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CHAPITRE V

Ferdinand Lassalle est considéré, par ses adhérents, comme le messie du socialisme. Pendant sa vie, ils l'ont écouté comme un oracle; après sa mort, ils l'ont vénéré comme un demi-dieu. Il est pour eux l'objet d'un véritable culte : en 1874, ils ont célébré le dixième anniversaire du jour où il leur fut enlevé , par des cérémonies qui semblaient les rites d'une religion nouvelle. Ils n'hésitent même pas à le comparer au Christ, et ils croient que ses doctrines transformeront la société actuelle, comme le christianisme a renouvelé la société antique.

En réalité, Lassalle n'a révélé au monde aucune vérité nouvelle. Il n'a fait que vulgariser des idées empruntées à Louis Blanc, à Proudhon, à Rodbertus et surtout à Karl Marx; mais il est incontestable que c'est la verve de son style, la vigueur de sa polémique, et plus encore son éloquence et son influence personnelle qui ont fait sortir le socialisme de la région des rêves philanthropiques et de l'ombre des livres, peu lus et incompris, pour le jeter, comme un brandon de discussions et de luttes, sur les places pubhques et dans les ateliers. En deux ans, sa parole et sa plume ardentes remuèrent toute l'Allemagne et y créèrent le parti démocrate socialiste. Il exerçait la même fascination qu'Abélard et, comme lui, charmait les femmes

et enflammait les foules. Il parcourait le pays, jeune, beau éloquent, « traînant tous les cœurs après lui », et partout il laissait des admirateurs et des disciples enthousiastes qui formaient le noyau de sociétés ouvrières. A notre époque, je ne connais guère d'exemple d'une influence aussi grande et aussi étendue, conquise en si peu de temps. Aussi sa vie est-elle un véritable roman.

Ferdinand Lassalle, comme Karl Marx, est d'origine Israélite ' ; il naquit à Breslau, le 11 avril 182o. Son père, qui faisait le commerce en gros, désirait qu'il suivît la même profession que lui. Après avoir terminé ses humanités avec éclat, au gymnase de sa ville natale, il fut envoyé à l'école commerciale de Leipzig ; mais, dégoûté de ce genre d'études, il entra à l'université, où il s'occupa surtout de philologie, de philosophie et de droit. De bonne heure, les faits économiques attirèrent son attention ; car il raconte, dans son livre Bastiat-Schultze, que, dès l'âge de douze ans, il fut très frappé de voir sa mère et sa sœur

' Les Israélites ont été presque partout les initiateurs ou les propagateurs du socialisme. La raison en est celle-ci : le socialisme est une protestation énergique contre Tordre actuel basé sur l'iniquité, et une aspiration ardente vers un régime meilleur où régnerait la justice. Or, tel est aussi le fond même du judaïsme dans Job, dans les Prophètes, et dans toute Taspiration messianique d'où est sorti le christianisme. M. Renan le montre parfaitement dans l'intr duction de sa traduction récente de l'Ecclésiaste :

« Le juif n'est pas résigné comme le chrétien. Pour le chrétien, la pauvreté, l'humilité, sont des vertus; pour le juif, ce sont des malheurs dont il faut se défendre. Le^ abus, les violences, qui trouvent le chrétien calme, révoltent le juif ; et c'est ainsi que l'élément israélite est devenu, de notre temps, dans tous les pays qui le possèdent, un grand élément de réforme et de progrès. Le saint-simonisme et le mysticisme industriel et financier de nos jours sont sortis, pour une moitié, du judaïsme. Dans les mouvements révolutionnaires français, l'élément juif a joué un rôle capital. ))

Dans la conception israélite du monde, c'est ici-bas qu'il faut réaliser le plus de justice possible. D'où il résulte qu'il faut changer radicalement et par tous les moyens, la société actuelle.

acheter les étoffes de leurs vêtements dans des boutiques au détail, quoique son père même les vendît en gros. A l'université, il se prit d'enthousiasme pour Fichte et surtout pour Hegel, qui fut son maître dans les hautes régions de la pensée. En politique, il adopta les idées de la jeune Allemagne et se rangea dans la nuance la plus radicale de ces démocrates, qu'on appelait alors déjà « les révolutionnaires ».

Ses études universitaires achevées, il se fixa aux bords du Rliin, continuant ses travaux commencés. Il avait conçu le projet d'écrire l'histoire de l'ancienne école de philosophie ionienne. Pour rassembler des matériaux, et aussi pour respirer l'air de la grande ville, oii fermentaient alors toutes les idées nouvelles, il visita Paris en 1845.

Il y fut parfaitement reçu par Henri Heine. La conformité de leurs origines, de leurs idées et de leur tournure d'esprit devait les rapprocher. Cependant le poète, dont le jugement acéré perçait le fond des cœurs, juge parfaitement son brillant compatriote dans une lettre oii il le recommande à Varnhagen von Ense : « Mon ami, qui vous remettra cette lettre, Herr Lassalle, est un jeune homme doué des dons de l'intelligence les plus remarquables. Au savoir le plus profond, aux connaissances les plus vastes, à la pénétration la plus vive que j'aie jamais rencontrés, il joint une force de volonté et une habileté dans l'action qui m'étonnent. C'est un vrai fils des temps nouveaux, qui ne connaît rien de cette abnégation et de cette modestie dont nous autres avons fait profession avec plus ou moins d'hypocrisie. Il appartient à une génération qui veut jouir et dominer. » Heine compare Varnhagen et lui-même à des fossoyeurs chargés d'enterrer les temps passés et à de pauvres poules qui, après avoir couvé des œufs de canard, sont toutes surprises de voir les jeunes canetons se jeter à l'eau et y nager avec plaisir.

A Berlin, où Lassalle voulait se fixer comme privât docenî, il entra en relation avec tout le monde savant et littéraire, qui lui fit le meilleur accueil. Humboldt surtout le prit en grande amitié. Il l'appelait l'enfant prodige {das IVunderkind). Il le recommanda à ses confrères de l'institut de France, lors du second voyage de Lassalle à Paris. Celui-ci continuait à préparer son livre sur Heraclite, qui ne parut que neuf ans plus tard.

Vers cette époque, à la fin de 1843, il rencontra à Berlin une personne qui exerça ime influence décisive sur son existence. La comtesse Sophie de Hatzfeld, née princesse de Hatzfeld, était engagée dans un procès avec son mari. Après quelques années paisibles passées dans leur château seigneurial, aux bords de la Sieg, ou dans leur hôtel à Dusseldorf, l'incompatibilité des caractères avait amené une séparation entre les deux époux, et la comtesse était en instance pour obtenir une pension en rapport avec son rang et sa fortune. Elle avait infiniment d'esprit, d'éloquence et une grande indépendance de caractère ; elle s'occupait volontiers des grandes questions politiques et sociales qui agitent notre époque, et elle ne s'effrayait point des idées les plus hardies. Lasssalle, qui lui ressemblait sous plus d'un rapport, s'attacha à elle dès qu'il la vit et jura de lui faire obtenir ce à quoi elle avait droit. Ici se place un étrange incident que ses ennemis ont souvent rappelé pour lui en faire un crime.

La baronne de Meyendorf, très liée avec le comte de Hatzfeld, venait de le quitter et s'était arrêtée à Cologne. Elle avait avec elle une cassette où M'"'= de Hatzfeld croyait que se trouvaient refermés des documents très importants pour son procès. Deux amis de Lassalle, Mendelsohn et Oppenheim, s'introduisirent dans la chambre que M'"'= de Meyendorf occupait à Thôtel Mainzer Hof, et enlevèrent la cassette, qui, en réalité, ne contenait que des bijoux.

Poursuivis pour cette soustraction, Mendelsolm fut condamné et Opponheim acquitté. Lassalle, mis en cause comme ayant été leur conseil et leur complice, se défendit lui-même, avec une admirable éloquence, dans un discours où déjà apparaissent le prolétariat et le socialisme. Reconnu coupable par le jury, mais seulement à la majorité de sept voix contre cinq, les magistrats qui, dans ce cas, devaient prononcer le jugement, l'acquittèrent, parce que l'enlèvement de la cassette n'avait pas eu lieu par ses instructions, mais seulement comme conséquence de sa poursuite de la baronne. Ceci se passait au mois d'août 1848.

Attaché au barreau de Dusseldorf, il continua à s'occuper du procès Hatzfeld, qu'il mena à terme, seulement en 1854, par un arrangement très favorable à la comtesse. En même temps, il s'était jeté tout entier dans le mouvement politique de cette époque si agitée. 11 écrivit alors dans le journal socialiste de Karl Marx, la Neue RlieiniscJie Zeitung, où collaboraient aussi Engels,Freiligrath, Schapper, Wolff et d'autres écrivains moins connus.

Ces travaux littéraires ne pouvaient lui suffire : son caractère ardent le portait à agir. Lors du conflit entre la Chambre prussienne et le ministère Manteuffel, à Berlin, il essaya d'organiser, à Dusseldorf, la résistance contre le coup d'État, en réunissant les ouvriers et les bourgeois; et, quand quelques représentants décidèrent le refus de l'impôt, il tenta d'apposer les scellés sur les caisses de l'État. Avec plusieurs autres citoyens marquants de cette ville, il forma un comité de résistance et lança des proclamations où il engageait le public à réunir de l'argent et des armes pour tenir tête au gouvernement. En novembre 1848, quand le général Drigalski proclama l'état de siège à Dusseldorf, il fut arrêté avec Gantador, le chef de la garde bourgeoise, et poursuivi comme ayant provoqué la guerre civile. Il ne parut devant les assises que le 3 mai 1849. Il

se défendit lui-même, avec une audace et une éloquence qui firent grande impression sur le jury. Il invoqua hardiment le principe de la révolution française, la souveraineté du peuple. « Je ne veux être et ne dois être acquitté, s'écria-t-il, que si l'on admet que l'appel aux armes est le droit et le devoir du peuple. » Il se souvenait de Robespierre. Il accabla des traits de son impitoyable ironie les partisans de « la résistance passive ». — « C'est le fait, disait-il, de ceux qui sentent clairement qu'ils doivent résister et qui, en même temps, sont trop lâches pour oser le faire au péril de leur vie. La couronne confisque toutes les libertés de la nation, et, pour défendre ses droits, l'Assemblée nationale prussienne décrète quoi? « son mécontentement ». On ne comprend pas qu'une assemblée de représentants du peuple aboutisse à une semblable puérilité. »

Il fat acquitté aux assises; mais poursuivi au ^correctionnel, pour résistance à la police, il fut condamné à six mois de prison. Il employa ce temps à approfondir les questions sociales. Presque chaque soir, un ouvrier, nommé Kichniawy, venait, sa journée finie, jusque très tard dans la nuit, causer avec lui sur ce sujet.

