CHAPITRE VI
Les mots de socialiste et de conservateur jurent de se trouver réunis. L'un ne veut-il pas détruire tout ce que 'autre tient à conserver? Cependant, il est un parti qui prend cette dénomination, et il n'est pas téméraire de dire jue, dans une certaine mesure, M. de Bismarck en est le olus illustre réprésentant.
L'esprit allemand cherche, avant tout, à échapper au 'eproche d'Einseitigkeit, c'est-à-dire à l'habitude de ne roir les choses que d'un côté. Les objets ont en général me face éclairée et une face plongée dans Fombre. Celui jui n'aperçoit que le côté illuminé par le soleil verra out en rose; celui qui s'arrêtera au côté de l'ombre verra eut en noir. Si quelqu'un s'avise de faire le lourde l'objet, 1 soutiendra qu'il est à la fois noir et blanc, clair et obscur, !t dans ces contradictions apparentes il y aura une sorte de ogique et un reflet de la réalité. C'est ainsi qu'est né le ocialisme conservateur. Lizez certaines de ses pages, vous Toirez qu'elles sont écrites par un ennemi irréconciliable le l'ordre social; continuez la lecture, vous rencontrez un lomme pour qui toute réforme est une faute, et tout pro- ;rès, un pas vers la barbarie. Voyez M. de Bismarck : nul le montre avec plus de précision et de force les transforaations de toute nature qui donnent à notre époque une
physionomie nouvelle. Comme il a été pour beaucoup dans ce changement, on peut dire qu'il est l'un des grands révolutionnaires de notre temps. Et cependant, par certain côtés, il est resté le type du seigneur féodal, gouvernant ses vassaux, d'une main de fer, pour leur bien, il en est convaincu, mais entendu à sa façon et réalisé par lui, non par eux.
La société actuelle, dans la période de transition où nous sommes engagés, présente aussi des contrastes bien frappants. Sans doute, la science appliquée à la production nous éblouit de ses merveilles. Chaque exposition internationale, plus grandiose que les précédentes, lasse de plus en plus notre admiration. Les gens riches le sont infiniment plus que jadis. La classe aisée est beaucoup plus nombreuse, et l'ouvrier lui-même est certainement mieux pourvu qu'autrefois. Cependant, on ne peut le nier, que de misères dans les centres industriels! Quelle gêne, quelles souffrances, quand une crise prolongée restreint la demande de travail et abaisse le ta ix du salaire ! C'est la peinture de ces maux, attribués à la concurrence, qui forme la base d'opération de toutes les nuances du socialisme. La plus grande partie du livre fameux de Karl Marx : Das Kapital, n'est que le résumé des faits désolants ou même révoltants que constatent les documents parlementaires anglais. Les socialistes conservateurs acceptent comme exacte cette sombre peinture de notre état social actuel, et ils en attribuent la cause à l'industrialisme et à la « bancocratie ».
Pour porter remède à ces désordres trois systèmes se présentent.
L'économiste nous dit : Laissez agir les lois naturelles. La liberté guérit les blessures qu'elle fait. Ouvrez libre carrière à l'initiative individuelle, et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.
Le socialiste démocrate prétend que le bonheur et la justice s'établiront aussitôt qu'on aura fait entrer les instruments de travail dans le domaine collectif.
Enfin, le socialiste conservateur ne voit de salut que dans le retour aux institutions qui garantissaient aux hommes, sous l'ancien régime, l'ordre et le repos. Le libre échange, la libre concurrence, la libre usure, voilà, d'après lui, les pestes qui mettent à mal toute société où elles s'établissent.
L'un des chefs du parti libéral au parlement allemand, M. Ludwig'Bamberger, montre bien ce qu'a de singulier la situation de son pays. L'Allemagne, dit-il, est devenue la « terre typique » de la guerre des classes. Sans doute, ailleurs, en France, en Angleterre, en Italie, le socialisme existe: mais du moins tous ceux dont il menace les intérêts se réunissent pour le combattre. Ce n'est qu'en Allemagne qu'on voit des groupes nombreux de personnes riches, nobles, instruites et pieuses, déclarer la guerre à la bourgeoisie. Les gentilshommes campagnards attaquent le capital, sans doute pour améliorer leur culture ; les professeurs déclarent que le chemin qui conduit à l'opulence passe tout à côté de la maison de force, et enfin des évêques conspirent avec les démagogues. Là seulement, dit-il, on voit ce spectacle étrange de gens qui, avec une frivolité toute aristocratique, se font un jeu de miner les bases de l'ordre social , prétendument dans l'intérêt de la morale et de la religion.
