne se trompèrent pas en condamnant tout à la fois ce communisme et les doctrines philosophiques dont il paraissait être, dont il était la conséquence.
La plupart des gnostiques, à commencer par Simon le Magicien, professaient la croyance à une rédemption ou délivrance. Il s'agissait pour eux de délivrer l'esprit des liens de la chair ; car l'esprit malheureusement avait subi une incarnation. On voit déjà comment et dans quel sens ils prenaient les mots de la religion nouvelle pour recouvrir leur vieux fond d'idées pythagoriciennes , platoniques et orientales. Mais ce
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qui achevait de dénaturer le sens de ces deux grandes expressions, c'est que si la rédemption, comme ils Tcntendaient, était une conséquence de rincarnation des êtres, celle-ci à son tour n'était qu'une suite fatale ou qu'un moment de V émanation universelle.
Cette doctrine ^ de l'émanation ne laissait plus subsister, cela va de soi, la divinité personnelle et libre. Le Dieu d'où tout sort nous est donné non seulement comme un Dieu ineffable, mais comme un Dieu qui n'est rien, un Dieu qui (( n'est pas ». Comment donc, si aucune raison et aucune volonté n'a présidé à la formation des mondes, y a-t-il quelque chose de bon et quelque chose de mauvais? Passons sur cette difficulté. Les gnostiques veulent pourtant expliquer le mal ; c'est même là une de leurs grandes préoccupations. Ils l'expliquent en disant que les esprits, formés par les premiers mouvements de l'émanation universelle, ont perdu leur pureté originelle en tombant dans des corps humains (quelques-uns ont spécifié que c'était tout d'abord dans des corps de femmes). Il s'ensuit que toute vie terrestre, toute humanité, toute chair, toute procréiition, toute possession, sont mauvaises en soi : la délivrance doit consister dans un
1. Parmi les traraux les plus récents, Toir le Gaosticisme égyptien^ thèse de M. Amélineau, Paris, 1887, et une étude de M. Ad. Franck, dans ses Nouveaux Eêsaiê de critique philoêophique. J'ai consulté aussi les Leçonê d'histoire ecelétias^ tique de M* l'abbé Duchesne.
afTranchissemcnt progressif de tous ces maux. C^est là, dira-t-on, du faux platonisme, du platonisme mutilé de ses plus belles parties et exagéré dans ses mauvaises, c'est là du panthéisme, du bouddhisme, du pessimisme! Oui, c'est un peu de tout cela, et avec les contradictions singulières qui ont toujours frappé les interprètes impartiaux de toutes ces doctrines.
Chez les gnostiques, comme chez beaucoup de pessimistes et de faux mystiques^ on a relevé tour à tour une immoralité systématique et révoltante, puis une aOectation d'austérité et de continence qui, chez quelques-uns, chez beau-* coup même, si Ton veut, était sincère. La théorie des divers degrés de la chute dans la matière et des divers degrés de l'ascension vers l'esprit pur se prête à bien des compromis.
L'émanation est fatale, et il semble fort qu'elle ait des lois nécessaires. Les généalogies de toute espèce qui fourmillent chez les gnostiques nous font voir les phases successives de l'incarnation de plus en plus matérielle et de plus en plus mauvaise. Peut-on résister à cet entraînement universel? Est-il possible de troubler par un effort tout individuel la hiérarchie des existences? L'un des plus célèbres gnostiques, Yalentin, classe les hommes en pneumatiques, en psychiques et en somatiques. Les pneumatiques ne pèchent jamais, quoi qu'ils fassent, parce que chez eux domine l'esprit pur. Quant aux soma-
tiques, ils ne pèchent pas non plus, en ce sens que tout ce qu'ils font de matériel et de mauvais est inévitable : il faut que la matière qui est en eux s*use, pour ainsi dire, et s'épuise. Aux premiers la doctrine permet de se laisser vivre sans vains scrupules; aux derniers il n'y a rien à prescrire. C'est pour les psychiques seulement qu'il y a lieu de ménager toute une série de transformations par des états tendant à l'affranchissement définitif.