Rendu à la liberté, il se livra avec ardeur à l'étude de l'époque de la Réforme en Allemagne. Il voulait se rendre compte comment les guerres de religion avaient affaibli son pays en le morcelant, et chercher ainsi les moyens de reconstituer son unité. Il tira de cette étude un drame intitulé : Franz von Sickingen, médiocre comme œuvre littéraire, mais curieux comme thèse politi(}ue. Il y développe cette idée, reproduite depuis par M. de Bismarck que les grands changements historirjues se sont toujours accomplis « par le fer et le feu ». Il portait jusqu'au fanatisme l'idée de l'unité allemande. En 18o9, il publia uue brochure : La guerre d'Italie et la mission de la Prusse,

dans laquelle il expose, à la démocratie allemande, le même plan de campagne (jne M. de Bismarck devait soumettre au roi de Prusse, et, devenu chancelier, mettre à exécution, sept ans plus tard.

On se rappelle qu'alarmé par les victoires des armées françaises en Lombardie, le roi de Prusse se préparait à répondre à l'appel que lui adressait l'empereur d'Autriche et à porter un corps d'armée sur le Rhin. Politique absurde! dit Lassalle. Que la haine du despotisme ne nous aveugle pas. Napoléon III fait les affaires de la démocratie et de l'Allemagne. En favorisant la constitution de l'unité italienne, il provoque l'éclosion de l'unité germanique. L'ennemi mortel et irréconciliable de l'unité de l'Allemagne, c'est l'Autriche. Donc la Prusse doit s'allier à la France contre l'Autriche, et profiter de cette alliance pour grouper, sous son hégémonie, tous les peuples allemands.

Lassalle fit même le voyage d'Italie, avec la comtesse de Hatzfeld, pour voir Garibaldi, qu'il engagea à faire une expédition sur Vienne, afin que l'unité italienne et l'unité germanique pussent s'établir sur les ruines de l'Autriche. Le roi de Prusse, fidèle à son allié de la Confédération, ne goûta pas ces idées, quoiqu'elles lui fussent présentées avec insistance par M. de Bismarck; et Napoléon III se vit forcé de faire la paix de Yillafranca; mais, en 1866, le programme de Lassalle se réalisa de point en point. Ses amis les démocrates l'avaient combattu ; ils ne l'avaient pas mieux compris que le roi Guillaume ne comprit M. de Bismarck en 18o9.

Vers cette époque, il quitta Dusseldorf pour se fixer à Berlin, Comme, en raison de sa condamnation en 1849, cette résidence lui était interdite, il y pénétra déguisé en charretier, puis il ol)tint du roi, par l'entremise de Humboldt et malgré l'opposition de M. de Manteutfel, l'autorisation d'y séjourner. Son amie dévouée, la comtesse de

FERDINAND LASSALLE Sfî

laztfeld, l'y avait suivi. Tous deux travaillaient sérieusenent et voyaient la société des savants, des gens de lettres !t des philosophes. Nommé membre de la Société de )liiIosopliie , comme auteur d'un bon livre sur Heraclite rÉphèse,LassalIe fut chargé de prononcer le discours aux êtes données en l'honneur de Fichte. Il y fait le tableau le la philosophie moderne en Allemagne et s'efforce de )rouver que les théories de Kant,de Fichte et de Hegel ne ont que le développement logique d'un même système, ^a forme de ce discours était trop abstraite et ne plut fuère au public. Cependant il eut soin de rappeler que i'ichte avait été le prophète de l'unité allemande et avait mnoncé que le peuple allemand jouirait un jour de la iberté et de l'égalité proclamées par la révolution fran- 'aise. Il avait un culte pour les hommes de cette époque !t principalement pour Robespierre. Il portait souvent une ;anne provenant de celui-ci, que son ami l'historien Forser lui avait donnée. Comme son modèle de 93, il recherchait l'élégance; et un de ses critiques a pu dire de lui jue, malgré ses idées socialistes, il aimait à avoir une )oignée ciselée à son poignard de jacobin et des broderies i son bonnet phrygien.

En 1861, il publia une étude httéraire sur Lessing et un )uvrage très savant de jurisprudence, en deux volumes, Système des droits acquis (System dererworbenen Redite). Des idées radicales de réfonne s'y font jour parmi des dissertations purement scientifiques. Ainsi le régime actuel de [a propriété et de l'hérédité y est vivement critiqué. Dans ieux brochures politiques parues peu de temps après : L'essence cfiine constitution (Ueber Verfasungswesen) et Force et droit {Macht und Redit), il reprend son idée favorite, (jue, dans les affaires humaines, c'est toujours la force qui décide en dernier ressort. Toute question constitutionnelle se résume, dit-il, en ceci : Qui est le plus

fort ? Si les Chambres ne disposent pas de moyens efficaces de résistance, elles sont à la merci du souverain. J* cette théorie, qui s'est singulièrement répandue depuis parce que certains événements contemporains ont paru h justifier, on peut répondre : Oui, ce sont les baïonnette! qui décident, mais qui fait marcher les baïonnettes, si c( n'est les idées? N'est-ce pas le principe abstrait des natio nalités qui a complètement bouleversé la carte de l'Europe Cavour a fait l'unité de l'Italie et M. de Bismarck celle de l'Allemagne, parce qu'ils se sont mis l'un et l'autre au ser vice de cette idée. Napoléon I'^'", malgré son étonnant géni( et ses prodigieuses victoires, n'a rien créé de durable parce qu'il l'avait ignorée ou méconnue. L'Autriche, i moins qu'elle n'accepte franchement ce principe, en sen tôt ou tard la victime.

C'est seulement vers 1862 queLassalle se fit le champior du socialisme. Cétait l'époque de la lutte entre les libéraus prussiens et M. de Bismarck, au sujet de la réorganisation de l'armée et du budget de la guerre, que la Chambre rejeta obstinément plusieurs années de suite. Les libéraux s'efforçaient de gagner l'appui des classes ouvrières. M. Schulze-Delitzsch avait acquis sur elles une grande influence en organisant, dans toute l'Allemagne du Nord, des sociétés coopératives de crédit, de consommation e1 d'achat de matières premières. Il voulait les fonder exclusivement sur le principe du self-help et repoussait toute intervention de l'État. Lassai le se jeta dans la mêlée poui exposer et défendre les idées socialistes que nous ferons connaître. Il se livra, avec une activité dévorante, à la propagande de ces idées. Pendant les trois années que dura son apostolat actif, il consacra ses jours et ses nuits à organiser des meetings, à prononcer des discours, à écrire des brochures. En ce temps si court, il parvint à faire, du socialisme vaguement répandu dans les masses, un parti

)olitiqiie militant, ayant sa place marquée dans l'arène Jlectorale. Il fit en Allemagne, à lui seul, ce que la révoluion de février avait fait en France.

Dans V Arbeiterprogj'amin (Le Programme des ouvriers), 1 s'efforce de démontrer que, de même que la bourgeoisie L succédé à l'aristocratie territoriale, ainsi le « quatrième itat », la classe ouvrière, doit devenir, au moyen du sufrage universel , le pouvoir dominant dans la société. Poursuivi pour avoir provoqué la haine des classes les mes contre les autres, il se défendit, avec une grande ha- )ileté, dans la brochure intitulée Die Wissensc/iaft und die iî'beiter (La Science et les ouvriers). « En 1848, disait-il, es ouvriers étaient à la merci d'agitateurs ignorants. Il aut mettre la science à leur portée et les instruire; ainsi [s comprendront quel est leur véritable intérêt, et ils sauont se conduire en conséquence. » En montrant que l'éolution historique doit aboutir au triomphe de la déraoratie, il n'avait fait, soutenait-il, que développer une thèse ui était justiciable de la critique et non du code pénal, fne assemblée générale des ouvriers allemands devait se sunir à Leipzig en avril 1863. A cette occasion, il exposa 3S idées d'alors dans une « lettre ouverte », adressée au omité central, qui reçut également une réponse très relarquable de Rodbertus-Jagetzow. Bientôt après , il les xposa dans un discours prononcé à l'une des séances du ongrès.

Loin de se rétracter, il les précisa encore davantage dans !S deux écrits qu'il publia à propos des poursuites diriées contre lui (Der Lassalle' sclie Criminalprocess 18o3 et kr Hochverathsprocess wider F. Lassalle. — Vertheidiungsrede vom 12 Mnrz 1804). Sa dernière publication, irigée contre M. Schulze-Delitzsch (Herr Bastiat-Scliulze on Delitzsch oder Kapital und Arheit), est la plus remaruable qu'il ait écrite. Il y donne plus de développements

à ses doctrines, et, en même temps, il y manie avec un( verve inouïe l'arme acérée de l'ironie. Les sophismes n'j manquent pas ; mais ils se dérobent sous des vues historiques et économiques d'une grande originalité. Proudhor n'a rien écrit de plus mordant, et Lassalle avait, de plu; que lui, une connaissance approfondie de l'histoire et d( l'économie politique. Il n'avait pas tout à fait tort quand i disait orgueilleusement : Pour chaque ligne que j'écris j( suis armé de toute la science de mon temps. En somme cependant, cet écrit n'est qu'un pamphlet ; ce n'est pas ui livre de science. Ses grands ouvrages sur Heraclite et sui les Droils acquis font néanmoins croire qu'il aurait été capable d'en écrire un qui eût pu avoir une valeur durable mais il n'en eut pas le temps.

Lassalle fut tué en duel, au mois d'août 1864. Un de se: disciples, qui avait cessé de l'être, mais qui a publié tou ce que l'on connaît de précis sur cet événement, Bernharc Becker, remarque avec raison que, s'il avait vécu confor mément à ses doctrines démocratiques, il n'aurait pas fin comme un aventurier. Presque chaque année, il allait, peu dant l'été, se reposer et faire une cure, tantôt aux bord: de la mer, tantôt len Suisse, ordinairement en corapagni( de sa fidèle amie, la comtesse de Hatzfeld. En 1863, aprè; avoir fondé « l'Association générale allemande des travail leurs », il s'était rendu à Ostende. En 186i, en partan pour la Suisse, il délégua à Otto Dammer l'exercice de tou: ses pouvoirs comme président de l'Association. En juin, i prononça à Francfort un grand discours dans un meetiiu populaire. Condamné d'abord à un an de prison, poui l'une de ses brochures parue en 1863, il était parvenu, er appel, à faire réduire sa peine à six mois, et il comptai se constituer prisonnier à l'entrée de l'hiver. Il passa tou le mois de juin à Ems avec la comtesse. En juillet, ell( partit pour Wildbad et lui se rendit au Rigi-Kaltbad, où i

se plaisait beaucoup. Il y reçut un jour la visite d'une lame anglaise, accompagnée d'une Jeune fille, Hélène de Dœnniges, qu'il avait déjà rencontrée à Berlin.

Lassalle avait alors trente ans. Il était grand, élancé, oàle; il avait des yeux noirs pleins de feu, au profil fin et âer, une conversation étincelante, et, quand il s'animait, ine éloquence entraînante. Il plaisait aux femmes et il ne es détestait pas. M"*^ de Dœnniges était rousse et très ronanesque, ce qu'il aimait beaucoup. Après une seconde mtrevue à Wabem, aux environs de Berne, chez la dame mglaise où Hélène était logée, ils jurèrent de s'épouser nalgré tous les obstacles. M""^ de Dœnniges en prévoyait le très sérieux du côté de son père, diplomate bavarois, i qui l'idée d'avoir le fameux socialiste pour gendre ne levait certes pas sourire. Lassalle avait fait connaître ses )rojets à la comtesse de Hatzfeld, qui, après quelques objecions, s'employa, avec un dévouement tout maternel, à les aire réussir '.

