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CHAPITRE VIII

Dans les précédents chapitres, nous avons résumé les doctrines des maîtres du socialisme allemand, Lassalle et Karl Marx. Mais, pour se rendre compte de la puissance de ce grand mouvement d'idées contre lequel l'empire germanique, au milieu de ses triomphes, croit devoir prendre des mesures exceptionnelles, il faut l'étudier dans toutes ses nuances. Ces nuances sont nombreuses. Il y a les socialistes démocrates, les socialistes internationaux, les socialistes chrétiens et les chrétiens sociaux, les socialistes catholiques, les socialistes d'État, les socialistes de la chaire et bien d'autres encore. Ce sont les socialistes catholiques que nous essayerons de faire connaître maintenant.

Un diplomate italien d'hifiniment d'esprit et qui a eu des relations suivies avec Cavour, M. le baron Blanc, m'a souvent raconté que ce grand et clairvoyant patriote lui avait prédit que l'ultramontanisme s'allierait un jour au socialisme. M. Blanc lui-même le croyait fermement. M. de Bismarck, a parlé, à maintes reprises, de l'union de l'Internationale rouge et de l'Internationale noire. Dans le bon comme dans le mauvais sens, le mot est juste. Les deux doctrines, en effet, le catholicisme et le socialisme, placent leur idéal au-dessus et en dehors de la patrie et rêvent l'établissement d'un ordre nouveau où les mêmes principes régne-

raient partout. Qu'on leur en fasse un mérite ou un grief, tous deux sont prêts à sacrifier la nationalité à l'universalité. Les prévisions de Gavour et de M. de Bismarck semblent se réaliser aujourd'hui. En Allemagne, le mouvement socialiste catholique date déjà de près de quinze ans. Aux dernières élections pour le parlement impérial, socialistes et ultramontains ont voté ensemble là où ils se trouvaient e:i minorité, et, aux scrutins de ballottage, ils se sont entendus pour faire passer celui de leurs candidats qui avait obtenu le plus de voix. Les journaux catholiques disent hautement que plutôt que de transiger avec le chancelier, ils soutiendront les partis les plus extrêmes , et dans le débat sur la loi contre le socialisme, le centre ultramontain avait déclaré d'abord qu'il ne l'accepterait avec aucun amendement et sous aucune forme. M. de Bismarck pourra donc prétendre que l'alliance des deux Internationales est un fait accompli; on affirme même que c'est pour la rompre qu'il a entamé des relations avec Rome.

En France, les catholiques militants, ceux qui constituent vraiment un parti politique, paraissent vouloir entrer dans la même voie. Récemment, le journal qui jouit parmi eux du plus de crédit et qui est en même temps le mieux vu à Rome, publiait tout un plan de réformes sociales destiné à mettre un terme « au désordre du régime industriel actuel ». L'idée générale avait été indiquée dans un livre d'un économiste distingué, [professeur à l'université catholique de Louvain, M. Périn i ; mais jusqu'à présent on semblait se borner à une aspiration platonique vers un retour aux institutions économiques du moyen âge. Maintenant, au contraire, il s'agit d'un programme de réformes pratiques auquel on veut rallier les classes laborieuses.

' La Richesse dans les sociétés chrétiennes. Voir aussi un autre livre de M. Périn : Les Doctrines économiques depuis un siècle.

M. Périn lui-môme et M. le comte de Mun l'ont dit, avec les développements et les mouvements d éloquence que le sujet comporte, au congrès des ouvriers catholiques réuni naguère à Chartres. Partout il se fonde, sous les formes les plus variées, des cercles d'ouvriers et des associations où ces idées sont exposées et répandues. Comme, en France, le socialisme démocratique combat au premier rang de la grande armée anticléricale, le socialisme catholique ne peut guère lui faire d'emprunts ni lui accorder son appui. Mais en Allemagne , oîi fleurissent toutes les nuances du socialisme, on peut suivre cette remarquable et très importante évolution.

