‹ Le socialisme chrétienChapitre 93 sur 133 · Le Peuple du 21 avril · texte numérisé non relu

Le Peuple du 21 avril

Kn matière do religion, la plupart des socialistes sont mystiques et une foule de catholiques sont socialistes. » Cette observation, lancée d'assez mauvaise grâce, ne suilisait pourtant pas. On le travaillait à son tour et, dans son propre camp, on lui demandait compte de ses croyapces personnelles. On le sommait d*abord d'affirmer sa croyance en Dieu, et cela même lui était — pour cause — assez difficile. Voici ce que, le 6 mai 1848, il répondait a ces instances : « Mes amis me prient, dans Tintérêt de nos idées communes et pour ôter tout prétexte à la calomnie, de faire connaître mon opinion sur la Divinité et la Providence et, en même temps, d'expliquer certains passages du Système des contradictions que les Tartufes réactionnaires ne cessent, depuis un an, d'exploiter contre le socialisme auprès des âmes simples et crédules Je me rends à leurs sollicitations. » La

satisfaction ([u'il donnait à ces sollicitations était médiocre. Il exposait à sa manière que le mot athéisme était aussi obscur et aussi mal compris que le mot Dieu, que le catholicisme était de Talhéisme et que Bossuet était athée : rien de plus clair, puisque niTun ni l'autre ne croyaient au vrai Dieu, le Dieu de Proudhon. Lorsqu'il se voyait dans la nécessité de ménager un peu plus <( les âmes simples et crédules », il essayait d'esquiver les difficultés par des distinctions entre la relijîfion et le symbolisme, entre la lettre

el Tesprit, entre la prophétie des rêrormes et la réalisation pratique de ces réformes. Il profitait ainsi du mouvement sans trop s'y engager : il établissait même une comparaison entre sa mission et celle du Christ : « Comme le Christ, disait-il, il venait accomplir la loi et non la renverser ».

Quant à ses collaborateurs, il les laissait s*avancer un peu plus. Il permettait à son disciple, M. Langlois, de citer les Pères de l'Église ', il lui laissait écrire ces paroles : « Ouvrons la Bible, ce livre qui renferme tous les principes traditionnels de notre droit public et de notre droit privé ». Il lui laissait dire que, si la seule doctrine complète était le socialisme, l'Evangile pur et simple valait encore mieux que la philosophie de Cousin. Lorsqu'il lançait sa fameuse Banque du Peuple, il ne repoussait pas non plus le concours des enthousiastes qui envoyaient à son journal des vers tels que ceux-ci :

Comme le Christ, son immortel exemple, Le peuple est bon, mais vous TaTCZ lassé:

Son fouet vcng-eur va vous chasser du temple, Marchands d'arg-ent {bis), votre règne est passé.

1. On était littéralement inondé de ces citations, toujours les mêmes. On accumulait tous les textes des Pères contre les riches, sans donner (comme je l'ai fait dans mon second chapitre) le complément et la contre-partie, on prenait surtout argument de leurs paroles contre l'usure pour en tirer la condamnation de la rente, la gratuité universelle du crédit, le droit au crédit, etc.

N'esl-ce pas lui-même, enfin, qui, à l'inauguration de cette banque, destinée ii sombrer si vite, prononça ce serment [\\ dut souvent le regretter, et ses adversaires se chargèrent de le lui rappeler) : « Je jure devant Dieu et devant les hommes, sur THlvangile et sur la Constitution ».

On m'arrêtera ici, pour me demander quel était ce christianisme qui mêlait saint Paul ou saint Basile à J.-J. Rousseau, ou Jésus-Christ à Robespierre. Assurément, ce n'était pas le catholicisme orthodoxe, et ces rapprochements, plus que téméraires, ne sont pas le seul alliage (lue nous avons à v relever. Comme on voulait tout changer dans la société pour la rendre plus parfaite, ainsi voulait-on épurer la religion et le culte. Le C/trist républicain ne se faisait pas faute de déverser des torrents d'injures sur l'Kglise et sur le clergé; on faisait cependant des distinctions. C'était alors un mot d'ordre universel de flatter autant qu'on le pouvait le « bas clergé w ; car on le tenait pour une partie de la vraie démocrfitie *. Quant au Pape, on le mettait avec les rois et avec les évéques, qui n'étaient ([ue des aristocrates. Un journal, qui s'appelait h» Vrai Catholique (et dont le premier

1. « Minisires du culte catholique, vous ôtcs du peuple, et lu victoire du peuple est votre victoire. Il vous invite ù en partager avec lui le bcnéBcc. Vous dtes trop intelligents pour ne pas répondre ù cet appel. » (Le National du 27 mars 1848.)

LE SOCIALISME CHHETIEN.

iiuiiHM'o parut en novembre 1848), mettait en tète (le sa feuille, avec le renvoi exact au livre, au chapitre, au verset : « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés enfants de Dieu! » Mais, pour procurer cette paix, il croyait nécessaire d' « harmoniser la religion avec la politique » et dVmpccher le suffrage universel « fanatisé » d'envover à la Chambre une « majorité ultramontaine ». C'est pourquoi il réchimait, tout d'abord, le culte en huigue vulgaire, la suppression de la confession auriculaire, la suppression du jeûne, la suppression du célibat ecclésiastique, la suppression des indulgences; il demandait, ensuite, la communion sous les deux espèces du pain et du vin, (( conformément à la Cène ». Après quoi il ne lui restait plus qu'à se déclarer socialiste et qu'à montrer comment toute l'essence du socialisme était dans le droit au travail.