Ce phénomène, que signale M. Bamberger, me paraît avoir deux causes : d'abord, l'horreur de \ Einseitigkeit, ainsi que je l'ai dit, et pour quelques-uns l'esprit scientifique; en second lieu, les exigences des luttes électorales. Quand deux partis sont en présence et qu'il s'en trouve un troisième qui dispose de beaucoup de voix, c'est à (jui lui fera le plus de concessions pour s'assurer son concours.
96 LE SOCIALISME CONTEMPOKALN
Les socialistes disposent de sept cent mille voix: faut-il s'étonner que les ultramontains et les féodaux tâchent d'avoir leur appui contre les libéraux, leurs adversaires actuels ? Quoi qu'en dise M. Ludwig Bamberger, de pareilles alliances se sont vues en tous pays.
On peut rattacher les origines du socialisme conservateur à Rodbertus-Jagetzow, parce qu'en effet, c'est lui qui, le premier, a donné à la critique socialiste une base scientifique. M. de Bismarck faisait récemment, à la tribune du parlement allemand, l'éloge de ce penseur solitaire, dont l'influence a été si grande, quoique son nom ne soit pas arrivé jusqu'à la foule. On l'a nommé avec raison le Ricardo du socialisme. Son livre, paru en 1842, Zur Erloitniss luisere StaatswirtliscliaflHchen Zustande (Exposé de noire situation économique), contient déjà, en germe, les idées dont on s'est servi plus tard et qu'il a développées lui-môme dans son autre ouvrage, Zur Bel&uclitung der socialen Frage. Dans des fragments de ses notes et dans une partie de sa correspondance avec Lassalle, publiés par A. Wagner', il montre lui-même pourquoi il peut se nommer conservateur. « Notre manière de comprendre le droit et la philosophie de l'histoire, écrit-il en parlant de Lassalle, était semblable, en ce que nous ne considérions pas la succession des formes sociales et politiques comme épuisée par l'établissement du régime constitutionnel ou du système représentatif. Nous étions tous deux convaincus qu'en se plaçant au point de vue d'une philosophie du droit plus idéale et plus rigoureuse que celle qui est reçue aujourd'hui, on aperçoit les imperfections de la propriété telle qu'elle est maintenant appli-
' Briefe von F'erdinand Lassalle an Karl Bodbertus-Jagelzow, mit eine.r Einleitung von Adulph Wagner. Berlin, 1870. (Lettres de Ferdinand Lassalle à C. Rodbertus-Jagetzow, avec une introduction d'Adolphe Wagner.)
quée au sol et aux capitaux, et on entrevoit une forme d'appropriation plus pure, plus équitable, en vertu de laquelle la part de chacun serait proportionnée au service rendu. — En pratique, nous ne pûmes nous entendre, ajoute Rodbertus. Lassalle, on le sait, voulait changer, en peu de temps, la condition des ouvriers, en les faisant entrer dans des associations de production, fondées avec le concours de l'État. Moi, je voulais conserver le principe du salaire, mais en admettant une réforme entreprise par l'État. Lassalle voulait faire du parti socialiste un parti politique. A cet effet, il réclamait le suffrage universel. Je voulais, moi, le maintenir sur le terrain exclusivement économique et scientifique. »
Lassalle était un agitateur ardent qui croyait arriver bientôt au but, tandis que Rodbertus comprenait si bien la lenteur des transformations sociales, qu'il n'espérait pas, avant un laps de cinq siècles , la réalisation de son idéal : la propriété proportionnée au service. Rodbertus se rapprochait du parti actuel des « agrariens » en ce qu'il défendait énergiquement les intérêts agricoles ; il les prétendait sacrifiés aux financiers. Faisant valoir lui-même son domaine de Jagetzow, il connaissait à fond, comme von Thuenen, toutes les questions qui se rattachent à l'économie rurale, mais il n'aspirait point, comme les « agrariens », à rétablir le régime du passé.
La nuance la plus rétrograde du socialisme conservateur a été représentée par le président von Gerlach, qui, sous le nom de Rundschauer (Spectateur), traitait la question sociale dans le journal des féodaux, la Kreuzzeitung (Journal de la Croix). Il prétendait y montrer que les propriétaires fonciers et les ouvriers sont également sacrifiés aux erreurs du libéralisme économique et à l'art de l'usure (Wucherkunst), qui caractérisent notre temps. Il voulait maintenir avant tout ce régime agraire encore en
E. DE Lateleïe. — Socialisme, 2« édit. 6.
vigueur dans la Prusse orientale, où les paysans vivent et travaillent, comme jadis, sous la férule des seigneurs. Il demandait qu'on défendît la classe des artisans , à la fois travailleurs et propriétaires de l'instrument de travail, contre les envahissements de la grande industrie, qui divise le monde de la production en deux classes distinctes et hostiles, les capitalistes et les salariés.