Le 3 août, Hélène était rentrée chez son père à Genève, )ù il résidait alors. Lassalle devait venir lui faire visite ; nais le diplomate bavarois refusa absolument de le recel'oir; et, quand sa femme lui eut appris qu'il s'agissait l'un projet d'union, sa fureur fut au comble. Il maudit a lille, et jura que jamais il ne consentirait à ce mariage.

' Tous les détails du drame, la correspondance entre Lassalle et la omtesse, et ses lettres à M""" de Dœnniges, ses télégrammes, ses démarhes, jour par jour et heure par heure, ont été putliés par M. Bernhard iecker sous le titre de Enlhullungen iiber clas tragische Lehensonde Ferdinand Lassalle's. La comtesse, qui s'était entendue avec Becker )our faire paraître un récit de la mort de Lassalle, lui avait confié, et effet, tous les papiers nécessaires. S'étant brouillée plus tard avec ui. elle les lui redemanda; mais Becker en avait pris copie; et il crut levoir les publier, pour mieux faire connaître son ancien maître. Il )rétend que la comtesse s'est conduite en rivale sacrifiée, et qu'elle esaya de faire échouer les projets de mariage de son ami. C'est plutôt le :ontraire qui semble résulter des lettres qu'il publie.

Hélène, désespérée, s'échappa de la maison paternelle el alla se jeter dans les bras de Lassalle. Elle lui dit de l'emmener où il voulait ; mais il prétendait entrer dans la famille Dœnniges par la grande porte et il ramena Hélènt à sa mère. Un peu refroidie par cet acte de sagesse, el vaincue par les supplications de tous les siens, la jeune fdle se laissa emmener de Genève « désespérée, mais résignée ».

A cette nouvelle inattendue, Lassalle devint fou de colère. Il était blessé dans son amour-propre, qui étai excessif. Lui, adoré par des femmes si éminentes, être oublié par cette jeune fille de vingt ans, qui hier encore lui jurait une fidélité éternelle et se livrait complètement î lui? Impossible: c'est un père barbare qui l'avait enlevée et qui la séquestrait malgré elle. Il s'agissait donc de le délivrer par n'importe quel moyen. Il appela à son aidek comtesse de Hatzfeld et son ami le colonel Rùstow. Ils s'ingénièrent à mettre tout en œuvre pour agir sur M. Dœnniges. Lassalle courut à Munich afin d'obtenir que le ministre des affaires étrangères agît en sa faveur, ce qui lu fut promis. La comtesse alla même voir l'archevêque d( Mayence, Ketteler, pour le supplier d'intervenir. Le réci de l'entrevue est piquant. L'archevêque fit le plus granc éloge de l'agitateur socialiste: il prenait le plus granc intérêt à ses travaux scientifiques et à ses tentatives d( propagande, quoiqu'il doutât de la possibilité d'applique) ses théories; mais lui, archevêque, pouvait-il favoriser It mariage d'une catholique avec un juif? Si, au moins, Lassalle se convertissait, peut-être y aurait-il quelque espoii d'aboutir.

D'ailleurs il était trop tard. Vaincue, dit-elle dans ses mémoires, par les instances de toute sa famille et obéissan à une véritable violence morale, Hélène s'était brusque ment décidée à épouser à bref délai , un jeune boïai

valaque , le baron Janko von Racowitza , et elle l'annonça elle-même à Lassalle. Le désespoir, la fureur de ce grand orgueilleux furent portés au comble. Rien ne peint mieux les agitations d'une àme violente et passionnée ({ue les lettres qu'il écrivit à ses amis et à celle qui l'abandonnait, pendant ce mois d'août, où se décida son sort. Télégrammes fiévreux lancés à chaque instant, démarches extraordinaires, instances frénétiques, emportements,, courses à toute vapeur dans toutes les directions : c'est le tableau de la vie moderne, nerveuse et surchauffée à outrance.

Lassalle revint à Genève vers la fin du mois, avec une lettre du ministre des affaires étrangères de Bavière, qui devait, espérait-il, décider M. de Dœnniges à lui accorder une entrevue avec Hélène : il était convaincu qu'elle ne résisterait pas à sa voix et à son influence personnelle ; mais elle refusa absolument de le voir. Transporté de colère, il demanda, en termes insultants, une réparation à M. de Dœnniges. Ce fut Racowitza qui se présenta pour répondre à la provocation. Ses deux témoins, le docteur Arndt et le comte Kaiserlink, qui devait épouser la sœur d'Hélène, exigèrent la restitution des lettres de celle-ci. Le colonel Riistow et le général hongrois Bethlen, témoins de Lassalle, refusèrent absolument. Le duel dès lors fut voulu par les deux adversaires. Il eut lieu le 28 août 1864, dans les environs de Garouge. Au premier coup de feu échangé, Lassalle tomba mortellement blessé. Il expira à l'hôtel Victoria, à Genève, trois jours après '. jyr"'= de Hatzfeld

' Sur tout ce drame, on trouve des détails très précis dans le volume étrange publié récemment par Hélène de Racowitza, Mcine Beziehungen zu Ferdinand Lassalle (1879). Le récit confirme pre;que en tout point celui de Bernhard Ijecker.

Un autre livre sur le même sujet, Ini Anschiuss an die Memoiren dcr Hélène von Bacon-iza, a été publié par M. A. Kutschbach (Chemnitz, 1880). Une dame russe a raconté aussi une page de roman esquissée entre elle et Lassalle : h'yimore nella vila dl Ferdinand Lassalle, trad. dal russo de Z. E . Florence, 1878.

E. DE Laveleïe. — Socialisme, 2« édit. 4

ramena son corps en Allemagne par le Rhin. Ce fut comme un convoi triomphal. A son passage à Mayence une cérémonie imposante fut organisée, principalement par les soins du clergé catholique. Pour mettre un terme à ces manifestations, qui remuaient le parti socialiste dans l'Allemagne entière, la police saisit le cercueil à Cologne, au nom de la famille, et le dirigea sur Breslau, où il fut enterré dans le cimetière israélite.

Dans les principales villes, les associations ouvrières voulurent honorer sa mémoire par des cérémonies funèbres, oîi il fut présenté comme le martyr et le saint du socialisme. L'impression fut si profonde, que beaucoup de gens du peuple crurent et croient encore qu'il n'était pas mort et qu'il reviendrait dans sa gloire, pour présider à la grande révolution et à la réorganisation de la société. Il se constitua ainsi un parti lassallien, qui s'est maintenu et qui, malgré tous les efforts, ne s'est jamais complètement fusionné avec le socialisme international de Karl Marx.

Nous essaierons d'exposer les idées de Lassalle dans leur ensemble, sans nous astreindre à analyser ses nombreuses publications, qui furent toutes des écrits de circonstance. Sous le régime social actuel, l'ouvrier peut-il, par ses propres efforts, améliorer son sort, comme le prétend Schulze-Delitzsch ? Non, répond Lassalle, « la loi d'airain » du salaire s'y oppose.

Qu'est-ce que cette loi d'airain, dos eherne Lohngesetz, qui est le fondement de toutes ses déductions? C'est celle en vertu de laquelle, dans la société actuelle et sous l'action de l'offre et de la demande , le salaire moyen est réduit à ce qui est indispensable pour permettre à l'ouvrier de vivre et de se perpétuer C'est là le niveau vers lequel gravite, dans ses oscillations, le salaire effectif, sans qu'il puisse se maintenir longtemps ni au-dessus ni audessous. Une peut pas rester, d'une façon durable, au-dessus

de ce niveau , car, par suite d'une grande aisance , le nombre des mariages et des naissances s'accroîtrait dans la classe ouvrière; partant, le nombre des bras cherchant de l'emploi ne tarderait pas à augmenter, et s'offrant à l'envi, la concurrence ramènerait le salaire au taux fatal. Il ne peut pas non plus tomber au-dessous de ce niveau, car la gêne et la famine amèneraient la mortalité, l'émigration, la diminution des mariages et des naissances, et, par suite, une réduction du nombre des bras. L'offre de ceux-ci étant moindre, leur prix hausserait par la concurrence des maîtres se disputant les ouvriers; et le salaire se trouverait ainsi ramené au taux normal. Les périodes de prospérité et de crise, que traverse constamment l'industrie, produisent ces oscillations ; mais la « loi d'airain » ramène toujours la rétri])ution du travailleur au minimum de ce qui lui est indispensable pour subsister. Il se peut que par suite des progrès de l'industrie, ce minimum se modifie. Le standard of life, la manière de vivre de l'ouvrier et les besoins qu'il considère comme de première nécessité, ont certainement changé. Ainsi , au moyen âge, il ne portait pas de linge et il marchait souvent pieds nus, tandis qu'aujourd'hui des souliers et une chemise sont considérés comme indispensables. Il consomme plus d'objets manufacturés, mais moins de denrées animales. Il s'agit donc du minimum d'une certaine époque, qui sera celui au-dessous duquel l'ouvrier cessera de se marier, de se reproduire ou de pouvoir élever ses enfants. ;*

(( La loi d'airain » du salaire n'est qu'une application particulière de la loi générale qui règle le prix des marchandises et qui est l'un des lieux coanuuns de l'économie politique. Sous ce rapport, il faut distinguer trois espèces d'objets : ceux qu'on ne peut pas créer à volonté, comme les statues antiques, les tableaux des anciens maîtres, les curiosités naturelles. Le prix de ces objets se

détermine, non par les frais de production, puisqu'on ne peut pas les reproduire, mais par ce que les amateurs veulent bien en donner. D'autres objets peuvent être augmentés en nombre, dans certaines limites, mais avec une difficulté croissante. Pour ceux-là, ce sont les frais de production de ceux qui sont obtenus dans les conditions les plus onéreuses qui déterminent le prix général. Telles sont, par exemple, les denrées agricoles. Enfin, il est une troisième espèce de choses que l'on peut multiplier à peu près autant qu'on le désire, comme les objets manufacturés. Le prix en sera réglé par les frais de production des marchandises fabriquées dans les conditions les plus favoral)les, c'est-à-dire avec le moins de sacrifices. Le travail, considéré comme une marchandise, appartient évidemment à cette troisième catégorie; car le nombre des liras augmente généralement en raison de la demande. Le prix du travail , c'est-à-dire le salaire, sera donc déterminé par le minimum du coût d'entretien du travailleur, minimum qui répond ici aux moindres frais de production de cette marchandise particulière, la force productive du travailleur.