Autre essai d'épuration ; En janvier 1849, le Christ républicain * formulait cette idée, très répandue dans les foules, on peut le croire, que si le paradis à venir avait du bon, il ne serait pas l'âcheux d'en avoir, même sur la terre, un avant-goût. On ailectait, d'ailleurs, de le demander, non pour soi, mais pour ses frères et amis, car on ne prétendait trouver la joie

1. Il avait légèrement luudilié son titre. Il s'appeluit : Le Christ républicain^ démocrate, aoeiaiistc, hcs mots ic Christ brillaient seuls en première lig-ne.

LA CHISK ])i: 18'iK.

que dans un partage universel, où chacun aurait à faire un petit sacrifice... destiné à être récompensé. « r.e Christ, premier socialiste du monde, veut que tous les hommes, ses frères, anticipent le ciel en cette vie et vivent dans Tabondance des dons du Créateur avec reconnaissance et modération. Que chacun donc, en vidant son verre, achève de rompre avec un passé réprouvé et de faire abnégation de soi-même, sous peine de périr dans Iisolement. »

On aimerait à clore ici la liste de ces interprétations, car cette dernière phrase n'est point méchante. Malheureusement, il faut noter que le Christ ràpuhlicain aime beaucoup à s'approprier le texte de TKvangile : « Le royaume de Dieu souffre violence, et on le ravit de force ». De quelle façon il entend ces paroles, je n'ai pas besoin de le dire : l'invasion de l'Assemblée nati<male, les jour'nées de Juin, en ont donné une trop claire explication. /

Malgré tout, la très grande majorité de ces hommes était sincère, et ce christianisme qu'ils invo(|uaient était bien pour eux une religion reçue d'un Dieu véritable. Proudhon, quand il se sentait obligé de faire les concessions que l'on a vues, prenait bien soin de nommer Jésus (( l'homme de Galilée » ; mais cette laïcisation était sans écho dans les rangs du peuple. C'est au peuple que s'adressait plus particulièrement le Christ républicain. Il s'excusait de faire comme

son maître, d'être sorti comme lui des travailleurs et de s'adreser comme lui à de simples artisans. C'est pourquoi il espérait, disait-il, suppléer à la science par le cœur, Dieu seul étant infaillible, mais ayant confié à de pauvres

plébéiens le soin de convertir le monde Je ne

crois donc pas être dupe quand je trouve un certain accent de sincérité et de bonne volonté dans les pandes suivantes :

/^ « Qu'est-ce donc que le Christ républicain ? / C'est, comme vous le savez, le Dieu de TKvangile, toujours le Dieu des pauvres et des ouvriers, toujours le Dieu des opprimés et des pécheurs, toujours le Dieu de toutes les souffrances, toujours le Dieu de cette nombreuse classe qu'on renie, qu'on pressure, qu'on vole, qu'on emprisonne, qu'on calomnie atrocement et qu'on appelle populace, plèbe — Il n'y a qu'un Christ qui est Dieu — Le Christ républicain est-il, m'at-on demandé, communiste, louriériste, socialiste, phalanstérien, saint-simonien, franc-maçon? Selon moi, ce serait blesser la dignité de notre Rédempteur de vouloir l'assimiler à des hommes; c'est pourquoi je m'abstiendrai. Les conceptions du Christ sont empreintes de tant de grandeur et de sainteté qu'elles dépassent iuGniment tout ce qu'il y a de meilleur dans celles de l'homme Dieu seul est le législateur des nations parce qu'il est bon au suprême degré. »

Los écrivains, les journalistes, les orateurs populaires el les orjraiiisateurs de banquets dont je viens de parler étaient des socialistes (juî venaient demander aide, lumière et appui au christianisme. C'est ainsi, du moins, qu'il me semble les avoir vus. Mais en face de ces avances (|ue le socialisme faisait au christianisme, il y eut celles que beaucoup de chrétiens d'ancienne date, de chrétiens complets, firent au socialisme. C'est ce que je voudrais maintenant essayer de rappeler et d'expliquer.

Ce qu'on a vu plus haut sur l'attitude des catholi([ues à l'égard du gouvernement de Juillet ne prépare-t-il pas, d'ailleurs, à le compreudri».* Au point de vue théorique et philosophic^ue, la lievue nationale (de Bûchez et Baslid(»), organe de la démocratie chrétienne^ n'exprimait-elle pas * ce que le peuple sentait ({uand il cédait à l'attrait des idées religieuses? « Le rationalisme est aristocratique de sa nature et ne conclut qu'à la souveraineté des capacités intellectuelles. La religion, au contraire, conclut à la souveraineté de la morale et à l'égalité de tous devant la même loi. Voilà pourquoi elle convient merveilleusement à notre constitution

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