Un des principaux arguments de Marx consiste à montrer que la concurrence du bon marché amène le triomphe fatal des grands établissements, s'élevant sur les ruines des petits industriels et reconstituant ainsi la féodalité de la finance et de l'industrie, appuyée sur le servage, non de droit, mais de fait, des prolétaires. Le président von Gerlach développe la même thèse, mais il en tire une autre conclusion que Marx. Le seul moyen de sauver l'artisan est, suivant lui, de reconstituer une classe ofi le capital et le travail se trouvent réunis, et de rétablir des corporations créées par la loi et armées du monopole, comme au moyen âge.
C'est le point capital sur lequel se divisaient récemment les deux champions du catholicisme social en France. Tous deux veulent la corporation de métier. Mais M. Périn maintient la liberté des professions, tandis que M. de Mun soutient qu'alors il n'y a point de réforme réelle, de changement appréciable au régime actuel. Il est certain qu'à côté d'inconvénients sérieux et de certains abus, la corporation offrait de réels avantages. Mais il ne faut pas croire qu'on puisse à volonté i"essusciter le passé. La cause qui fait mourir les institutions les empêche de renaître. Si la corporation fabrique plus cher, la concurrence étrangère la tuera. Le seul moyen de la faire vivre artificiellement serait d'y appliquer le système de la régie des tabacs. Je ne crois pas que, s'il faut soumettre toutes les industries à ce corset de force, aucune nation s'y résigne.
Lassalle, répondant à Gerlach, fait bien voir ce qu'ont de chimérique ces rêves de restauration du passé : « Étant donnée, dit-il, la force organique de la grande industrie, il est aussi impossible d'en arrêter l'essor que d'empêcher les ruisseaux de se jeter dans la rivière et de la constituer. Mais, de même qu't)ji peut s'emparer de la force du courant afin d'en tirer parti, ainsi on peut se servir du développement même de la grande industrie pour refaire une classe moyenne de travailleurs capitalistes, comme au sein de la corporation, mais fondée sur d'autres bases. Il est conforme à la philosophie de l'histoire d'utiliser les forces résultant de l'évolution naturelle de la civilisation pour atteindre le but, plutôt que d'essayer de les enrayer, ce qui serait d'ailleurs inutile. »
La nuance Gerlach était désignée sous le nom de Zunftreaction a. réaction en faveur des corporations ». Deux écrivains très connus, qui défendaient les mêmes idées générales, le professeur Huber et le conseiller de justice Wagener, se séparèrent de Gerlach sur ce point.
S'il y a une question sociale, dit le professeur Huber, c'est parce que le salaire est trop souvent insuffisant; et pourquoi l'est-il? parce que la baisse de prix des objets fabriqués résultant de la diminution des frais de production, s'obtient toujours par la réduction des salaires. — En fait ceci n'est point exact.
Il vaudrait mieux, ajoute Huber, arriver au même résultat par une diminution des profits. Ce n'est point en raison d'une loi morale, rationnelle ou économique, que l'une des parties qui concourent à la production de la richesse est toujours sacrifiée à l'autre. Il ne faudrait pas que la rémunération du travail fût fixée par l'arbitraire, mais par l'équité. Or l'équité commande que, quand le capital a touché l'intérêt, et le travail, son salaire, le surplus du profit soit partagé entre les deux parties, en proportion
du service rendu. Mais qui fixera cette part? Ce ne peut être qu'une sorte du jury de prud'hommes, où maîtres et ouvriers seront également représentés, et dont les décisions auront force légale. La répartition serait' ainsi réglée, non plus, comme maintenant, par le choc brutal des intérêts, c'est-à-dire, au fond, par la loi du plus fort, mais comme dans les anciennes corporations, par un principe de justice. Bien entendu, il ne s'agit pas de rétablir les corps de métiers avec leurs monopoles et leurs entraves, mais de soumettre tout le monde économique à une bureaucratie industrielle, et à un ensemble de tribunaux, nouveaux organes du droit. Ce système est évidemment inspiré par l'amour de la justice, seulement il serait d'une application bien difficile dans le monde économique actuel.