Déjà, en 1863, dans le congrès des savants catholiques à Munich, l'illustre théologien Dœllinger avait soutenu que les associations catholiques doivent aborder la question sociale. Bientôt après, un prélat éminent, l'évêque de Mayence, Mgr Ketteler, publia sur le même thème un livre qui eut un grand retentissement et qui était intitulé Die Arbelterfrage und das Kristenthum (La question ouvrière et le Christianisme). Il y montrait que, sur certains points, le socialisme et le christianisme s'accordent. Au fond , l'idée n'était pas neuve. Au moyen âge, les Jacques, en France, et les paysans révoltés, au xvF siècle, en Allemagne, invoquaient l'Évangile. Les hommes de la révolution française qui rêvaient plus que l'établissement de la liberté et de l'égalité civile , faisaient de même, et Camille Desmoulins, dans son langage cynique appelait Jésus le premier des sans-culottes. Après 1848, les socialistes français citaient volontiers les Pères de l'Église à l'appui de leurs doctrines , et un communiste qui ne manquait pas d'esprit , Villegardelle , composa tout un volume d 'extraits de leurs écrits qui prouvent qu'il faut sans hésiter abolir la propriété privée i.

' Hifitoire défi idées sociales avant la révolution, par F. Villegar-

En 1852, douze ans avant l'évêque de Mayence, un philosophe cathoHque d"un rare mérite, François Huet, fit paraître un volume, le Règne social du christianisme, où l'on trouve exposées avec plus de méthode, de clarté et de science, les idées que développent aujourd'hui les catholiques socialistes. C'est, sans aucun doute, le meilleur livre qui ait paru sur cette question.

Quand on invoque l'Évangile en faveur du communisme ou du socialisme, on a tout à la fois tort et raison. Si Ion prétend que le christianisme impose telle ou telle organisation politi(iue ou sociale, on a tort. Ce que Jésus prêchait, c'était le changement des cœurs, la réforme intérieure. Il ne songeait pas à modifier la société qui l'entourait ; elle devait bientôt disparaître dans une révolution cosmi({ue dont les évangélistes nous tracent l'effrayant tableau. C'était o: sur une autre terre et sous d'autres cieux » que devait se réaliser l'idéal annoncé : « Mon royaume n'est pas du monde d'à présent », disait le Christ. Mais ce qui est vrai, c'est que l'Évangile, comme les prophètes de l'Ancien Testament, est plein d'un soufïle puissant de fraternité et d'égalité. La « bonne nouvelle [EvayyÛLov) du Royaume » est annoncée aux pauvres. Dans le Royaume, les premiers seront les derniers. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Que de profondes paroles où déborde cet admirable amour des affligés qu'on a appelé la charité !

Quoi qu'en disent les ennemis du christianisme, c'est incontestablement de l'Évangile qu'est sorti ce mouvement d'émancipation des classes inférieures qui, après avoir détruit peu à peu l'esclavage et le servage, a fait proclamer l'égalité par la révolution américaine, d'abord, et puis par la révolution française. Tout ce que l'on fait pour relever les humilies et adoucir le sort des indigents est conforme aux

délie. Voyez, de la même époque et dt.ns le même ordre (f idées. V Evangile devant le siècle, par Simon Oranger.

E. DE I-AVELEVE. — SociaUsillP. 2' «lit. X.

enseignements du Christ ; et ainsi le socialisme, dans sa tendance générale et en tant qu'il n'aspire, suivant la formule saint-simonienne, qu'à « améliorer la condition morale, intellectuelle et matérielle du plus grand nombre », procède évidemment de l'inspiration chrétienne. On ne peut pas nier non plus que les paroles où Jésus prêche la charité, la fraternité, le détachement de ce monde, interprétées par un idéalisme absolu et un ascétisme excessif, n'aient abouti naturellement au communisme, non-seulement tel qu'il a été pratiqué par les disciples immédiats du maître, à Jérusalem, mais tel que nous le voyons encore, sous nos yeux, dans ces milliers de couvents qui remplissent, de leur nombre croissant, les villes et les campagnes. L'Église n'a jamais condamné ce régime social, d'où la propriété privée est bannie et où l'idée même du mien et du tien est proscrite comme un attentat à la fraternité. Loin de là, même les plus politiques de ses docteurs, comme Bossuet, y ont vu l'idéal de la vie chrétienne. Sans doute, il s'agit d'un communisme pratiqué librement. Mais, si tel est l'idéal, n'a-t-on pas raison de vouloir le faire adopter par tous? En tout cas, il est certain que si ceux qui attaquent l'organisation actuelle de nos sociétés veulent chercher des armes dans les écrits des Pères de l'Église, ils y trouveront un arsenal inépuisable. Sur ce terrain, le catholicisme et le socialisme peuvent donc se rencontrer sans peine : il suffit qu'ils se ressouviennent de leurs antécédents et qu'ils remontent à leurs principes i