Si telle est la loi générale, conclut Lassalle, les institutions préconisées par M. Schulze-Delitzsch, pas plus que les anciennes œuvres de bienfaisance et de patronage, ne peuvent avoir pour effet d'améliorer le sort des classes laborieuses d'une façon générale et durable. En voici la raison : tant qu'il ne s'agit que d'un certain nombre d'ouvriers, ceux-là auront évidemment avantage à ol)tenir d'une société de consommation, à meilleur compte et de meilleure qualité les denrées dont ils ont besoin ; mais si la plupart des ouvriers profitaient de ces institutions, il s'ensuivrait qu'ils vivraient comme aujourd'hui, mais avec une moindre dépense ; le minimum de leurs frais d'entretien, c'est-à-dire des frais de production du travail, dimi-

nuerait; et comme ce minimum est le niveau auquel la concurrence finit par ramenerle salaire, il s'ensuivrait que celui-ci baisserait à proportion que l'entretien de l'ouvrier deviendrait moins coûteux. C'est ainsi que Lassalle s'efforce de montrer l'inanité des efforts de M. Schulze-Delitzsch et des philanthropes bourgeois qui prétendent améliorer le sort des classes laborieuses', sans changer l'organisation actuelle de la société. Toutes les tentatives que leur jjon cœur inspire viennent se briser contre « la loi d'airain ».

Ces raisonnements, basés sur les principes généralement acceptés de la science orthodoxe, valurent à Lassalle les attaques les plus véhémentes du journalisme libéralnational. Il y répondit avec non moins de violence'. Il n'eut point de peine à démontrer que la théorie du salaire, qu'il avait exposée, quelque désolante qu'elle parût, était celle des maîtres de l'économie politique, d'Adam Smith, J.-B. Say, Ricardo, Stuart Mill, Rau, Roscher, Zachariœ, et de tous leurs disciples. Avant eux tous, Turgot avait formulé la même idée dans cette merveilleuse langue du xvni<= siècle, claire comme eau de roche. « Le simple ouvrier, dit Turgot, qui n'a que ses bras, n'a rien qu'autant qu'il parvient à vendre à d'autres sa peine. Il la vend plus ou moins cher, mais ce prix plus ou moins haut ne dépend pas de lui seul; il résulte de l'accord qu'il fait avec celui qui paie son travail. Celui-ci le paie le moins cher qu'il peut, et comme il a le choix entre un grand nombre d'ouvriers, il préfère celui qui travaille au meilleur marché. Les ouvriers sont donc obligés de baisser leur prix à l'envi les uns des autres. En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive en efïét, que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance. »

' Zur Arheiterfragc Rede zn Leipzig, am IG avril 186.3. — Rcde z>.i Fiancfurl, am 17 uitJ 19 mai 1863,

E. DE Lavelete. — fiocialisme. -jr édit. ^.

Ces quelques lignes contiennent tout le système de Marx et de Lassalle.

Voyons maintenant jusqu'à quel point la fameuse « loi d'airain » du salaire est conforme à la réalité. Il y a une remarque préliminaire à faire. La plupart des économistes modernes prétendent que les influences qui règlent le salaire sont des lois naturelles qui s'imposent inéluctal)lement, comme celles qui gouvernent les phénomènes physiques, et qu'il est donc inutile et même absurde de vouloir les changer. Mais c'est là une manière de voir complètement erronée. Certes, étant données l'organisation sociale, les mœurs et les habitudes actuelles, résultats de notre histoire, les lois réglant le salaire en sont la suite « naturelle ». Mais ces faits, ces institutions dont elles sont la conséquence, sont des faits contingents, sortant du libre arbitre humain. Les hommes qui en sont les auteurs peuvent donc les changer, ainsi qu'ils l'ont fait tant de fois dans le cours des siècles, et alors les suites « naturelles » seraient tout autres. Il n'y a donc pas, en économie politique, des enchaînements nécessaires de faits sur lesquels nous n'avons aucune prise, comme nous en présente le monde physique au sein duquel nous vivons. Nous subissons les lois cosmiques, nous faisons les lois sociales. Les unes sont immuables et ont leurs causes dans la constitution de l'univers. Les autres changent de siècle en siècle, à mesure que la marche de l'histoire fait naître d'autres types de civilisation.

Ceci étant admis, reste à voir si, dans l'état social actuel, « la loi d'airain » se réalise, avec cette rigueur fatale, décrite par Lassalle, à la suite de Ricardo, de Smith et de Turgot. Ce qui d'abord est certain, c'est que le taux du salaire ne peut rester longtemps au-dessous de ce qui est indispensable aux ouvriers pour subsister et se perpétuer, car leur nombre ne tarderait pas à diminuer. Ce n'est pas

qu'on les voie mourir de faim, comme aux époques de famine, au moyen âge et même encore sous Louis XIV; ainsi que le dit très bien Friedrich Lange, ils meurent par les mêmes causes qu'en temps ordinaire. Seulement ils disparaissent plus vite'. Ici, c'est une femme en couches qui succombe par suite du froid. Là, c'est un enfant qui est emporté parce que le lait qu'il prend est trop peu nourrissant. Les maladies deviennent rapidement mortelles, parce qu'elles s'attaquent à des constitutions affaiblies. Et ainsi la mortalité augmente sans qu'on le remarque. C'est exactement ce qui s'est passé lors du siège de Paris. Presque personne n'est littéralement mort de faim, car la charité se multipliait à proportion des souffrances, et néanmoins le nombre des décès a considérablement augmenté et celui des naissances a diminué. Les crises industrielles prolongées et les déplacements ou les transformations de l'industrie agissent de la même façon, quand elles amènent une réduction des salaires. De ce côté donc, « la loi d'airain » est bien une réalité.

Mais est-il aussi vrai que le salaire ne puisse s'élever au-dessus du minimum indispensable pour subsister, et que, par suite, tous les efforts des philanthropes, pour améliorer le sort du plus grand nombre, sont, comme le prétend Lassalle, une illusion ou une réclame?

Stuart Mill était si convaincu de la vérité de ce principe, qu'il ne veut pas qu'on donne aux ouvriers agricoles un lopin de terre où ils puissent récolter, en travaillant aux heures perdues, des légumes et des pommes de terre. L'unique résultat, prétend-il, c'est que l'ouvrier, sa journée terminée, bêchera encore sa terre, le soir, au clair de la lune et les jours de fête, et qu'obtenant ainsi un supplément de

' Friedrich-Albert Lange, Die ArbpilorfrnçfC (La Question ouvrière. 3' édit., Winterthur 1875), p. 164.

nourriture, il pourra louer ses bras à meilleur marché. Donc accroissement de travail et réduction du salaire, tel sera l'effet d'une mesure qui, au premier abord, parait si favorable aux journaliers des campagnes.

Si « les lois économiques » agissaient, ainsi qu'on l'aflirme, avec la rigueur inexorable des lois cosmiques, le raisonnement de Mill et de Lassalle serait inattacjuable ; mais l'homme est un être libre, qui obéit à des motifs très divers, et dont la conduite varie d'après ses croyances eî ses espérances, d'après les idées régnantes et les institutions en vigueur autour de lui. Plus de bien-être che? l'ouvrier n'amènera une baisse du salaire que s'il en profite pour augmenter exceptionnellement le nombre de ses enfants. Or, cette conséquence est si loin d'être nécessairtque la plupart des faits observés feraient croire au résultat opposé. La misère emporte beaucoup d'enfants, mais en fait aussi beaucoup naître. L'aisance, au contraire, provoquant la prévoyance, retarde les mariages et les rend moins féconds. N'en trouvait-on pas la preuve dans l'Irlande d'il y a trente ans, où la population pullulait au sein du plus effroyable dénûment, et dans le mot même de prolétaire, qui signifie à la fois misérable et procréateui d'enfants ? On ne remarque pas que les ouvriers dont la philanthropie de leurs maîtres a amélioré le sort aient des familles plus nombreuses que les autres. Dans les Flandres, où, par suite de la densité de la population, le salaire tombe, dans les campagnes, à une moyenne de 1 fr. 40 c. par jour, beaucoup d'ouvriers tirent un supplément de nourriture des quelques ares de terre qu'ils louent poui un prix souvent excessif. Or, quoi qu'en dise Stuart Mill, ceux qui obtiennent ces lopnis sont soumis à moins de privations que ceux qui n'en ont pas, et on ne constate pas qu'ils aient plus d'enfants. Quand des industriels font bâtir, pour leurs ouvriers, des maisons qu'ils leur louent

FERDINAND LASSaLLE 69

bon marché, ils ne peuvent en profiter pour réduire le salaire ; car l'offre des bras n'augmente pas en conséquence. Qu'on fasse mieux encore : que l'on construise de grands liôtels', où les travailleurs trouvent le logement, la nourriture et des distractions honnêtes, pour une somme inférieure à la moitié ou au tiers de ce qu'ils gagnent en un jour. Il s'ensuivra qu'ils jouiront d'une aisance plus grande que leurs camarades de même catégorie, qu'ils prendront des habitudes plus relevées, qu'ils pourront épargner un petit capital, et qu'ainsi ils seront moins pressés de se Jeter dans les misères d'un mariage trop hàtif. En se rapprochant de la bourgeoisie, ils en prendront les instincts d'ordre et de prudence.

Comme l'ont bien vu les économistes qui ont le mieux analysé ce difficile problème, Stuart Mill, en Angleterre, et Joseph Garnier, en France, tout se ramène à la question de savoir si c'est la gêne ou l'aisance qui pousse à l'accroisement de la population. Si plus de bien-être conduit nécessairement à une augmentation correspondante du nombre des bras, il n'y a pas de salut. La « loi d'ai-

* On peut citer, comme exemples, le « Familistère » de Gui«e établi par M. Godiii-Lemaire, et Vllàtel Louise, organisé par M. Jules d'Andrimont, directeur du charbonnage du Hasard, près de Liège. Cette dernière institution, dont je puis suivre de près les bons résultats, a obtenu la médaille d'honneur à l'Exposition universelle de Vienne, en 1873. Pour 1 fr. 5!) c. par jour, l'ouvrier peut avoir deux tléjeuners, un dîner et un souper; il est logé, chauffé, éclairé et blanchi. Il trouve dans l'hôtel un café, une salle de lecture, un casino., où l'on fait de la musique et où il peut passer ses soirées. Il est libre de prendre tel repas qu'il veut et à une tab'e isolée. II n'y a pas de table commune. L'ouvrier conserve ainsi une indépendance complète; il ne se sent pas enrégimenté comme dans une caserne. Le bouilleur gagne de 4 à S francs par journée de huit heures, même davantage quand l'industrie est prospère. II peut ainsi disposer, pour ses besoins accessoires, des deux tiers de ce qu'il gagne. Il n'est donc pas réduit au minimum de ce qu'il faut pour subsister. Voyez : Pliilantliropie sociale à l'Exposition de Vienne, par Léon d'Andrimont.

rain » s'exercera dans toute sa rigueur. Le minimun de la subsistance sera éternellement le lot du plus grand nombre ; car, ainsi que le dit Mill, adoptez les institutions les plus favorables à l'ouvrier, inventez tel partage des biens et des produits que vous voudrez, le moment viendra où la terre ne pourra produire de quoi suffire aux besoins de tous. Si, au contraire, l'acquisition de la propriété, et de l'aisance plus grande qui en résulte, retarde les mariages et diminue les naissances, on peut affirmer que les mesures prises en faveur des ouvriers finiront par améliorer définitivement leur sort et conduiront ainsi à la solution du problème. Les faits ol^servés en France permettent de nourrir cet espoir.