Le professeur Huber est mort, mais le conseiller Wagener vit, et il est même devenu un personnage des plus influents ; car, dit-on, le chancelier de l'empire le consulte volontiers en matière économique. '
Voici ce qu'écrivait, dans une réponse au président Ger-
• On attribue à M. Wagener un ouvrage intitulé : Die L'ùsiing dcr socialen Frago voin Stantljtunkt diT Wirklichkcil une! F'raxis, von oinow praktisr.hpn Staatswanno, 1878. En 1874, il fut envoyé au congrès économico-socialiste d'Eisenacli par M. de Bismarck, ainsi que celui-ci l'a rappelé dans son discours du 17 sept. 1879. En 1863, il écrivait dans le journal ultra-conservateur la A>cozzei7î;/3{7. L'auteur de l'ouvrage Uip Liisung a développé la thèse de la « royauté socialiste ".« L'institution monarchique, dit-il, ne peut avoir un avenir assuré que si, remontant à ses origines, elle se montre, tant en théorie qu'en pratique, l'égide du droit des faibles, la protectrice des malheureux. Comme dit Stein, la royauté doit replonger ses racines dans la terre profonde des masses populaires. La monarchie de l'avenir sera la monarchie sociale, ou elle cessera d'exister. Si la royauté cherche son appui parmi les barons de l'industrie, parmi les princes de la Bourse et dans les rangs des dix mille privilégiés, son autorité diminuera, et elle finira par sombrer dans cette grande transformation démocratique qui fait arriver le peuple à la place de l'aristocratie et les organes de la science à celle des ministres du dogme. » Ceci n'esl-il pas le programme de M. de Bismarck .'
lach, le conseiller Wagener, qu'il ne faut pas confondre avec un autre économiste très connu, Adolpli Wagner, l'érainent professeur de l'université de Berlin : « Rien n'arrêtera cette puissance de démolition que nous voyons agir sous nos yeux et qui emporte toutes les institutions anciennes. Les corps de métiers de l'ancien régime ne peuvent être rétablis, mais la question ouvrière consiste précisément à chercher quelle organisation industrielle il faut adopter pour garantir, comme autrefois, les droits de l'ouvrier, trop complètement isolé aujourd'hui. C'est de cette question que dépendent l'avenir des États et la destinée de la civilisation. Il reste à voir si les différentes classes de nos sociétés possèdent assez de prévoyance, d'énergie et de sagesse pour contribuer à la constitution d'un ordre nouveau. Si elles font preuve de ces qualités, elles seront régies par des institutions libres et par des fonctionnaires élus ; sinon, elles le seront par la main de fer du césarisme. » Comme le professeur Huber, M. Wagener proposait la création immédiate de conseils de métiers, où les iivriers auraient leurs représentants, et qui seraient investisdu droitde régler le salaire. On sait qu'en Angleterre, en cas de grève, maîtres et ouvriers soumettent souventleur différend à la décision d'un arbitre. Il s'agirait de constituer des corps d'arbitres permanents et d'accorder force executive à leurs décisions.
De 1866 à 1870, les préoccupations extérieures absorbèrent l'attention, et l'économie publique orthodoxe l'emporta .dans les conseils du gouvernement et dans les Chambres. Elle y était représentée par des hommes distingués, tels que le ministre Delbruck, les députés Lasker, Braun, Bamberger.Julius Faucher, etc. C'est à leur influence qu'on doit, par exemple, l'abolition des lois contre l'usure, un.' politique libre-échangiste manifestée par l'abaissement ou la suppression de certain droits de douane, et la réforme monétaire, sur la base de l'étalon d'or, nécessitant la vente
E. nF T.AVEi.EYF. — Sorin'itntp. -2" édit. 0.
forcée de l'argent. Le chancelier de l'empire a laissé faire parce que « ce n'était pas son département ». Mais ses idées ne sont point du tout celles de l'économie orthodoxe. Aussi les protectionnistes ont-ils toujours espéré en lui, et récemment il a prouvé, en provoquant l'augmentation des droits de douane, qu'il était avec eux '.