On comprend ce qu'il pouvait se glisser dans de pareilles théories d'interprétations faciles. Chacun n'était-il pas maître, en somme, de se dire que les jouissances de la chair étaient pour lui sans conséquence ou irrésistibles? deux moyens également commodes de s'y abandonner sans remords. Il ne s'agit pas ici de faire de procès de tendance rétrospectif. Bien des gaostiques pouvaient être d'excellentes gens. Mais comment juger avec indulgence des théories qui, passant de Yalentin à Carpocrate, autre gnostique non moins fameux, ont dû être jugées de la façon suivante : « L'indifférence des actes est déjà une idée subversive de la morale ; mais le système de Carpocrate ne s'arrête pas là : il renchérit encore sur le facile système de Yalentin. Valentin permet l'immoralité : Carpocrate l'impose, il en fait une condition de salut. Les âmes n'arriveront à la béatitude, c'est-à-dire à l'affranchissement des puissances créatrices
que lorsqu'elles auront parcouru tout le cycle des actes possibles. C'est la-dessus qu'elles seront jugées : toute âme à qui il reste encore un crime à commettre doit transmigrer dans un autre corps jusqu'à ce qu'elle ait épuisé la série des iniquités accessibles h la nature de rhomme *. »
Cette condamnation de la matière sous toutes
ses formes humaines et sociales, ce mépris de l'incarnation par les femmes, aboutissaient aisément à un communisme absolu. Les Pères de l'Église nous ont conservé à ce sujet des textes dont la clarté ne réclame aucun commentaire.
Tel est celui d'Epiphane, fils de Carpocrate, texte souvent cité et très digne de l'être * : « La justice, c'est l'égal partage de tout avec tous les
1. Abbé Duchesne, loc, cil,^ p. 155. Cf. Amélineau, thèêe citée, p. 162.
2. Voir saint Irénée« Appendice^ édit. Hignc, col. 1266 et suiy., et Clément d'Alexandrie, Stromaia, m, 2. — Le texte donné par Clément ne diffère de celui de saint Irénée qa'en ce qu'il est plus étendu et plus complet. — Il parait qu'un journaliste connu, Eugvne Pelletan, dans des articles du Siècle^ attribua jadis à Clément lui-même ce texte d'Epiphane! Ainsi se démontrait le communisme des Pères ! Cette dernière erreur, comme celle qui donne si souvent pour authentique le faux texte du pape saint Clément, devrait rendre les écrivains sérieux plus circonspects et leur donner l'idée de vérifier leurs citations. Il est regrettable, par exemple, qu'un livre tel que celui de M. Espinas (Histoire des doctrines économiques) croie pouvoir fonder toute une théorie historique de l'enseignement des Pères de l'Église, sur des mots isolés ou tronqués dont il dit seulement que tel auteur les a cités, « sans indiquer les sources ». Cet auteur avait pris ces prétendues citations dans des brochures de quatrième ordre parues avant ou pendant la crise de 1848.
étres^ et le soleil luit également pour tous. Mais comme Ta dit Isidore ^, ce sont les hommes qui ont violé la loi de Dieu et sa justice en introduisant par leurs lois le tien et le mien Ces lois
ont fait que les hommes n'ont plus joui en commun ni de la terre, ni des diverses propriétés, ni du mariage. Dieu avait fait les vignes communes à tous; car elles ne repoussaient ni Toiseau ni le voleur : il en était de même du blé et de tous les autres fruits. C'est la violation de cette communauté qui a fait le voleur de troupeaux et le voleur de fruits. Lorsque Dieu avait fait toutes choses communes à tous les hommes, lorsqu'il avait uni le mâle et la femelle en toute communauté, n'avait-il pas établi que la communauté dans l'égalité était la vraie justice? Mais ceux qui sont nés de cette communauté ont rejeté celle à qui ils devaient la naissance. »
Telle est la profession de foi dont le plus récent historien du gnosticisme a pu écrire * : « La doctrine d'Epiphane n'est que la conséquence logique, directe, des principes posés par Basilide lui-même ». (Basilide est un des premiers chefs de la secte.) Le même historien a pu franchir les siècles et trouver dans notre époque une déclaration qui, en bien des points, se rapproche étonnamment de celle des gnostiques. « Qu'est-ce donc que pratiquer la jus-