Malebranche, Traité de morale^ 2^ partie, chap. xiii
2. Il en donne une toutefois et qui est bien de ce que j'ai appelé un théologien d'ancien régime : c'est que les privilégiés, dans un Etat, sont ceux qui touchent de plus près par leur naissance ou leurs emplois ù la personne du prince.
société humaine, livrées à leurs propres forces, il n'y a que « de la boue et de la boue ». Si donc les uns se plaignent de voir fondre sur leurs seules épaules tout le fardeau des misères ; « s'ils en murmurent contre la Providence divine, Seigneur, permettez-moi de le dire, ce n'est pas sans quelque couleur de justice; car étant tous pétris d'une même masse et ne pouvant avoir grande différence entre de la boue et de la boue, pourquoi verrions-nous d'un côté la joie, la faveur, l'adluence et de l'autre la tristesse, le désespoir et l'extrême nécessité, et encore le mépris et la servitude? » (c L'explication, ajoute Bossuct, ne peut être que surnaturelle! » Soit! mais quelle est cette explication? I/Église de Dieu renverse tout l'ordre humain. Le monde donne tous les privilèges aux riches ; l'Église donne tous les privilèges aux pauvres. A ceux qui n'ont rien, le royaume! à ceux qui pleurent, les consolations! à ceux qui ont faim, la nourriture! à ceux qui souffrent, la joie éternelle ! Et nous aboutissons à cette conclusion : « Donc, ô pauvres, que vous êtes riches! mais, ô riches, que vous êtes pauvres! » Certes, entendu avec les restrictions nécessaires, ce texte est bien beau, et on ne peut refuser son admiration à une éloquence qui réussit h consoler ainsi les pauvres au point d'épouvanter les riches. « Si tous les droits, si toutes les grâces, si tous les privilèges de l'Evangile vont aux pauvres de Jésus-Christ, ô riches,
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que VOUS reste-t-il et quelle part aurez- vous dans sou royaume? » Ce n'est donc pas une crainte paradoxale que la crainte de voir le problème plutôt retourné que résolu. Bourdaloue n'en at-il pas le sentiment lorsque, dans son sermon sur les richesses, il annonce textuellement qu'il va prêcher « pour que les riches ne perdent pas si aisément toute espérance ' ». Mais où donc est pour les riches le remède et le salut? Se faire pauvre, ou se faire les serviteurs des pauvres, afin que ceux-ci les introduisent dans le royaume qui n'est qu'à eux.
Si la scission entre la raison et la puissance était la loi déGnitive de la terre, si la société temporelle était vraiment immobilisée dans cet état d'injustice par une nécessité invincible aux moyens humains, il n'y aurait rien a objecter ù ces éloquentes prédications. Mais ne suffit-il pas de dire qu'elles seront toujours a méditer dans les cas inévitables et nombreux où l'injustice aura triomphé aux dépens de la vertu méprisée et appauvrie? Faut-il donc croire que le chrétien doive traverser le monde sans chercher à y réconcilier la force et la raison, à y purifier la boue, à y diminuer les injustices, à abréger la distance qui sépare les pauvres des riches, a
1. Dans son sermon sur l'aumùne (f* partie). Bourdaloue revient sur l'inég'alité actuelle, suite inéTÎtablc de la perte de l'innocence première. Il l'explique sans appareil théologique, avec son bon sens pénétrant et sa profonde connaissance du cœur humain.
Ihk LE SOCIALISME CHRETIEN.
empêcher enfin qu'on ne les mette partout, dans cette vie comme dans Tautre, h deux pôles infiniment éloignes? Le moment ne tardera pas à venir où Ton posera cette question ; et alors (ce sera le péril) on disjoindra ces deux ordres de propositions que les théologiens ou les sermonnaires du siècle de Louis XIV avaient essayé de lier Tun à Tautre. Vous dites que la société actuelle n'est que de la boue, que la loi qui la régit est la loi des brutes, que c'est la force qui se donne des airs de justice, pour suppléer à la justice qui n'a pas la force? Concedo, Vous prétendez que, tant que nous sommes sur terre, il faut se résigner à cet état de choses, dans la crainte de maux plus grands? Nego. Cette petite discussion scolastique, passant de la controverse à Tactc, c'est la Révolution française!
Allons-nous trouver maintenant quelque doctrine à la fois chrétienne et socialiste, formant source ou afQuent du grand fleuve révolutionnaire? On en jugera dans quelques instants. Je dirai d'abord que, dans le groupe même dont je viens de parler, il y a eu des tentatives qui peutêtre eussent endigué le flot, si elles eussent été mieux secondées. On a vu les paroles de Bos-
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suet prédicateur. Mais un prédicateur n*est pas, comme on dit de nos jours, un publicistc. Il se met en présence du fait social tel qu'il est, et il indique les moyens surnaturels d*en tirer parti pour le salut. Quand Bossuet composait des traités de politique à Tusage du jeune Dauphin, il se croyait en droit de parler autrement. Et ici quelles sont les sources où il puise? L'Lcri* ture sainte, les Pères deTÉglise et saint Thomas. Je ne veux point risquer de paradoxe et transformer Bossuet en précurseur des théories libérales. Mais je ne puis m^empêcher d*admirer une fois de plus combien les condamnations, une fois prononcées, sont difficiles à réformer. Comme beaucoup d'autres, j'ai passé vingt-cinq ans de ma vie d'homme sans ouvrir la Politique tirée de l'Ecriture sainte^ et j'ai vécu sur la légende qui représente cet ouvrage comme le code du despotisme. Je l'ouvre aujourd'hui, et assurément j'y trouve l'éloge de la monarchie héréditaire, le gouvernement le mieux fait, dit Bossuet, pour « éteindre les partialités ». Mais où ce régime est-il donné comme étant de droit divin? Je cherche, et voici ce que je trouve : « Il n'y a aucune forme de gouvernement ni aucun établissement humain qui n'ait ses inconvénients, de sorte qu'il faut demeurer dans l'état auquel un long temps a accoutumé^ le peuple.
1. Bossuet était assez psychologue pour saToir qu'en fait d'habitudes le temps, quelle que soit ton action, ne fait pat
C'est pourquoi Dieu prend en sn protection tous les gouvernements légitimes, en quelque forme qu'ils soient établis. » Mais gouvernement « légitime », que veut dire ce mot? Il a la même origine que le mot loi ; et comme lui il éveille dans l'esprit ridée d'une chose qu'on ne peut violer sans injustice et sans déraison. Reportons-nous donc à ce que Bossuet dit de la loi : « Pour entendre parfaitement la nature de la loi, il faut remarquer que tous ceux qui en ont bien parlé Font regardée dans son origine comme un pacte ou un traité solennel par lequel les hommes conviennent ensemble, par l'autorité des princes, de ce qui est nécessaire pour former leur société ' ». On peut relire ces paroles : le texte est exact, il est bien de Bossuet. Il est vrai qu'il ajoute : « On ne veut pas dire par là que l'autorité des lois dépende du consentement et acquiescement des peuples ; mais seulement que le prince, qui d'ailleurs par son caractère n'a d'autre intérêt que celui du public, est assisté des plus sages têtes de la nation et appuyé sur l'expérience des siècles passés ' ». On ne pouvait en effet s'at-
tout. Il y a des habitudes qui s'implantent plus vite et plus profondément que les autres, suivant la préparation, la prédisposition, les circonstances. Il y a d'autres habitudes contre lesquelles on est toujours prêt ù réagir.