Au fond, M. de Bismark est le type du socialiste-conservateur. Il est superflu de montrer en quoi il est conservateur; voici comment il est socialiste. M. de Bismarck admet qu'il y a une question sociale et qu'il faut s'efforcer de la résoudre; or, tout est là. Pour l'économiste orthodoxe, il ne dit pas que tout est parfait ici-bas : la statistique le lui défend, mais il prétend que tout se règle, le mieux possible, par le libre jeu de l'initiative individuelle, agissant sous l'impulsion de l'intérêt. Cela étant, l'État n'a rien à faire qu'à abattre les dernières entraves qui gênent encore la concurrence universelle, tant au dehors ([u'au dedans du pays. Telle n'est pas du tout l'opinion de M. de Bismarck. Ce n'est pas en vain qu'il a pris aux entretiens de Lassalle tant de goût, ([u'il eût souhaité de l'avoir pour voisin de campagne et pour visiteur quotidien. Sur son uniforme blanc, le rouge a visiblement déteint. Il croit qu'il est juste
' J'assistais en 1876, à Eisenach, au Congrt'S de la science sociale, c'est-à-dire des Kalhcdcrsocialiston. Dans la première séance, M. Rudolf Meyer se leva pour proposer de mettre à l'ordre du jour la question de l'industrie allemande et celle des moyens de- porter remède à la crise intense qu'elle traversait. Comme M. Meyerétait l'amidu conseiller Wagener, le bruit s'était répandu qu'il était venu à Eisenach, envoyé par le chancelier, pour obtenir un vote en faveur du protectionnisme. Pour échapper à ce danger, le bureau fit observer que la question, n'étant pas inscrite au programme du congrès, ne pouvait être discutée. Ajoutons que cette supposition était peu fondée, car peu de temps après M. R. Meyer a été condamné à dix-huit mois de prison pour attaques contre le chancelier, et. afin d'échapper à cette pei)ie draconienne, il s'est réfugié à l'étranger. On aurait dû le remercier hautement jjour avoir composé un des livres les plus instructifs qu'on puisse lire, et que l'on doit étudier avec soin si l'on veut connaître notre époque.
et bon d'améliorer la condition des clases laborieuses, et il pense que l'État doit venir en aide à leur relèvement. Lassalle demandait à l'État 100 millions de thalers pour transformer l'ordre social actuel en fondant des sociétés coopératives de production. Quoique M. de Bismarck s'indigne ie ce qu'on l'ait cru capable de traiter de bagatelle une îomme de 7,000 thalers, il est loin de condamner l'idée de Lassalle.
« Si quelqu'un, disait-il dans la séance du parlement illemand du 17 septembre 1878, voulait tenter une grande entreprise de cette nature, il se peut bien qu'on eût besoin ie 100 millions de thalers. Une telle chose ne me semble 3as d'ailleurs complètement folle et absurde. Nous faisons, m ministère de l'agriculture, des essais sur les différents systèmes de culture. Ne serait-il pas bon de renouveler de semblables essais à l'égard du travail de l'homme, et pour enter de résoudre, par l'amélioration du sort de l'ouvrier, a question appelée démocratique-socialiste, que je nomnerai plutôt la question sociale? Le reproche que l'on )0urrait me faire, si je me suis an'êté dans cette voie, î'est tout au plus de n'avoir pas persisté jusqu'à un résultat atisfaisant. Mais le temps m'a manqué pour m'occuper de ;ela. La politique étrangère m'a complètement absorbé. )ès que j'en aurai le temps et l'occasion, je suis très décidé 1 renouveler ces tentatives que l'on me reproche et dont e me fais honneur. » Dans ce discours, il se défend d'avoir mployé, comme instrument de ses desseins, certains gents socialistes; mais il reconnaît qu'il y a là un grand >roblème, le plus grand peut-être de notre temps, et il l'est pas éloigné d'accepter les idées de RodJjertus et de .assalle.
Dans un autre discours, il dit plus nettement encore que 3 rôle du roi, c'est-à-dire de l'État, est de relever les lasses laborieuses. En 18Go, il introduisit auprès du roi
104 Lh SOCIALISME CONTEMPORAIN
une députation d'ouvriers de Wustegiersdorf,en Silésie, qui désiraient exposer eux-mêmes leurs doléances. Ayant été attaqué à ce propos, il répondit, au sein du parlement prussien : « Messieurs, les rois de Prusse n'ont jamais été de préférence les rois des riches. Frédéric le Grand disait : Quand je serai roi. je serai le vrai roi des gueux. 11 voulait, dès lors, se faire le protecteur des pauvres. Nos rois sont restés fidèles à ce principe. Ils ont provoqué l'émancipation des serfs, ils ont créé une classe de paysans ilorissante. Peutêtre aussi — du moins est-ce pour eux rol)jet de sérieux efforts — réussiront- ils à contribuer à l'amélioration du sort des ouvriers. »
Ces mots résument le programme du parti des socialistes chrétiens monarclii({ues, qui vient d'apparaître sur la scène avec un grand déploiement de doctrine et d'éloquence. Les tendances socialistes de M. de Bismarck se sont encore révélées dans la question de la reprise de tous les chemins de fer par l État. Les arguments invoqués pour justifier cette mesure peuvent s'appliquer à bien d'autres industries ; car la bonne exploitation d'un grand réseau de voies ferrées est une entreprise industrielle des plus compliquées. 11 y faut des connaissances techniques, pour l'entretien de la voie ainsi que pour le choix de la construction du matériel ; des aptitudes administratives, pour organiser et faire marcher le personnel; du tact commercial, pour régler les tarifs; en un mot, la réunion de toutes les qualités qui font à la fois l'industriel et le commerçant. Si vous chargez l'État de ce service, l'un des plus difficiles que présente le champ du travail, vous pourrez, à plus forte raison, lui confier l'exploitation des mines, comme cela se fait à Sarrebrùck et dans le Harz ; la mise en valeur des terres, comme dans les fermes du domaine; et enfin, la fabrication des principaux produits, matières premières ou manufacturées. Il n'y a point de raison pour s'arrêter dans cette voie. On arrive ainsi,
ogiquement, à mettre toute l'industrie aux mains de l'État, îe qui est l'idéal du socialisme radical.