En effet, la France est, avec la Suisse et la Norwège, le pays où la propriété se trouve entre le plus grand nombre de mains et où le bien-être est le plus également réparti, et c'est aussi le pays où la population s'accroît le plus lentement. Depuis vingt ans, malgré d'effi'oyable crises, la richesse y a augmenté plus que partout ailleurs, et la population est restée presque stationnaire. En Allemagne, le peuple a bien moins d'aisance, et l'ouvrier, surtout dans les campagnes, est beaucoup plus mal payé: malgré les progrès très grands de l'industrie et de l'agriculture, qui ont à lutter contre la stérilité originelle du sol, le pays est encore pauvre, et néanmoins la population y double tous les cinquante-quatre ans. Elle s'accroît dans la même proportion en Angleterre, où le noml)re des propriétaires est petit et celui des ouvriers très grand.

Quand Arthur Young voyait en France le sol divisé en un très grand nombre de mains, il prédisait que le pays se transformerait en une garenne de lapins : c'est tout le contraire qui a eu lieu. La population augmente si peu qu'on jette, de temps en temps, des cris d'alarme. M. Léonce de Lavergne lui-même s'en est ému. Cependant lui, qui a

si bien analysé les écrits des économistes du xviip siècle, n'aurait pas dû oublier cette maxime profonde de Quesiiay, qui résume en deux mots tout le débat: « Qu'on soit iioins attentif à l'augmentation de la population qu'à l'augnentation des revenus ». Que Napoléon réponde à M'^^ de 5taël, demandant quelle est la femme qu'il préfère : « Celle jui a le plus d'enfants », on le comprend; car, pour un conquérant, ce qu'il faut, c'est beaucoup de chair à canon; mais ce que l'économiste doit avoir en vue, c'est le bonheur des hommes, non leur nombre. Mieux vaut des familles clair- semées, vivant dans l'abondance, que des masses compactes pullulant dans le déniîment. La France remplit à merveille les vœux deMalthus, de Stuart Mill, de loseph Garnier, et elle offre la plus éclatante réfutation de la « loi d'airain » de Lassalle.

Poursuivons l'exposition des idées de l'agitateur allemand*, ^aujourd'hui, dit-il, pour produire avec succès, il faut disposer de grands capitaux. Le petit industriel, le petit boutiquier, l'artisan végètent, écrasés par la concurrence de la »rande industrie. L'ouvrier, ne pouvant devenir producteur indépendant, est forcé de vendre son travail pour sa subsistance ; et moyennant le salaire, le maître acquiert ;out le produit du travail. Ce produit augmente sans cesse, ï mesure que les procédés se perfectionnent et que la science s'applique à l'exploitation des richesses naturelles ; mais l'ouvrier, source de toute valeur, n'en profite pas ; out va au maître, à qui revient entièrement l'avantage du progrès industriel. L'ouvrier est donc dépouillé de presque out le fruit de son labeur, et il l'est nécessairement, parce

' Voyez, outre les nombreux écrits de Lassalle, Die bedrohlicbe ^Dtwickelung des Socialismiis (Le Développement menaçant du 'ocialisme), par Rudolf Meyer, écrit très clair et très substantiel ; Der nodcrne Socialifunus (Le Socialisme moderne), par le Dr Eiigeii seger; Die Lehren des heutigen Socialismus (Les Doctrines du îocialisme contemporain), par H. von Sybel.

72 LE 6UC1AL1SMI': CONTEMi'OHAIN

qu'il est privé du capital (jui lui permettrait de conserver, en travaillant pour lui-même, tout le produit de son travail.

Les économistes font remarquer que les relations établies entre le capitaliste et l'ouvrier sont parfaitement équitables, puisqu'elles sont établies par un contrat conclu librement entre les deux parties. — Non, répond Lassalle, ce contrat n'est libre qu'en apparence: l'ouvrier qui n'a pas pu employer ses bras doit les louer pour le prix qu'on voudra bien lui donner, car il y est forcé par la faim. Il n'est pas plus libre qu'un homme qui se noie et qui donne tout ce qu'il possède à celui qui n'a d'autre peine que de lui tendre une perche pour le tirer de l'eau.

Mais, réplique l'économiste, le capital lui-même n'est que du travail accumulé; si donc il est vrai qu'il obtient une part croissante, celle-ci n'est que la juste rémunération du travail intelligent, uni à la prévoyance, à l'abstinence, à l'épargne. — Oui, dit Lassalle, le capital se forme de l'accumulation des produits d'un travail antérieur, mais du travail de ceux qui n'arrivent pas au capital, c'est-à-dire des ouvriers et non de celui des capitalisies qui l'obtiennent. L'état social actuel sort directement de l'ancien régime qui, maintenant la propriété aux mains de quel(iues privilégiés, forçait toutes les autres classes, directement ou indirectement, à abandonner aux riches et aux forts le plus claii de leurs profits. La liberté n'a été proclamée que (juand ceux-là avaient tout accaparé. L'ouvrier, politiquement libre, s'est trouvé économiquement aussi dépendant que le serf du moyen âge. Comme celui-ci, il a été obligé de livrei le produit sans cesse croissant de son labeur pour le strict nécessaire, et c'est ahisi que les maîtres ont accumulé leurs capitaux. Leur richesse étant le fruit du labeur d'autrui, la « propriété <) aujourd'hui devrait s'appeler « Altruité », Eigenthum ist Fremdenthum.

Mais, (lu moins, reprend l'économiste, vous ne nierez pas que le chef d'industrie a droit à une rétribution pour ses capacités, pour ses soins, pour sa direction, et, en même temps, à une prime pour couvrir ses chances de perte. Le profit de l'industriel n'est, en réalité, qu'un salaire plus grand que les autres, et il est tel parce qu'il rémunère le service le plus essentiel, que le succès de l'entreprise en dépend , et qu'il est aléatoire. — C'est vrai , dit Lassalle, la direction mérite salaire ; mais, dans les grandes compagnies, sont-ce les directeurs qui jouissent des bénéfices? Non, ce sont les actionnaires, qui ne dirigent rien. Dans les entreprises particulières, la rémunération du propriétaire est hors de proportion avec le service rendu. Quant au risque que la prime doit couvrir, il existe pour Jean, Pierre ou Paul, mais non pour la classe entière des chefs d'industrie, considérée dans son ensemble. Ce que Jean perd, Paul le gagne ; et la statistique prouve que la masse des prolits va croissant et qu'elle est immense. La classe capitaliste touche donc une prime pour un risque qui, en réalité, n'existe pas. D'ailleurs, le fait qu'il y a un risque prouve une imperfection dans Torganisaiion industrielle. Ce qu'il faut faire, ce n'est donc pas payer une prime, mais faire disparaître la cause qui justifie la prime et qui la rend nécessaire. Ce sera le résultat d'une organisation meilleure. Cette organisation, quelle sera-t-elle? Voilà ce que Lassalle va nous faire connaître.

Aujourd'hui, le travailleur est au service du capital. C'est le monde renversé. Normalement, prétend Lassalle, c'est le capital qui doit être au service du travailleur. L'homme crée le capital poiu* l'aider dans son travail ; il ne faut pas qu'il travaille au bénéfice du capital. Il est bon qu'il l'exploite, mais non qu'il en soit exploité. Au lieu du salaire, toujours réduit au minimum par la « la loi d'airain», il faut que l'ouvrier obtienne tout le produit de son travail.

E. DK Laveleïe. — Socialisiiie, 2= édit. 5

Le capital et le travail doivent cesser de se faire la guerre ; ils doivent vivre en paix et agir de commun accord Le moyen est facile : qu'on les réunisse dans les mêmes mains. Pour atteindre ce résultat, qui serait la transformation de la société actuelle, il n'est pas besoin de chercher du nouveau ou de se lancer dans des utopies. Il suffit de favoriser le développement d institutions qui fonctionnent déjà, sous nos yeux, dans différents pays. Ces institutions sont les sociétés coopératives de production. Les ouvriers y sont propriétaires du capital ; ils dirigent l'entreprise et en tirent tout le profit. Ainsi le capital est mis au service du travail, et le travailleur obtient tout son produit comme rémunération. Les sociétés de ce genre, qui ontété établies à Paris, en Angleterre, et dont celles qu'ont fondées les (( Équitables pionniers de Rochdale «sont les plus connues, ne permettent plus de mettre en doute la possibilité du succès de cette combinaison . Mais le seul moyen d'assurer leurs progrès et de changer ainsi la face de la société, c'est d'en augmenter considérablement le nombre : pour cela, il faut l'intervention de l'État. Quand Schulze-Delilzsch la repousse, il fait, dit Lassalle, de la politique de « veilleur de nuit ».

Le rôle de l'État, d'après lui, n'est pas seulement de maintenir l'ordre, mais de favoriser tous les grands progrès de la civilisation. Et c'est, dit-il, ce qu'il a toujours fait. N'est-ce pas à l'intervention de l'État que l'on doit les routes, les ports, les canaux, les postes, les télégraphes, les écoles ? Quand il s'est agi de la création des chemins de fer, l'État n'a-t-il pas donné des subsides ou garanti des minima d'intérêts aux compagnies ? Pour les sociétés coopératives, il faudrait moins d'avances que pour les lignes ferrées. Lassalle estimait que pour la Prusse 100 millions de thalers auraient suffi. Il ajoutait que cela ne devait rien coûter aux contribuables. Il fallait, d'après lui, instituer une grande banque centrale ayant le monopole de

l'émission des billets. Elle pourrait facilement en maintenir en circulation pour 300 millions de thalers, avec une encaisse de 100 millions. Elle aurait trouvé ainsi de quoi prêter, aux sociétés coopératives, 100 millions de thalers qui ne lui auraient rien coûté du tout. Ces sociétés s'établiraient, d'abord, dans les districts qui s'y prêteraient le mieux, par leur genre d'industrie, la densité de la population et les dispositions des ouvriers. Successivement, il s'en fonderait d'autres dans toutes les branches du travail et même dans les campagnes.

L'agriculture, pratiquée en grand, donne un plus grand produit net; mais elle a cet inconvénient, qu'elle exclut la petite propriété. La coopération agricole réunirait les avantages de la petite et de la grande culture, ce qui transformerait tout le régime agraire, à l'avantage de la société entière. Avec 100 millions de thalers, on fournirait le capital industriel indispensable à 400,000 ouvriers, et avec les intérêts annuels à o p. c, soit o millions de thalers , on étendrait, chaque année , les bienfaits de l'association à 20,000 nouveaux ouvriers et à leurs familles. Ces sociétés établiraient entre elles des relations de solidarité et de crédit qui leur assureraient une grande solidité. Ainsi, au bout de quelque temps, la nation, au lieu d'oiirir le tableau de capitalistes et d'ouvriers hostiles, serait entièrement composée d'ouvriers-capitalistes, groupés d'après le genre de leurs occupations. L'État n'aurait nullement à jour le rôle de directeur ou d'entrepreneur d'industrie, bien moins qu'il ne le fait aujourd'hui dans les chemins de fer qu'il exploite. Tout ce qu'il aurait à faire ce serait d'examiner et d'approuver les statuts des sociétés et d'exercer un contrôle suffisant pour la sécurité de ses fonds avancés. Chaque semaine, les ouvriers recevraient le salaire habituel dans la localité et, au bout de l'année, le bénéfice serait distribué comme dividende.