' Dans les sermons de Bossuet, abondent les passages que les socialistes pourraient prendre pour texte de leurs revendications. Voyez, par exemple, dans le Sermon sur la dignité des pauvres dans l'Eglise : « Dieu m'a envoyé, dit le Sauveur, pour annoncer TEvangile aux pauvres : Evangelisare pauperibus misit me. Il ne souffre les riches que pour assister les pauvres. C'est pourquoi, dans l'ancienne Eglise, on mettait tout en commun, de peur de se rendre coupable de la nécessité de quelqu'un... Car, quelle injustice, mes frères, que les pauvres

Il n'est point de plus étrange aberration que celle des démocrates égalitaires qui attaquent le christianisme et qui adoptent les doctrines du matérialisme scientifique. Si l'on prétend modifier l'organisation sociale actuelle, il faut invoquer certains droits méconnus et montrer un autre idéal à atteindre. Le spiritualisme seul cherche, dans des idées abstraites de justice et d'ordre rationnel, la notion d'un droit supérieur à la réalité et auquel celle-ci doit se conformer. C'est le christianisme qui a fait entrer dans l'esprit des Occidentaux l'idée du « Royaume », c'est-à-dire l'idéal d'un monde complètement différent de celui qui existe. Le socialisme et le christianisme aspirent également à changer les choses jusqu'à ce que la justice y règne en tout.

Le matérialisme scientifique dira comme Pilate : Qu'estce que la justice? Il ne s'occupe, lui, que des faits qu'il constate, et quand ces faits se reproduisent avec régularité et enchaînement, il les appelle des lois naturelles auxquelles il faut se soumettre. Gomment concevoir un droit contraire aux faits, c'est-à-dire aux lois naturelles? Dans la lutte

portent tout le fardeau et que tout le poids des misères aille fondre sur leurs épaules. S'ils s'en plaignent et s'ils en murmurent contre la Providence divine, Seigneur, permettez-moi de le dire, c'est avec quelque couleur de justice, car étant tous pétris d'une même masse et ne pouvant y avoir grande différence entre de la boue et de la boue, pourquoi verrons-nous, d'un côté, la joie, la faveur, l'affluence. et de l'autre, la tristesse et l'extrême désespoir, l'extrême nécessité et, plus encore, le mépris et la servitude ? Pourquoi cet homme si fortuné vivrait-il dans une telle abondance et pourrait-il contenter jusqu'aux désirs les plus inutiles d'une curiosité étudiée, pendant qu'un misérable, homme toutefois au^si bien que lui, ne pourra soutenir sa pauvre famille, ni soulager la faim qui le jresse? »

Dans le Sermon sur les dispositionf? relativement aux néeessilé!? de la vie, on retrouve la même idée : « Les murmures des pauvres sont justes. Pourquoi cette inégalité des conditions? Tous formés d'une même boue, nul moyen de justifier ceci, sinon en disant que Dieu a recommandé les pauvres aux riches et leur a assigné leur vie sur leur superflu. Ut fiat equalifas, comme dit saint Paul. (Corinthiens, VIII, 14.) »

pour l'existence, les mieux armés l'emportent; les plus faibles disparaissent sans postérité : ainsi s'accomplit le progrès par la sélection naturelle. L'économiste qui se borne à consigner les faits sans poursuivre aucun idéal tient le môme langage. Supprimez toutes les entraves, établissez la liberté en tout et pour tous, et parmi les individus livrés à la concurrence universelle, les plus habiles remporteront. Ils deviendront les plus riches, les plus puissants. Ainsi l'exige le bien., de la société, et en cela réside la justice.