Dans ces derniers temps, les idées socialistes de M. de 3ismarck se sont accentuées davantage encore, et il choisit naintenant ses conseillers en matière économique dans la fauche extrême des Katheder-socialisten. Au printemps de 877, il s'est mis, dit-on, dans sa solitude de Yarzin, à :tudier à fond les questions sociales. On ne peut qu'admirer ette résolution de Thomme dÉtat qui, au milieu des soignantes préoccupations d'une politique extérieure si )leine de ditficultés, consacre des mois et des années à :hercher les moyens d'améliorer le sort de la classe ouvrière, e ne connais pas de preuve plus décisive de l'importance ictuelle du problème. Outre son secrétaire particulier, I. Lotliar Bûcher, le chancelier a consulté, à diverses •éprises, M. Adolph Wagner, professeur à l'université de îerlin, dont la théorie de la propriété est au fond celle de iodbertus, et M. Schaffle, ancien ministre en Autriche, [ue son écrit récent : la Quintessence du socialisme, )ermet de ranger au nombre des sociaHstes. On sait qu'à a suite de ses méditations et de ses entretiens, M. de îismarck a présenté au parlement prussien le projet de la réation d'une caisse générale d'assurances pour les traailleurs invaUdes, laquelle serait alimentée par le produit lu monopole du tabac et par des cotisations imposées aux hefs d'industrie. L'impôt sur le tabac deviendrait ainsi, uivant l'expression de M. Wagner, le patrimoine du pauvre. *oint de meilleure taxe, en effet, que celle qui frappe 'emploi d'une substance nuisible, et puisqu'on a bien onde une caisse et un palais, en France, pour les invalides ie l'armée, et en Angleterre pour les invalides de la marine, m ne voit pas pourquoi l'Allemagne ne pourrait pas en faire utant pour les invalides du travail ; car celui qui a passé sa ie à manier l'outil ou à conduire la charrue est aussi
digne d'intérêt que celui qui a consacré la sienne à porter un fusil ou à charger un canon. La Chambre a eu tort, à mon avis, de repousser le projet de M. de Bismarck ; mais ceux qui prétendent ([ue la mesure est essentiellement socialiste, ont parfaitement raison. Dans un long discours prononcé le 3 janvier 1882, M. de Bismarck disait : « J'ai déjà exposé ici le système que je viens défendre, d'après les instructions de S. M. l'Empereur. Nous voulons arriver à un état de choses où personne n'aurait plus le droit de dire : — Je n'existe que pour supporter tontes les charges sociales, et nul ne s'intéresse à mon sort. Notre dynastie s'efforce depuis longtemps d'atteindre ce but. Déjà Frédéric-le-Grand avait caractérisé cette mission en disant '■ (( Je suis le roi des giieux », et il la réalisait en faisant régner une stricte justice. Frédéric-Guillaume III a donné la liberté aux paysans. Notre souverain actuel est animé de la noble ambition de mettre la main, dans sa vieillesse, à rœu\Te d'assurer aux mohis favorisés et aux plus faibles de nos concitoyens, sinon des droits égaux à ceux accordés aux paysans, il y a soixante-dix ans, tout au moins une amélioration sérieuse de leur condition, de façon que ces concitoyens pauvres puissent, dans l'avenir, avoir l'assurance qu'ils peuvent compter sur l'appu'i de l'Etat. » La théorie tout entière du socialisme d'État et du « souverain socialiste » est résumée dans ce passage.