Les risques, les chances de perte disparaîtraient, parce que l'industrie, au lieu de produire au hasard, marcherait d'après un plan d'ensemble, pour répondre à des besoins connus. Quel constraste, aujourd'hui, entre l'ordre admirable qui règne dans chaque atelier et l'anarchie qui désole le monde industriel! Dans chaque manufacture, le maître veille à ce que rien d'inutile ne soit fabriqué : pour construire 50 wagons à quatre roues on ne prépare pas plus de 200 bandages. Mais s'agit-il de répon.dre à la demande générale, qu'on ignore, chaque industriel produit au juger, et tâche ensuite de tout vendre, en faisant la concurrence aux autres. Arrivent alors les crises monétaires et les crises industrielles de la surproduction qui ramènent l'équilibre. Celui-ci n'est obtenu qu'au prix de grandes pertes pour les maîtres et de chômages, bien plus désastreux encore, pour les ouvriers. Ces crises, ces souffrances, seraient évitées si, les besoins étant connus, grâce à la statistique, les différentes associations s'entendaient pour y faire face. L'activité des diverses branches de la production pourrait être réglée aussi parfaitement que le sont aujourd'hui, au sein d'un même atelier, les divers genres de fabrication.

Déjà maintenant , il existe de puissants établissements métallurgiques où toute une série d'opérations techniques s'enchaînent, de façon à former un tout organique, (jui tire du sol le minerai et la houille et qui livre, complètement achevés, des locomotives, des navires, des machines de toute espèce. Les usines de Krupp en Allemagne, le Creusot en France, Seraing en Belgique, offrent ces combinaisons admirables. C'est ce régime qui devrait s'étendre à la société tout entière. Alors le fonds productif et tous les instruments de production appartiendraient, d'une façon permanente, aux différentes sociétés groupées en corporations de métiers. Les moyens de production nouvellement créés deviendraient la propriété des sociétés, les particuliers,

comme tels, n'en ayant pas l'emploi. Au contraire, tous les objets de consommation, ou leur prix, seraient répartis entre ceux qui ont contribué à les produire, comme cela a lieu aujourd'hui , mais d'après des bases plus équitables. Le bien-être général serait beaucoup plus grand, non-seulement parce que la répartition se ferait plus également, mais parce que la production serait bien plus considérable. Un des disciples de Lassalle, le baron Schweiter, en donne les motifs dans un petit écrit publié après la mort du maître, sous le titre de Schuize mort contre Lassalle vivant (Der todte Schuize gegeu den lebemJen Lassalle). On éviterait les pertes résultant des travaux aujourd'hui faits à l'aveugle et, par suite, souvent inutiles ; les efforts qui n'ont pour résultat que de ruiner des concurrents seraient dirigés désormais vers un but profitable à tous; le travail des ouvriers serait plus productif, parce que, tout le produit devant leur appartenir, ils tâcheraient, à Tenvi, de le rendre aussi grand que possible, et enfin les oisifs, ne pouvant vivre sans rien faire, rentreraient dans les rangs de la grande armée des producteurs, qui, dès lors, comprendrait tous les citoyens.

Il parvint à gagner à ses idées deux des hommes les plus éminents, à des titres très divers, de l'Allemagne concontemporaine : l'évêque de Mayence, de Ketteler, et le comte de Bismarck. Dans la séance du 17 septembre 1878, le chancelier de l'Empire a parlé de ses relations avec Lassalle; il y dit que jamais il n'avait rencontré de causeur plus agréable et qu'il se serait estimé très heureux de l'avoir pour voisin de campagne. Maintenant encore, il semble partager la foi du célèl)re agitateur dans les sociétés coopératives dotées par l'État.

Il disait, dans cette même séance du 17 septembre 1878: « Je me suis, en effet, entretenu avec Lassalle de l'appui à donner par le gouvernement, aux sociétés coopératives, et,

même aujourd'hui, je ne crois pas que ce soit là chose inutile. Je ne sais si ce fut l'effet des raisonnements de Lassalle ou le fruit de ma propre expérience lors de mon séjour en Angleterre, en 1862, mais j'ai toujours pensé qu'en organisant les sociétés coopératives comme elles fonctionnent en Angleterre, on pourrait sérieusement améliorer la condition des travailleurs. J'en conférai avec Sa Majesté, qui s'intéresse vivement aux classes ouvrières, et le roi donna une somme assez importante pour faire un essai. Je m'étonne qu'on me fasse un reproche de mètre occupé de la solution de la question sociale. Le vrai reproche à me faire serait de n'avoir pas persévéré et mené à bonne fin cette œuvre. Mais ce n'était pas l'affaire de mon département ministériel, et le temps nécessaire m'a fait défaut. La guerre, la politique extérieure m'ont absorbé. Les essais de sociétés coopératives n'ont pas réussi, faute d'organisation pratique. Pour la production, tout allait bien : pour la partie commerciale, c'était autre chose, et les difficultés ont été si nombreuses qu'elles n'ont pu être surmontées. Peut-être la cause en est-elle dans le manque de confiance des ouvriers, à l'égard surtout des administrateurs et des supérieurs. En Angleterre, cette confiance existe, et les sociétés coopératives sont florissantes. Je ne comprends pas, en tout cas, qu'on me fasse un reproche d'avoir fait des essais que Sa Majesté a payés sur sa propre cassette. »

On le voit, les plans de réforme sociale de Lassalle n'impliquaient pas une révolution violente. En réalité, c'était l'idée développée, dès 1841, par M. Louis Blanc, dans son livre L'Organisition du travail, avec cette différence, que le réformateur allemand, au lieu de s'attaquer aux principes de l'économie politique, les invoquait pour réclamer la transformation du régime actuel.

Si l'on considère le but que Lassalle voulait atteindre et qui consiste à multiplier les sociétés coopératives de pro-

duction,on peut affirmer que personne n'aurait d'objection à y faire. La solution serait parfaite, puisque le capital et le travail étant aux mêmes mains, toute hostilité entre ces deux facteurs de la production disparaîtrait '. Mais l'instrument de la rénovation sociale rêvée par Lassalleet par Louis Blanc, la société coopérative de production, est-elle viable et peut-on espérer que, même généreusement et, au besoin gratuitement subventionnée par l'État, elle l'emporte sur les entreprises particulières et prenne leur place ? C'est là le point essentiel, d'où tout dépend.

Dans un petit écrit, qui date de 1866, intitulé : Illusions des sociétés coopératives, M. Cernuschi, qui, pour mieux étudier la question, avait exploité trois boucheries, montra, avec cette netteté qui distingue tous ses écrits, les sérieuses difficultés que présente l'application du système. Ce sont d'abord de très grandes complications d'écritures. En second lieu, la difficulté de surveiller les gérants et de s'assurer de leur probité ou de leur activité. M. Cernuschi cite l'extrait suivant d'une brochure anglaise (Checks on coopérative storekeepers) : « Parmi les difficultés que le mouvement coopératif a rencontrées, aucune n'a été aussi désastreuse dans ses conséquences que celle de trouver une

' Au huitième congrès des sociétés coopératives, qui a eu lieu, en avril 1876, à Glasgow, sous la présidence de M. Edward Caird, professeur en cette ville, M. Hodgson, professeur d'économie politique à l'université d'Edimbourg, a parfaitement mis en lumière les avantage-! de la coopération. Le capital et le travail sont indispensables; mais faites-en deux classes, capitalistes et ouvriers, et ils seront en lutte. S'il n'y a plus qu'une classe possédant les deux facteurs de la production, l'antagonisme n'est plus possible. M. Hodgson voudrait voir la coopération prendre la place de « runionisme ». Les trade unions sont un instrument de guerre, la coopération un acheminement vers la paix au sein de l'atelier. M. Holyhoake a constaté que les sympathies des «unionistes » pour la coopération devenaient plus vives, et il espère qu'ils entreront, peu à peu, dans le mouvement coopératif. Ce mouvement, en effet, se prononce de plus en plus en Angleterre. — V. l'excellent livre de George Howell. Cnnflict of capital and labour. 1878.

méthode efficace pour contrôler les comptes des magasins coopératifs. » Le choix des gérants, voilà, en effet, la grande difficulté. Le chef d'une industrie particulière est directement intéressé à la bonne administration de son affaire. Le gérant ne l'est que très indirectement. Le premier, recueillant les bénéfices, déploiera beaucoup plus d'activité que le second, qui a un traitement fixe. Il est une vérité essentielle, que les réformateurs ne doivent jamais oublier : c'est que le ressort de la production a toujours été et sera toujours la responsabilité et l'intérêt personnel. Le dévouement a sa place dans la vie, et elle est grande. La charité, le devoir, l'amour de la patrie a ses héros et ses martyrs ; mais, dans l'atelier et dans la sphère des intérêts matériels, ces vertus se lasseront vite d'être exploitées par la paresse et l'égoïsme. Le moine, il est vrai, travaille pour son couvent et l'enrichit, et le communisme, que l'on dit impraticable, se pratique sous nos yeux, et avec tant de succès dans les pays catholiques que, si la société civile ne prenait point ses précautions, les corporations religieuses l'absorberaient tout entière; mais ici encore, c'est l'intérêt qui est en jeu. Seulement, le but qu'il poursuit est placé dans le ciel.

Dans les sociétés anonymes, la difficulté que rencontrent les sociétés coopératives, pour le choix des gérants, existe aussi. Le ressort de l'intérêt est affaibli; mais les directeurs sont bien payés : ils ont ordinairement une part de bénélices ; on peut les changer s'ils administrent mal, et, par conséquent, ils ont avantage à bien faire. En outre, comme on choisit les hommes les plus capables, ils sont presque toujours supérieurs aux industriels travaillant pour leur compte, et ainsi l'aptitude plus grande compense la moindre action de l'intérêt personnel. La plupart des sociétés coopératives ont succombé, au contraire, par la faute des gérants. La raison en est visible.