Malthus est le précurseur de Darwin, qui, du reste, le reconnaît. Quand Malthus parle de ceux pour lesquels il n'y a point de place au banquet de la vie et dont la nature ne tarde pas à opérer l'élimination, il applique, par avance, la théorie de la lutte pour l'existence. Le christianisme tend la main aux malheureux et réclame une place pour les déshérités. Darwinisme et économisme leur disent qu'ils sont de trop et qu'ils n'ont qu'à disparaître. Le darwinisme s'incline devant le fait au nom des lois naturelles et de la nécessité. Au nom de l'idéal, le christianisme s'hisurge contre ce fait qu'il prétend soumettre aux prescriptions de la raison et de l'équité.

Nous verrons, en analysant le livre de l'évêque von Ketteler, comment il se fait que les démocrates socialistes préfèrent le matérialisme athée qui, logiquement, légitime l'asservissement du peuple, au christianisme, qui l'appelle à s'affranchir.

L'évêque de Mayence était considéré comme le prélat le plus éminent de la hiérarchie catholique en Allemagne. Sa mort récente a laissé un vide dont elle se ressent encore. Dans son livre : La Question ouvrière et le Christianisme, pour peindre les maux de la société actuelle, il emprunte les couloirs et jusqu'aux expressions de Lassalle. Comme lui, il en rend responsables le libéralisme et l'économie poli-

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tique de Manchester, das Manchesterthum. Les ultramontains français expriment aujourd'hui les mêmes idées et tiennent exactement le même langage. C'est ainsi qu'à Chartres, dans le congrès des cercles catholiques, M. le comte de Mun parlait aussi « des revendications sociales des ouvriers catholiques », et du retour à « l'antique organisation du travail. » Il dépeignait la société moderne comme le font les socialistes : « L'ardeur des spéculations envahit tout ; la lutte sans merci a pris la place de l'émulation féconde, la petite industrie est écrasée, le travail professionnel tombe en décadence, les salaires s'avilissent, le paupérisme s'étend comme une lèpre hideuse, l'ouvrier, exploité, sent germer dans son cœur le ferment d'une haine implacable ; il n'a d'autre asile que dans la résistance et de secours que dans la guerre. La coalition et la grève tiennent lieu d'organisation du travail. Laisser faire, laisser passer ; c'est l'arrêt du libéralisme, c'est la liberté révolutionnaire et elle n'a qu'un nom : c'est la liberté de la force 1 )). Ces lignes semblent empruntées au livre de Mgr von Ketteler.

L'évêque de Mayence ne dissimulait pas ses sympathies pour Lassalle, au moment même oii celui-ci fondait et

' Comme il est important de montrer jusqu'à quel point les ultramontains français en arrivent à employer le même langage et la même tactique que les ultramontains allemands, on nous permettra de citer encore un passage du discours de M. de Mun: « La liberté, messieurs! et où donc est-elle? J'entends bien qu'on en parle de toutes parts, mais je ne vois que des gens qui la confisquent à leur profrt. Et si j'en cherche la trace dans ce qui vous touche le plus, dans ce qui vous tient le plus étroitement au cœur, dans celte grande question du travail qui résume toutes les autres et où vient aboutir de nos jours toute la lutte sociale, toute la lutte politique, si je cherche là la trace de la liberté, j'y découvre plus que partout ailleurs le mensonge révolutionnaire. J'entends proclamer la liberté absolue du travail comme le principe de l'affranchissement du peuple, et je la vois, dans la pratique, aboutir à la servitude des travailleurs ! Messieurs, vom êles artisans, vous êtes des hommes de métier. Dites-moi si je me trompe!... »

organisait le parti socialiste en Allemagne. Quand la comtesse de Hatzfftld alla le trouver pour lui demander d'écarter les obstacles qui s'opposaient au mariage de Lassalle, juif non converti, avec la fille d'un diplomate bavarois, qui n'en voulait à aucun prix, Mgr von Ketteler loua fort les discours et l'entreprise du fameux agitateur. La question sociale, disait le prélat, est bien autrement grave que ces questions politiques qui remplissent les journaux et les parlements de leurs interminables débats. Celles-ci n'intéressent que les bourgeois ; l'autre touche à l'existence du plus grand nombre. Il s'agit, pour l'ouvrier, de savoir s'il trouvera de quoi vivre. Cette pensée est sans cesse reproduite dans les journaux socialistes allemands sous cette formule a réaliste » : « La question sociale est une question d'estomac {Die sociale Frage ist ein Magenfrage). »