Dans ces dernières années, la déroute s'est mise dans le camp des socialistes conservateurs. Les uns ont été grossir les rangs des « agrariens » ; les autres, effrayés des progrès du socialisme démagogique, sont redevenus conservateurs rétrogrades; d'autres, enfin, se sont ralliés au groupe des socialistes évangéliques, que nous allons bientôt faire connaître. Cependant, le plus instruit d'entre eux, M. Rudol* Meyer, dont nous avons déjà cité le curieux ouvrage : Der Emancipationskampf des vierten Standes, résume dans
e livre le programme des hommes de sa nuance, qu'il .vait en partie exposé au congrès des Kathedersocialisten, . Eisenach, en 1872. M. R. Meyer se déclare, tout d'abord, )Our le maintien du suffrage universel. C'est le meilleur noyen, dit-il, d'initier le Quatrième-état, le peuple, aux 'éalités de la vie politique, et de le préserver des chimères rréalisables. L'exemple du Tiers-état, en France, est insructif sous ce rapport. Comme il ne pouvait prendre au- ;une part à la direction des affaires publiques et qu'il n'en ivait aucune expérience, il se laissait aller à rêver des rébrmes absolues, conçues par l'imagination et déduites par a logique. Cette pensée de M. Meyer est juste. Elle est empruntée à Tocqueville, qui la développe admirablement dans ion chapitre de V Ancien régime, intitulé : «Comment, vers e milieu du xviiF siècle, les hommes de lettres devinrent les principaux hommes politiques du pays, et les effets qui en •ésultèrent. » On ne peut pas dire cependant qu'en Allemagne, e suffrage universel ait préservé les ouvriers de l'esprit rét'olutioimaire. Ce qui est vrai, toutefois, c'est qu'il les a fait îortir des nuages dorés de l'utopie, pour les conduire sur e terrain où se poursuit le culte des intérêts. Mais ce n'est ni plus commode, ni plus rassurant pour les maîtres.
Le conservateur M. Rudolf Meyer invoque l'opinion de Rodbertus pour démontrer que l'État doit régler la distribution de la richesse, conformément à la justice. Jusqu'à présent, on ne s'est inquiété que de pousser à l'accroissement de la production. Cependant, à un certain moment, la question de la distribution devient la plus importante. Quand le développement de l'industrie a pour effet de créer, d'une part, une classe extrêmement riche et, d'autre part, une classe nombreuse de prolétaires, on peut dire que l'ordre véritable est troublé. La conséquence et le symptôme caractéristique de ce désordre est l'apparition d'un luxe immoral, poussant dans la sensualité les privilégiés
108 LE SOClALltiME CONTEMPOUAIN
qui en jouissent, et en excitant chez ceux qui en sont privés l'envie, la haine et l'esprit de révolte.
M. Rudolf Meyer se rencontre ici avec Montesquieu, qui revient sans cesse à l'idée qu'il faut, empêcher une inégalité excessive de diviser la nation, pour ainsi dire, en deux peuples ennemis , et qui consacre les chapitres vi et vu du livre V de Y Esprit des lois à démontrer ce point. « Il ne suffit pas, dit-il, dans une bonne démocratie, ([ueles portions de ten'e soient égales; il faut qu'elles soient petites, comme chez les Romains. » On peut dire, aujourd'hui, comme en France. C'est la démocratie rurale, si on parvient à l'éclairer, qui offrira à l'Europe une base solide pour fonder des institutions libres, et qui peut la préserver des bouleversements sociaux. Montesquieu avait emprunté ces maximes à l'antiquité : Aristote y revient sans cesse. « L'inégalité, dit-il (Pol., L. V, ch. i), est la source de toutes les révolutions, car aucune compensation ne dédommage de l'inégalité. » — « Les hommes, égaux sous un rapport, ont voulu l'être en tout. Égaux en liberté, ils ont voulu l'égalité absolue. Ne l'obtenant pas, on se persuade qu'on est lésé dans ses droits; on s'insurge. » Le seul moyen d'éviter les révolutions, d'après Aristote, est de maintenir une certaine égalité. « Faites que même le pauvre ait un petit héritage. » C'est précisément ce qu'ont fait, en grande mesure, les lois de la Révolution française. « Un État, dit encore le Stagyrite, d'après le ^œu de la nature, doit être composé d'éléments qui se rapprochent le plus possible de l'égalité. » Il montre ensuite que dans un État où il n'y a en présence que des riches et des pauvres, les luttes sont inévitables. « Le vainqueur, ajoute-t-il, regarde le gouvernement comme le prix de la victoire, et il s'en sert pour opprimer et dépouiller les vaincus. » On le voit, quand Rudolf Meyer et Rodbertus demandent que les lois favorisent et maintiennent l'égalité , ils ne font que reproduire la thèse de
Montesquieu et d'Ai'istote. Mais comment atteindre ce but sans sacrifier la liberté? Voilà le grand problème. Faute d'arriver à le résoudre, les démocraties antiques ont péri dans l'anarchie.
