XXX INTRODUCTION
autre monde la justice qui lui est refusée en celui-ci.
Ce n'est pas que ceux qui travaillent soient ordinairement plus mal pourvus qu'autrefois. Mais, d'une part, le capital s'accumulant sans cesse sousformed'actions, d'obligations, de rentes de villes ou d'États, le nombre des oisifs s'accroît rapidement, et, d'autre part, c'est précisément quand les hommes sortent de l'extrême accablement, qu'ils deviennent plus exigeants. Ainsi que l'explique admirablement Tocqueville, les peuples se soulèvent, non quand ils sont le plus foulés, mais quand, au contraire, le joug qui les écrasait devient plus léger. « A mesure, dit-il en parlant de la fm du xviii° siècle, que la prospérité se développe en France, les esprits paraissent plus mal assis et plus inquiets ; le mécontentement public s'aigrit ; la haine contre toutes les institutions anciennes va croissant. La nation marche visiblement vers une révolution. On dirait que les Français ont trouvé leur position d'autant plus insupportable qu'elle devenait meilleure. Une telle vue étonne. L'histoire est toute remplie de pareils spectacles. » {L'Ancien régime, chap. XVI.) N'est-ce pas exactement le tableau que nous avons sous les yeux ;?
On avait cru trouver dans les enseignements de l'économie politique le moyen de coml)attre le socialisme. C'est, au contraire, à cette science que les socialistes contemporains ont emprunté leurs armes les plus redoutables. Au lieu de rejeter les conclusions des économistes, comme le faisaient leurs prédécesseurs, ils les acceptent pleinement et s'en servent J pour montrer^que les conséquences de l'état social actuel sont en opposition avec les principes du droit et de
LES PROGRÈS DU SOCIALISME xxxi
la justice. Les économistes ont prouvé que toute valeur et toute propriété dérivent du travail : il s'ensuit manifestement, disent les socialistes, que les biens doivent appartenir à ceux qui les créent par le travail et que toute la valeur, c'est-à-dire tout le produit doit être la rémunération de celui qui l'a fait naître. Ricardo, Mill, tous les représentants de la science orthodoxe montrent que, sous l'empire de la libre concurrence, dans un pays oii la population et la richesse augmentent, la rente du propriétaire s'accroît sans cesse, tandis que le salaire de l'ouvrier est réduit au strict nécessaire. Les socialistes demandent si une semblable répartition, résultant de ce que l'on prétend être les lois naturelles de la société, est conforme aux principes de la justice distributive. C'est donc l'économie politique qui a fourni au socialisme une base scientifique et qui lui a permis de sortir de la région des aspirations communistes et des rêves de l'utopie.
Ce qui contribue aussi beaucoup au progrès du socialisme, c'est qu'il envahit peu à peu les classes élevées et instruites. Beaucoup de romans, de pièces de vers, délivres, de discours et de journaux s'en font les organes, inconsciemment, et quoique leurs auteurs ne soient nullement socialistes. Parmi les favorisés de l'ordre actuel, on voit diminuer chaque jour le nombre de ceux qui croient que « les lois naturelles «règlent tout pour le mieux dans le meilleurdes mondes. Presijue tous, aujourd'hui, admettent « qu'il y a ([uelque chose à faire » en faveur des classes laborieuses. Us deviennent rares ceux qui diraient avec Gambetta qu'il n'y a pas de question sociale. Écoutez en Angleterre,