De quoi dépend la condition de l'ouvrier? Évidemment du taux de son salaire. Et de quoi dépend le taux du salaire? De la loi de l'offre et delà demande, répond le prélat avec les économistes, c'est-à-dire de la loi d'airain, eherne Lohngezelz, comme s'exprime Lassalle. Jadis, ajoute l'évêque, le sort de l'artisan était garanti par l'organisation des métiers. Le travail constituait une propriété que les règlements préservaient des fluctuations du marché et des luttes de la concurrence. Aujourd'hui, il n'en n'est plus de même , le travail n'est plus qu'une marchandise, {Die Arbeit ist eine Waare) et, comme tel, il est soumis aux lois qui règlent le prix des marchandises. Le prix des marchandises monte ou baisse , suivant qu'elles sont plus ou moins demandées; mais il tend à se rapprocher du niveau des frais de production. Pour l'emporter sur ses concurrents, le fabricant est donc forcé de réduire le plus qu'il peut ces frais, afin de pouvoir offrir ses produits à meilleur marché que les autres.

Les frais de production de la marchandise-travail sont la nouiTiture, l'entretien de l'ouvrier. Il y aura donc tendance universelle et forcée à réduire au minimum les frais d'entretien du travailleur. Ce sera celui qui pourra tirer de ses ouvriers la plus grande somme d'efforts utiles, avec la moindre consommation, qui l'emportera. Dans l'organisation actuelle, c'est là une loi mathématique ou mécanique qui brise à la fois les bonnes intentions des maîtres et les résistances des travailleurs. Ainsi , conclut l'évéque de Mayence, on ne peut se le dissimuler, l'existence tout entière de la classe laborieuse, c'est-à-dire de la plus grande partie de l'humanité, le pain quotidien du père et de sa famille est soumis à toutes les fluctuations d'un marché que troublent des crises incessantes. « Et voilà le marché aux esclaves ouvert partout dans lEurope moderne, et taillé sur le modèle dessiné par notre libéralisme éclairé et antichrétien, et par notre franc-maçonnerie humanitaire. »

N'est-il pas curieux de trouver, en tête du livre de Mgr von Ketteler, la théorie du « travail-marchandise », Arbeit- Waare, qui, développée avec tout un appareil d'analyses scientifiques et de formules algébriques, sert de base au fameux livre de Karl Marx, Dus Kapital, l'évangile du socialisme allemand ?

Quelles sont les causes de la condition intolérable faite à la classe ouvrière ? D'après l'évéque, il y en a deux principales. D'abord, la suppression radicale de toute organisation du travail. Il existait jadis une sorte de contrat entre la société et le travailleur. L'artisan satisfaisait aux besoins de la société, et la société, en échange , lui garantissait, par les règlements des corporations, le travail et le salaire. Aujourd'hui, il est livré, sans défense, à la merci du capital. En second lieu, l'emploi de plus en plus général des machines et le développement de la grande industrie dimi-

lii LE SOCIALISMK CONTEMPORAIN

nuent sans cesse le nombre des artisans disposant d'un capital à eux, et augmentent celui des salariés qui dépendent absolument de la demande si variable des bras.

Après avoir indiqué les causes du mal, Mgr von Ketteler en cherche les remèdes. On ne les trouvera pas, dit-il, comme on se l'imagine, dans la liberté. La liberté, pour rou\ rier, consiste à offrir ses bras au rabais et à mourir de faim, si on n'a pas besoin de ses services. Le libre échange ne fait que le soumettre à la concurrence des pays oii le salaire est le plus réduit. Vous parlez de self-lielp, et vous voulez ([ue le travailleur se relève pas ses propres efforts. C'est fort bien pour quelcpies-uns, plus heureux et mieux doués, qui se feront une place dans les rangs des maîtres; mais les autres peuvent-ils cesser d'être salariés, et le salaire n'est-il pas régi par « la loi d'airain », comme l'ont démontré Lassalle et Ricardo ?