Rodi)ertus admet la légitimité de l'esclavage dans les temps anciens. Pour que la haute culture se développât, il fallait, pense-t-il, que le travail forcé du plus grand nombre apportât du loisir aux hommes libres. A cette époque, la quantité des produits était toujours en proportion des moyens de production ; car ceux-ci consistaient uniquement dans les bras des esclaves. Si vous augmentiez le nombre de ceux-ci, la consommation augmentait à mesure; et ainsi le surplus entretenant le loisir restait minime. Aujourd'hui, l'ouvrage est fait par des travailleurs de fer, qui consomment du charbon et non du blé; leur puissance est illimitée, et jamais ils n'invoquent les droits de l'homme pour réclamer leur affranchissement.
Quand le moulin à eau, venu d'Orient, fut introduit pour la première fois dans le monde occidental, vers la fin de la république romaine, un poète grec, Antiparos, composa une pièce de vers que l'anthologie nous a conservée et qui résume, d'une façon charmante, la cause du progrès économique accompli depuis deux mille ans : « Esclaves qui faites tourner la meule , épargnez vos mains et dormez en paix. C'est en vain que la voix retentissante d i coq annonce le matin; dormez. D'après l'ordre de Déméter, la besogne des jeunes filles est faite par les naïades, et maintenant celles-ci bondissent, brillantes et légères, sur la roue (jui tourne. Elles entraînent l'axe avec ses rayons et mettent en mouvement la lourde meule qui tourne en rond. Vivons de la vie heureuse de nos pères, et jouissons, sans travailler, des bienfaits dont la déesse nous comble. » Ainsi, la machine crée du loisir. Qui en jouira? Voilà le point. Trois cas peuvent se présenter. Ou bien ce loisir affranchira de tout
E. DE Lateleïe. — Socialisme, 2= édit. 7
no LE SOCIALISME CONTEMPORAIN
travail un nombre de plus en plus grand de personnes, la journée des ouvriers qui continuent à travailler restant la même ; ou bien nul n'aura plus de loisir, parce que les heures de travail, devenues libres, seront consacrées à fabriquer des objets de luxe; ou bienencore, comme le supposait Antiparos, la machine profitera aux travailleurs en diminuant leur tâche, et un surcroît de loisir sera assuré à tous, même aux ouvriers. Dans l'intérêt, non de l'augmentation de la production,mais du progrès delà civilisation, il faudrait souhaiter que la dernière hypothèse se réalisât. Mais en fait, ordinairement c'est le premier et le second cas qui se présentent.
Les socialistes conservateurs, comme les socialistes catholiques, développent des idées générales très élevées et parfois très justes ; mais, sur le terrain des réformes pratiques, les deux groupes se montrent également peu clairs ou peu pratiques. M. Rudolf Meyer demande qu'on frappe de fortes taxes les profits de l'industrie et de la banque. Il réclame vivement le rétablissement des lois contre l'usure ; il veut même limiter l'intérêt payé à tout capital qui n'est pas mis en valeur par celui à qui il appartient. Il semble ne pas voir qu'en arrêtant ainsi l'essor de l'industrie, il nuirait aux intérêts des propriétaires fonciers, qu'il désire défendre. Il veut aussi qu'on étende notablement le rôle de l'État.
L'État , d'après lui , doit forcer d'abord tous les industriels à bâtir des maisons pour leurs ouvriers. Lui-même doit fournir une habitation à tous ses employés. Il doit bien payer ses ouvriers, afin que ce taux du salaire s'impose, pour ainsi dire, aux particuliers , et borner la durée de la journée, en raison de la diificulté et de la fatigue du travail. Il faut favoriser l'avènement à la propriété de ceux qui n'en possèdent pas aujourd'hui. Gomme l'a dit Thiers, sur chaque arpent possédé par un paysan , vous trouverez un fusil prêt à défendre la propriété. Chaque métier devra
avoir, obligatoirement, une caisse de retraite et de secours ; et le chef d'industrie sera tenu d'y contribuer pour une part égale à celle de tous ses ouvriers réunis. Il faut enfin un conseil de prud'hommes , pour concilier les différends qui s'élèvent entre les fabricants et les travailleurs, et une cour arbitrale pour trancher les dissentiments qui n'auront pas été réglés par voie de transaction. Quelques-unes de ces mesures sont bonnes ; mais d'autres sont absolument inexécutables, comme la limitation des bénéfices du capital employé dans la banque et dans l'industrie. Pris dans son ensemble, le programme paraît mesquin, quand on le rapproche de l'exposé des motifs qui le précède. Il ne faut point s'en étonner. Il est bien plus facile de montrer l'idéal à atteindre que d'indiquer les moyens d'y arriver.