La coopération, comparée à l'entreprise indiA'iduelle.

c'est le régime républicain succédant au régime despotique. L'histoire et môme les faits contemporains prouvent qu'il faut bien des qualités chez un peuple pour assurer la bonne marche des institutions républicaines. Pour diriger convenal)lement une entreprise commerciale ou industrielle, des aptitudes spéciales sont indispensables; si les ouvriers choisissent un des leurs, ces aptitudes lui manqueront fréquemment. Son autorité sera contestée, ses égaux lui obéiront mal. L'enthousiasme de l'œuvre entreprise maintient les coopérateurs dans le devoir pendant quelque temps; mais plus tard on se lasse, le dévouement se refroidit, les incompatibilités d'humeur se dessinent; les dissensions, ou rincapacité des gérants, conduisent à la dissolution de la société. Pour avoir un directeur capable, il faut le bien payer; ce sera dès lors un « bourgeois », vivant comme un « bourgeois », ce qui excitera la jalousie de ses camarades. Son traitement sera à peu près égal aux bénéfices que fait le patron isolé, et ainsi il n'y a nulle économie qui puisse grossir le salaire. Cet inconvénient n'existe pas dans une très grande entreprise roulant sur des millions, où les appointements du directeur ne forment qu'une fraction très minime du total des transactions; mais les sociétés coopératives, constituées avec les épargnes des ouvriers, sont pres(iue toujours de très petites affaires.

Ces difficultés, inhérentes au système coopératif, ont été parfaitement indiquées, même par ses partisans, dans les débats du congrès ouvrier réuni à Paris en octobre 1876, et Ton a pu y constater un remarquable progrès de l'éducation économique des classes laborieuses en France. Ainsi le congrès a admis, tout d'abord, le paiement d'un intérêt et même d'un dividende au capital, abandonnant ahisi la chimère, longtemps caressée, du crédit gratuit. Le citoyen Nicaise, rapporteur de la sixième commission, a prononcé à ce sujet des paroles excellentes : « Le principe

E. riE I,*VEi.EYE. — !>orinli.'imp. 2'' édit.

de Gabet, De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins, ne peut nous convenir parce qu'il est injuste. Si je dois travailler, moi sobre et laborieux, pour celui dont la paresse est aussi grande que l'appétit est dévorant, je suis entraîné, à moins d'être un saint, à dissimuler mes facultés productives et à rechercher la satisfaction de ce penchant à mieux vivre qui est dans la nature humaine. Saint-Simon, au milieu d'erreurs dont nous n'avons pas à nous occuper ici, proclame un principe bien supérieur : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. Nous retenons cette règle. » Le principe sur lequel Louis Blanc voulait baser l'atelier coopératif est ici nettement répudié, et, au contraire, l'efficacité du ressort de l'intérêt individuel parfaitement mis en lumière. C'est là le fondement nécessaire de toute œuvre économique, de toute administration , de toute organisation politique. En tout, les affaires humaines seront bien ou mal conduites, selon que la responsabilité de chacun est bien ou mal déterminée. (( Nous croyons, dit encore au congrès de Paris le citoyen Nicaise, être plus près de l'opinion générale des ouvriers, en fondant nos associations sur la base du paiement de l'intérêt et même de dividendes au capital. Si l'épargne de l'ouvrier ne trouve pas un placement avantageux dans les associations, elle continuera à prendre une direction plus en rapport avec son intérêt, et les associations recommenceront leur course au capital, ou devront accepter l'argent des capitalistes. »

Le citoyen Nicaise, et un autre ouvrier, le citoyen Masquin, qui fait partie de la « Société coopérative des typographes », ont montré que le mauvais choix des gérants est la cause principale des échecs si fréquents de ce genre d'associations. « La première cause d'insuccès, dit le premier, réside dans l'inexpérience des associés et dans leur inaptitude aux aflaires. La grande préoccupation était de

produire, sans même savoir comment on écoulerait les produits. De là de nombreuses erreurs dans le choix des gérants. On prit généralement les meilleurs ouvriers, privant ainsi l'atelier de sujets utiles, et leur confiant une besogne pour laquelle ils n'avaient aucune des qualités voulues. » — « La société se constitue et l'atelier s'ouvre, dit le citoyen Masquin : là commencent les difficultés. Il faut un homme capable pour gérant; mais les hommes capables sont placés, et en vain leur offrez-vous les mêmes appointements; ils hésitent, parce qu'ils ont peur des responsabilités, et que rétablissement peut ne pas réussir. Dans beaucoup de sociétés, on a pris le premier venu, et elles ont croulé. »

Dans ce même congrès, les ouvriers ont reconnu et proclamé un fait d'expérience, qui est la condamnation du grand plan de rénovation sociale proposé par Lassalle: c'est que les avances de l'État sont la perte des sociétés ouvrières. S'il ne fallait que les quelques cents millions de francs, réclamés par le socialiste allemand, pour transformer tous les ouvriers en capitalistes jouissant du produit intégral de leur labeur, quel est le parlement qui ne les votât volontiers? Un milliard, deux milliards, même sans intérêt, seraient peu pour accomplir cette pacifique et heureuse révolution (jui en éviterait dans l'avenir de sanglantes et de bien {ilus coûteuses; mais c'est un fait constaté: l'argent avancé par l'État porte malheur.

Dans ce même congrès ouvrier (187G), le citoyen Finance, positiviste et adversaire du principe même de la coopération, a montré, chiffres en mains, que, des associations subventionnées en 1848, une seule a survécu jusqu'aujourd'hui'. Les partisans du système coopératif

' Ces faits, surtout constatés par des ouvriers, sont si instructif<. qu'il est utile d'en reproduire ici le détail. En 1848, TAssemblée constituante vota en juillet, c'est-à-dire après les journées de juin, une subvention

reconnaissent aussi que, pour réussir, il doit se développer en dehors de tout appui de TÉtat. « Les subventions de l'État, dit le citoyen Nicaise, furent désastreuses pour les associations qui les acceptèrent. Leur échec a démontré que le système des subventions était mauvais; que, seules, l'initiative et la persévérance des associés, ne comptant que sur eux-mêmes, étaient capables de résoudre le problème. L'argent qu'on n'a pas gagné coule vite dans les mains; on compte moins avec lui qu'avec celui qui, prélevé sur le nécessaire, représente les privations qu'on s'est imposées pour former son apport social. » Le manque de soins pour la conservation de l'argent emprunté n'est pas l'unique cause du naufrage de toutes les sociétés subventionnées. 11 en est une autre, plus sérieuse encore. Pour administrer un capital et pour en tirer le meilleur parti, il faut d'abord les mêmes qualités d'ordre et d'économie que pour le former, et il en faut, en outre, d'autres, plus rares et plus difficiles à pratiquer. Celui qui n'aura pas su amasser le capital par l'épargne saura encore bien moins le conserver en le faisant valoir^ C'est précisément en s'eflbrçant de réunir le capital de leur entreprise que les associés acquerront l'expérience commerciale, indispensable pour en assurer le succès.

Ce n'est pas en prêtant de l'argent à ceux qu'il croit fade 3 millions de francs destinée à encourager les sociétés ouvrières. 6J0 demandes, dont 300 pour Paris, furent adressées à la commission chargée de répartir les fonds; 56 seulement furent accueillies. A Paris, 3) associations, dont 27 entre ouvriers, réunis ant 434 associés, reçurent 890,5 )LI francs. Déjà, dans les premiers six mois. 3 des associations parisiennes se mirent en faillite; et sur les 434 associés, il y eut 74 démissions, 13 exclusions et il changements de gérants. Au mois tie juillet IHol, 18 associations avaient encore cessé d'exister. Un au après, 12 autres avaient disparu. En 1863, on en comptait encore 4, qui avaient plus ou moins bien réussi. En 1873, il n'en restait plus qu'une seule, celle des tailleurs de limes; et, comme le remarque le citoyen Finance, elle ne s'était pas fait représenter au congrès.

voriser que l'État leur communiquera, en même temps, l'aptitude de bien l'employer, au milieu des difficultés sans nombre de la mêlée industrielle. Ainsi donc, les faits expliqués par leurs causes, démontrent que Lassalle avait tort de réclamer les secours de l'État pour multiplier les sociétés ouvrières. C'eût été les condamner à une ruine inévitable. Toute réforme qui voudra transformer brusquement l'ordre social échouera, parce que les éléments mêmes de la transformation feront défaut.

Faut-il donc désespérer de l'avenir des sociétés coopératives? Je ne le pense pas. On en verra vivre et prospérer davantage à mesure que les ouvriers comprendront mieux ce qui est indispensable à leur succès'. L'ouvrier associécapitaliste, recueillant une part proportionnelle des bénéfices, travaillera mieux que le salarié. Le produit sera donc plus grand, et c'est là un point esseniiel. Mais il y a trois ditiicultés à vaincre. D'abord il faut trouver de bons gé-

^ En Amérique, où les ouvriers, plus rétribués, sont mieux préparés à prendre part à la direction d'une entreprise industrielle, on cite de fréquents exemples d'association coopérative de production qui ont réussi. En voici quelques-uns, empruntés au journal américain Scribner's monthly Magazine et au journal français de M. Limousin, Bulletin du mouvement social : La Beaverl'all coopérative foundry, dans l'Etat de Pensylvanie, a été fondée en 1872 avec un capital inférieur à 4,01)0 dollars (un dollar vaut environ 5 francs). Actuellement, elle possède 16,U0J dollars, et chaque action a reçu un dividende annuel de 12 à 15 p. c. La société se compose de 27 membres. Le Somerset coopérative foundry Company, dans le Massachusetts, s'est établien 18C7, avec 3J associés et un capital de 14,000 dollars. Actuellement, ses o3 membres ont un capital de 30,000 dollars et une réserve de 28.'): 10 dollars. Les dividendes se sont parfois élevés à 44 p. c. U Equitalilc coopérative foundry, de Hochester, dans l'État de New- York, a commencé, en 1809, avec 2if.tl00 dollars; elle en possède maintenant 100,0):), provenant de l'accumulation des bénéfices. Ouelque< sociétés coopératives de protluction ont également rcussi en Angleterre, en Allemagne, en Italie et en Belgique. Voyez les ra[)ports annuels de M. Schulze-Delitzsch, Ilistory of coopération by G. Holyoake, et le livre de .M. Léon d'Andrimont, le Mouvement coopératif en Beigh/ue.

rants, et pour cela les bien payer. Secondement, la coopération associe non-seulement des capitaux, mais aussi des hommes. 11 faut donc qu'un esprit de support mutuel et d'entente règne entre eux. Enfin, la coopération étant le régime républicain appliqué à l'industrie, il y faut la vertu qui permet aux républiques de vivre : l'obéissance aux lois et aux autorités établies. Il y a là ainsi toute une éducation économique à faire, pour laquelle il faut du temps. Le but à atteindre est évidemment que le capital et le travail soient réunis dans les mêmes mains, sous le régime de la grande industrie, comme jadis dans les corporations ou comme aujourd'hui chez le cultivateur propriétaire. On peut y arriver par le moyen de la société anonyme, quand le capital en est représenté par des titres d'une valeur minime. Siippposons une grande usine valant des millions, mais dont les actions ne soient que de 100 francs : les ouvriers, les employés de tout grade, grâce à l'épargne, acquièrent ces titres : ils deviennent ainsi actionnaires, et, comme tels, propriétaires de l'usine. Cette société anonyme n'est-elle pas dès lors une vraie association coopérative? Elle en a les avantages sans en offrir les difficultés. C'est, avant tout, une association de capitaux. Les hommes ne sont associés que volontairement, transitoirement et en tant qu'actionnaires. Or, il est plus facile de tenir réunis des capitaux que des hommes. La société anonyme servirait ainsi de transition pour arriver à la coopération *, ce qui ne devrait pas empêcher les ouvriers d'élite d'essayer déjà de celle-ci. La tentative seule

' Je vois, dans le rapport iFuiie société anglaise, le North of Eiigland infinstrial and coal Company [limited), que différentes sociétés coopératives sont grands actionnaires de l'entreprise qai possède des hautsfourneaux et des fours à puddler rotatifs à Carlson. des mines de charbon dans le Durham, et des extractions de minerai dans le Cleveland. Voilà la transition de la société anonyme à la société coopérative.

les rendra meilleurs. Dans le cas même où ils échouraient, ils auront acquis de l'expérience, l'habitude de l'ordre el de l'épargne, le maniement des affaires, et une connaissance prati(iue des questions économiques, non moins désirable dans leur intérêt que dans celui de l'ordre social.