Tous les beaux discours du libéralisme incrédule ne persuaderont pas aux ouvriers qu'ils doivent se résigner à vivre dans les privations, tandis que ceux qui les exploitent jouissent de tous les rafïinements du luxe et du sensualisme. Le christianisme seul peut réconcilier les classes inférieures avec l'inégalité des conditions, qui est inévitable ici-bas.

Le croyant acceptera, sans amertume et même avec joie, les plus dures épreuves d'une vie de labeur; car il compte qu'elles lui vaudront une éternelle félicité. Le christianisme inspire l'esprit de sacrifice, l'esprit d'obéissance, l'esprit de conduite. Il condamne l'ivrognerie, les mauvaises mœurs, la débauche, la révolte. L'ouvrier chrétien sera donc assidu au travail, soumis à ses maîtres, sobre, toujours satisfait et respectueux envers toutes les autorités.

Cette pensée très vraie de Mgr von Ketteler fait comprendre pourquoi les démagogues prêchent le matérialisme athée. L'instinct de tout homme le pousse à ciiercher le bonheur. Lui enlevez-vous l'espoir de le trouver dans une

autre vie, où règne la justice, il le cherchera ici-bas. Si la matière seule existe, alors, à tout prix, il lui faudra des jouissances matérielles, immédiates. Les ouvriers diront : Nous avons assez de vos promesses de féhcité céleste. Nous ne nous payons plus de ces traites sur l'autre monde ; c'est dans ce monde-ci, le seul réel, que nous voulons jouir. Le droit est un vain mot ; tout se décide par Ta force. Nous sommes les plus nombreux. Si nous parvenons à nous entendre, nous serons les plus forts et ainsi le droit sera pour nous. Royauté, magistrature, culte, armée, parlement, toutes ces institutions ont été créées par nos maîtres pour nous asservir et nous exploiter... Il faut tout renverser, môme par le fer et le feu, si c'est nécessaire, afin qu'à notre tour nous goiîtions ces plaisirs, dont se sont gorgés trop longtemps les capitalistes enrichis de nos dépouilles.

D'une part, on le voit, le matérialisme athée, niant l'idéal et le droit, enlève toute base juridique aux revendications du prolétaire, et, à ce compte, les amis du peuple devraient le repousser; mais d'autre part, en anéantissant tout espoir d'une vie future, où une félicité sans mélange compenserait les épreuves passagères d'ici-bas, il pousse les masses à renverser l'ordre établi, pour arriver, sur ses ruines, à la possession de la richesse et des jouissances matérielles qu'elle peut donner. Il est donc évident que ceux qui veulent une révolution sociale accomplie par la violence ont intérêt à répandre l'athéisme, et que ceux qui propagent cette doctrine leur fournissent des armes.

Le christianisme prêche la fraternité de tous, la charité, l'égalité; il honore le travail, qui seul doit permettre à l'homme de subsister; il réhabilite le pauvre et condamne le riche oisif. Il n'est donc point de fondement plus solide pour réclamer des réformes au profit des déshérités. Néanmoins, la démagogie socidiste le conspue et veut l'anéantir, parce qu'en ouvrant les perspectives d'une autre vie, il peut porter

lî. BE LiTELEYC. — Socialisiite, i!' éd. 9

les hommes à se résigner aux. maux de celle-ci. Nulle doctrine n'est mieux faite que le matérialisme athée pour remplir le cœur des ouvriers de rage et de haine contre l'ordre social qui détermine leur condition, et c'est pour ce motif que les apôtres du bouleversement l'adoptent et le propagent. En Russie également, nous voyons l'athéisme engendrer le nihilisme, qui se fait une arme du poignard, de la torche et des moyens perfectionnés de destruction que découvre la science.

Tant qu'il s'agit de montrer l'influence bienfaisante qu'exercerait le christianisme socialement appliqué, l'évêque de Mayence écrit des pages très éloquentes et très pathétiques, mais quand il faut enfin descendre sur le terrain économique et indiquer les moyens pratiques d'am^'liorer le sort des ouvriers, il se trouve plus embarrassé. C'est encore à Lassalle qu'il emprunte l'idée des sociétés coopératives de production", au moyen desquelles l'agitateur socialiste promettait de transformer complètement l'organisation sociale.

