S. Luc, IV
3. Voir les cinq Hyres de TertuUien contre Marcion, Cf. Tillemont, t. II.
niste, comme celles dont nous venons de prendra connaissance. Mais toute la tradition les rattache à lu gnose, simplifiée, il est vrai, dégagée des généalogies allégoriques d^êtres abstraits, plus remplie de textes évangéliqucs, s'efforçant aussi de se rapprocher de la hiérarchie ecclésiastique et de gagner la confiance populaire par l'étalage d'une austérité réelle. Ils professaient que la création est l'œuvre de deux principes opposés, l'un créateur des esprits (c'est le Dieu bon), l'autre créateur des corps (c'est le Dieu mauvais). A cet antagonisme des deux divinités correspondait pour eux l'antagonisme de l'Ancien et du Nouveau Testament, le premier asservissant les hommes au culte des biens temporels, le second annonçant rafTranchissement des âmes. Mais pour que cet affranchissement fût réel, il fallait, autant que possible, exterminer la chair, pratiquer un ascétisme rigoureux et enfin s'abstenir du mariage; car le mariage est ce qui perpétue l'œuvre détestable du Dieu méchant.
Vues de loin — et les innombrables fantaisies des sectes particulières négligées, — toutes ces doctrines forment un ensemble et comme une masse où s'aperçoivent aisément les points saillants que voici : préoccupation grave à l'endroit du problème du mal, tendance à résoudre la difficulté par l'imagination plutôt que par la raison , spiritualisme exagéré , pessimisme à
LA TRADITION. — LES HéEÉSIES. 99
l'égard du monde, désir immodéré de faire l'ange.... Par une apparente contradiction (destinée à se renouveler souvent encore^ cette condamnation théorique de la chair en entraînait la réhabilitation pratique. Beaucoup, en effet, se disaient : « Â quoi bon tant de précautions et tant de respect pour un corps qui ne vaut rien '? Laissons-lui faire ce qu'il veut ! A quoi bon se réserver la possession jalouse d'une femme pour assurer, avec la famille, la perpétuité physique d'une race maudite? A quoi bon respecter une prétendue propriété qui accumule et qui développe de faux biens? Que le vol ou plutôt que le communisme absolu montre donc à tous le peu de cas que nous devons faire de ces richesses menteuses ! » Tout cela est très logique.
Les marcionites et les ébionites passèrent; mais leurs idées, jointes à beaucoup d'idées gnostiques, devaient revivre, et pour longtemps, dans la doctrine des manichéens.
Le mal est une chose positive, — le mal émane d'un principe spécial, — le mal réside essentiellement dans la création physique, et tous les corps ont été formés par le mauvais principe : tel fut le fonds doctrinal commun des soixantedix sectes dans lesquelles se distribua, dit-on,
1. C'est exactement riiiTersc de ce que dit saint Paul : « Ne saTez-Toas pas que vos corps sont les membres du Christ?... Vous a\et été achetés à haut prix. Glorifies et portez Diea dans vos corps. » (I** aux Corinth., vi, 15, 20.)
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100 LE SOCIALISME CHRéTIBN.
le manichéisme. Héritiers de vieilles doctrines orientales et, pour préciser, de doctrines persanes, les manichéens essayèrent aussi de s'introduire dans la religion chrétienne : ils prétendirent même la comprendre et Thonorer mieux qu'on ne le faisait en dehors d'eux. Ils comptaient d'abord au profit de leurs idées tout ce que l'Évangile disait du démon. Puis ils accusaient le plus fortement possible l'opposition que les marcionites avaient déjà cru voir entre l'Ancien et le Nouveau Testament: c'est même sur ce dernier point que les Pères les ont le plus souvent combattus. J'ai cité plus haut un passage de saint Cyrille que plusieurs commentateurs, ai-jc dit, ont cru dirigé contre les ébionites. D'autres l'appliquent aux manichéens. En tout cas, ce sont bien les manichéens que vise saint Epiphanc quand il défend contre l'hérésie, non pas l'identité absolue, mais l'accord des deux Testaments. « Les manichéens, dit-il ^ prétendent que le premier indique la richesse comme un don de Dieu et un signe qu'on est aimé de lui, tandis que le second loue et recommande la pauvreté. » Mais il n'y a dans les textes sacrés aucune contradiction. « Les hommes qui possèdent justement peuvent être pauvres en esprit, s'ils ont la modération et l'humilité. Dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testament, le
1. S. Epipbane, Ad hseretett ii, 66. Édit. Migne, t. II, 155.
pauvre est félicité pour sa piété, le riche pour sa justice. »
L'effort principal des Pères tend donc à bien démontrer, contre les partisans du manichéisme, que rien n'autorise à partager la création en choses naturellement bonnes et en choses naturellement mauvaises. Pour un observateur très superficiel, il peut sembler qu'hérétiques et orthodoxes s'entendent au moins dans l'éloge de la virginité et dans celui de la pauvreté. Mais saint Augustin marque avec une énergie, on est tenté de dire avec une violence heureuse, le dissentiment qui sépare la fausse doctrine de la véritable : « Ni la virginité ni la pauvreté ne sont des choses bonnes en elles-mêmes ; elles ne sont bonnes que si elles sont dirigées avec rectitude vers une fin raisonnable. La mule aussi est une vierge! [Muhi quoque virgo est!*) » C'est bien encore aux manichéens qu'il s'adresse expressément et directement dans son opuscule sur les mœurs de l'Église catholique * : « Pourquoi venez-vous imposer au monde en disant que ceux qui sont fidèles et qui ont été renouvelés par le baptême ne doivent ni se marier ni pos^ séder des terres, des maisons ou de l'argent? Saint Paul permet de le faire!... Ne dites donc plus qu'il est permis aux catéchumènes d'user de leurs femmes et qu'il ne l'est pas permis aux