Lassalle ne croyait pas que les sociétés coopératives apportaient par elles-mêmes « la solution de la question sociale ». — « Jamais, dit-il, je ne me suis servi de cette expression, parce que la transformation de la société sera l'œuvre des siècles et d'une série de mesures et de réformes qui sortiront « organiquement » les i nés des autres : je n'ai préconisé la coopération que comme un moyen d'améliorer le sort de l'ouvrier. » D'après lui, la propriété, telle qu'elle existe maintenant, n'est qu'une « catégorie historique » et transitoire.

La propriété actuelle, prétend-il, consiste à tirer, sans travail, un revenu d'une terre ou d'un capital que la loi vous attribue. La propriété de droit naturel, au contraire, ne doit avoir d'autre fondement que le travail. Loin donc de vouloir abolir la propriété, son seul but, dit-il, est d'établir la propriété véritablement individuelle et proportionnée aux services utiles. Il invoque, à l'appui de son système, la théorie de Smith et de Ricardo, qui fait naître toute valeur du travail seul. Il dit, avec Bastiat, que ce qu'il faut payer dans le produit, ce ne sont pas les forces de la nature, mais le labeur de Ihomme. Le service des agents naturels est ou doit être gratuit. On voit que Bastiat a fourni des araies au socialisme, qu'il s'était donné pour mission de combattre : c'est parce qu'il a méconnu des vérités clairement établies par ses prédécesseurs.

D'après Lassalle, quand les sociétés de production auront englobé dans leur sein tous les citoyens, elles deviendront propriétaires des terres et des capitaux, et le travailleur, en prenant place dans l'atelier, entrera en possession viagère

de rinstruraentde travail ou de la part de l'avoir social qui correspondra à son emploi. Cet emploi serait en rapport avec ses aptitudes, et sa rémunération serait égale au produit de son travail. Ceci n'est autre chose, on le voit, que la formule si connue de Saint-Simon, invoquée au congrès ouvrier de Paris de 1876 : « A chacun suivant ses capacités, à chaque capacité suivant ses œuvres. »

Lassalle ne respecte pas plus que Saint-Simon l'hérédité telle qu'elle existe aujourd'hui. Ce n'est plus là, dit-il, une institution vivante , ayant ses racines dans le sentiment moral et juridique de l'époque; c'est une tradition morte, qu'à chaque instant déjà le législateur ébranle et restreint dans l'application. Les Romains ont créé la succession testamentaire, parce qu'ils croyaient que la volonté du défunt passait dans la personne de l'héritier désigné. Les Germains, dont nous avons pris la succession ab intestat, considéraient le patrimoine comme appartenant, non à son successeur actuel, mais conjointement à toute la famille, et ainsi le fils ne faisait que prendre, à la mort du père, l'administration de biens dont il était déjà co-propriétaire. Les idées des Romains et celles des Germains nous sont devenues complètement étrangères, et l'hérédité n'a plus de racines dans nos croyances.

^1. H. von Sybel répond à Lassalle qu'il en est de l'hérédité comme de la royauté. Les peuples ne croient plus au droit divin, et cependant ils conservent des rois, parce que l'expérience montre que la royauté constitutionnelle garantit convenablement la liberté et la prospérité publiques. L'hérédité n'est plus l'objet d'un culte superstitieux; c'est pourquoi on voit les législateurs restreindre les degrés de successibilité et frapper d'impôts les successions; mais elle est un excellent moyen de stimuler le travail et la formation du capital, et c'est à ce titre qu'on la conserve.

Lassalle pensait comme les saint-simoniens, que l'âge d'or est devant nous. Sa conception panthéiste de Thistoire le portait à croire que, par suite d'une loi immanente de l'humanité, elle est destinée à amver, de progrès en progrès, à un état où le travailleur jouirait des avantages de la bourgeoisie actuelle et où, par consécjuent, il n'y aurait plus qu'une classe qui, grâce à la science, obtiendrait la large satisfaction de tous ses besoins, moyennant un travail modéré et salutaire. Chacun pourrait ainsi atteindre tout le développement intellectuel et moral dont la nature l'a rendu capable. L'organisation sociale ne serait plus pour personne une entrave, mais pour tous un appui et un moyen d'avancement.

Ainsi qu'on a pu s'en convaincre, les idées de Lassalle ne présentent pas une grande originalité. Ses vues de reconstruction sociale sont empruntées à Saint-Simon et à Louis Blanc, sa critique de l'économie politique à Karl Marx. Néanmoins, l'étude de ses écrits n'est pas sans utilité, parce qu'en plus d'un point il a montré que les théories économiques généralement reçues sont superficielles, mal formulées ou même entièrement erronées. Ainsi, sa discussion sur le mode de formation du capital est très remanjuable ; son tal)leau des origines et du développement économique des sociétés ne l'est pas moins.

Quant aux moyens d'arriver à la réalisation de la transformation sociale qu'il rêvait, Lassalle se sépare complètement de Marx. Comme le remarque très justement M. Rudolf Meyer, Marx considère l'Europe entière, Lassalle ne voit que l'Allemagne. Le premier est international et cosmopolite, l'autre national et Allemand. Marx croit qu'aucune réfonne sociale n'est possible dans un État isolé; c'est seulement quand la révolution généralisée aura abattu partout les trônes et les autels, que l'égalité pourra s'établir. Lassalle, au contraire, voulait introduire

90 LE SOCIALISME COxNTEMPORAIN

les réformes pacifiquement dans un seul État, qui aurait servi de modèle aux autres, et dont l'imitation se serait imposée. Cet État devrait être l'Allemagne unifiée. Il espérait même, comme les physiocrates du xvin'' siècle, qu'un souverain ou un grand ministre comprendrait qu'il a tout intérêt à gagner l'affection du peuple, en améliorant son sort. C'est l'utopie du socialisme césarien, tel que l'avait conçu Louis-Napoléon dans sa prison de Ham et que le rêve, dit-on, M. de Bismarck aujourd'hui. Lassalle pensait, et non sans raison, qu'une répul)lique bourgeoise serait moins prête qu'une monarchie à accepter des réformes radicales, parce ({ue celles-ci diminueraient nécessairement la prépondérance des classes aisées, tandis qu'elles pourraient accroître la popularité et l'autorité du souverain. Lassalle était un politique clairvoyant et il avait le sens historique. Dès 1859, il prévoit et hâte de ses vœux la lutte de la Prusse et de l'Autriche, et, mort en 1864, il annonce la guerre de l'Allemagne contre la France.

Il n'était pas « doctrinaire » et absolu, comme le sont souvent les républicains. Il comprenait que les mêmes institutions, fussent-elles républicaines, ne peuvent convenir également à tous les peuples du globe, si différents de mœurs, d'état social et de développement intellectuel. Tout fanatique qu'il fût de la société coopérative, il pensait qu'il fallait au moins deux siècles — cinq, dit Rodbertus — pour amener la transformation complète de la société et la suppression du salariat. Ce n'était donc point par une révolution violente qu'il croyait pouvoir réaliser ses projets.

Il se séparait, sous ce rapport, de ses héros préférés, les hommes de la révolution française. Hegel lui avait enseigné la théorie de l'évolution organique et des « moments » successifs que doit parcourir le « procès » historique. Il avait conçu une vive sympathie pour M. de Bismarck, qui bientôt, en effet, allait exécuter son programme politique,

en fondant l'unité germanique sur l'abaissement de l'Autriche et en introduisant le suffrage universel direct pour les élections au parlement central. Il chercha à le voir quelque temps avant sa mort, en 1864, et il fit même voter ses partisans en faveur de l'homme qui alors ne représentait encore que le principe de l'autorité monarchique, fondée sur le militarisme Spartiate embrigadant toute la nation.

Jusqu'à présent, son rêve ne s'est pas réalisé. M. de Bismarck s'est rapproché du socialisme, mais il n'a pas encore supprimé le salariat. Lassalle comprit, mieux que les socialistes auxquels il avait emprunté ses plans de réforme, qu'on ne peut pas transformer la société par un coup de baguette ; cependant, il attendait encore trop de l'initiative de l'État. La vérité essentielle, qu'il faut répéter à la classe ouvrière et qui y pénètre peu à peu, c'est que les changements dans l'organisation des sociétés ne se sont jamais faits et ne se feront jamais que lentement, et qu'il est impossible d'accomplir, par décret, une révolution sociale , comme on fait une révolution politicjue. Donnez à Karl Marx ou à Lassalle plein pouvoir de disposer, à leur gré, des terres, des capitaux, de toutes les richesses du pays et de les faire « rentrer à la collectivité », les corporations ouvrières ou les ateliers sociaux, à qui on remettrait les instruments de travail, ne seraient pas en état d'organiser et de diriger la production, puisque les ouvriers d'élite ne parviennent qu'exceptionnellement à faire prospérer des associations coopératives, et que celles-ci échouent toujours quand elles ne se forment pas elles-mêmes leur capital. Sans doute, ils se trompent, ces économistes qui s'imaginent que les lois réglant maintenant les faits économiques sont immuables, parce que ce sont des lois naturelles. L'histoire et la géographie nous montrent que les sociétés humaines ont vécu et vivent sous des régimes très divers et très variables. L'humanité

n'a probablement pas atteint le terme de sa carrière; et, dans mille ans, les lois et les institutions seront très différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui. Les progrès si visibles et si universels de la démocratie permettent de prévoir qu'il y régnera plus d'égalité. Mais, de même qu'en géologie on a abandonné les théories des grandes révolutions cosmiques et des époques successives de création, pour admettre que les changements si extraordinaires dont notre globe a été le théâtre se sont accomplis lentement, insensiblement, par l'action constante des forces ordinaires de la nature, ainsi en sociologie, on arrive à se convaincre que de profondes modifications peuvent s'introduire et s'introduiront dans l'organisation sociale, mais qu'elles auront lieu lentement, insensiblement, à mesuré que les hommes acquerront plus de lumières, plus d'instruction, un sentiment plus élevé du droit et une connaissance plus complète des conditions de la production économique.

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