Le danger de la situation actuelle provient de l'antagonisme entre le capital et le travail. Mais si le même individu est à la fois capitaliste et travailleur, l'harmonie est établie. Que le salarié actuel arrive à posséder une part de l'usine, de la ferme, du chemin de fer, de la mine où il est employé, et il recevra, outre le salaire, une part du bénéfice. La guerre entre les classes cessera, puisqu'il n'y en aura plus qu'une, tout capitaliste travaillant et tout travailleur jouissant d'un capital. Le but final est donc de faire passer tous les instruments de production aux mains des sociétés coopératives, afin de rétablir, dans la grande industrie moderne, une organisation du travail semblable à celle des métiers du moyen âge. Pour atteindre ce but, l'évêque de Mayence pense, comme Lassalle, que le self-help de M. Schulze-Dolitsch, c'est-à-dire l'épargne faite

par les ouvriers eux-mêmes, ne suffit pas. Mais, tandis que Tagitateur socialiste demande pour réformer Tordre actuel cent millions de tlialers à l'État, le prélat catholique s'adresse à la charité chrétienne.

La question sociale, dit-il, touche intimement au christianisme. Le premier et le plus grand commandement de l'Évangile n'esi-il pas d'aimer nos semblables et de secourir ceux qui souffrent ? Ne devons-nous pas tout sacrifier pour le faire ? Or, comment remplir ce devoir, que le Christ nous impose en termes si pressants et parfois si menaçants ? Ce n'est point par l'aumône seule, l'expérience l'a prouvé. Ce ne peut être qu'en mettant l'ouvrier à même d'améliorer son sort par la mise en valeur d'un capital lui appartenant, puisque les lois économiques réduisent toujours le salaire à un minimum insuffisant.

Puisse Dieu, dans sa bonté, s'écrie Mgr von Ketteler, amener tous les bons catholiques à adopter cette idée des associations coopératives de production, sur le terrain du christianisme ! C'est ainsi qu'on apportera le salut à la classe laborieuse. Les libertés que promet le libéralisme sont semblables aux pommes de la mer Morte, brillantes au dehors, rien que cendres au dedans. Le libéralisme proclame la liberté du contrat : pour l'ouvrier sans capital, c'est tout simplement la liberté de mourir de faim; car comment peut-il subsister, s'il n'accepte pas les conditions qu'on veut lui imposer? La liberté de se déplacer (Freizugigkeit), autre mot vain : l'ouvrier qui a femme et enfants n'est-il pas attaché au lieu où il est établi? Comment ira-t-il chercher de l'emploi ailleurs , lui qui n'a pas de quoi subvenir à ses premiers besoins? Liberté du travail ; qu'est-ce, sinon la concurrence des travailleurs réduisant à l'envi leur salaire ? Liberté commerciale ; quel en est le résultat, sinon de procurer au riche ce qu'il achète, à meilleur marché, et de réduire l'ouvrier à la subsistance de

ceux qui en reçoivent le moins? Le christianisme mis en pratique peut seul faire en sorte que ces libertés, dont les capitalistes profitent exclusivement aujourd'hui, servent aussi aux travailleurs. Que d'œuvres de toute espèce n'a pas fondées la charité catholique : couvents, écoles, refuges, hospices, des secours pour tous les besoins et pour toutes les infirmités ! Aujourd'hui, c'est aux ouvriers qu'il faut venir en aide. C'est la mission qui s'impose particulièrement au catholicisme.

Mgr von Ketteler termine son livre par les appels les plus pressants adressés aux riches manufacturiers et à la noblesse. « Autrefois, c'est la noblesse qui a enrichi l'église et les monastères. Maintenant, rien ne saurait être plus agréable à Dieu et plus conforme à l'esprit chrétien que de constituer une association qui aurait pour but de fonder des sociétés coopératives de production dans des districts oîi la condition des ouvriers estla plus mauvaise. » On le voit, l'évêque de Mayence croyait, avec Lassalle, que pour assurer le succès des sociétés coopératives, il suffit de leur avancer des fonds. Comme M. de Bismarck vient de le reconnaître à la tribune du parlement allemand, il avait été lui-même complètement gagné à cette idée par le brillant socialiste, « l'un des hommes les plus spirituels et les plus charmants que j'aie rencontrés », a ajouté le chancelier, qui conserve encore sa foi dans les sociétés de coopération. J'ai montré, dans le chapitre précédent, en discutant les plans de réforme de ce séduisant agitateur, les difficultés que rencontre Forganisation de ce genre de sociétés. Les ouvriers français les ont parfaitement signalées dans leur congrès réuni à Paris, en 1876.

Des idées aussi élevées, émises par un prélat aussi éminent, et développées d'ailleurs avec une incontestable éloquence, devaient produire une profonde impression sur le clergé catholique allemand. La charité chrétienne le

poussa sans doute à y faire bon accueil; mais, comme il ne tarda pas à les exposer aux électeurs du suffrage universel, il est permis de croire qu'il y vit le moyen de trouver des alliés, parmi les ouvriers, dans sa lutte contre le gouvernement. Le Kulturkampf et les lois de mai ayant poussé le clergé à bout, il n'hésita pas à tendre la main aux socialistes. Tout un programme de réformes catholicosocialistes fut élaboré. Un chanoine de la cathédrale de Mayence, prêtre instruit et orateur habile, le « Domcapitular » Moufang, l'exposa dans une réunion électorale, le 27 février 1871. C'est tout un exposé de principes économico-religieux. Comme c'est le Credo du parti; il importe de le faire connaître avec quelques détails.

Le chanoine Moufang part des faits qu'il considère comme démontrés par son évêque. Le salaire des ouvriers est insuffisant. Leur condition n'est pas ce que l'humanité et le christianisme exigent qu'elle soit. Le mal vient de l'application de « la loi d'airain » de Ricardo. Le self-lielp est impuissant. La charité catholique même ne suffit pas à l'immensité de la tâche. Il faut donc que l'État intervienne. Mais comment l'État peut-il porter remède à un mal qui semble résulter des lois économiques? Le chanoine n'hésite pas à énumérer quatre moyens : par la protection des lois, par des secours d'argent, par la rédaction des charges fiscales et militaires, enfin et surtout en limitant la tyrannie du capital. Voici comment M. Moufang explique chacun de ces points, qui, au premier abord, ne manqueront pas d'intriguer et môme d'inquiéter un peu les économistes :

1° L'État ne doit point organiser le travail par une loi générale. C'est aux ouvriers à former des associations, à édicter des règlements et une constitution du travail dans chaque métier, dans chaque industrie. L'État intervient ensuite pour donner à ces règlements force obligatoire, comme au moyen âge.

L'État a pour mission de garantir les droits de chacun. Il protège la propriété foncière. Par les bureaux d'hypothèques, il donne pleine sécurité aux créanciers. Par les tribunaux de commerce, il permet de trancher rapidement tous les litiges commerciaux. De même, il doit protection à la propriété de l'ouvrier, laquelle consiste dans son travail. Il faut qu'il défende la force et le temps du travailleur {Arbeitskraft und Arbeitszeit) contre les iniquités de « la loi d'airain », qui, après avoir usé et abusé de ses muscles, l'abandonne, quand il est vieux et usé, sur le grabat de la misère.

La durée de la journée de travail doit être réglée par l'État, et tout travail interdit le dimanche. L'homme n'est pas une machine. Il est l'image de Dieu, qu'il doit apprendre à connaître et à servir. Donc, il lui faut quelques heures de loisir. On en donne bien aux bêtes de somme. Le repos du dimanche est commandé par l'hygiène, non moins que par la loi divine.

L'État doit fixer le taux des salaires. On objecte la liberté des contrats ; mais elle ne peut pas aller jusqu'à porter atteinte aux moyens d'existence de l'ouvrier. La loi de l'offre et de la demande règle le prix des marchandises, c'est très vrai; mais l'aptitude au travail, V Arbeitskraft de l'ouvrier, n'est pas une marchandise : c'est sa vie même, c'est tout son être. Il faut ici une protection tout aussi efificace que celle qu'on accorde au rentier, qui touche régulièrement son trimestre.

Le maître dit : L'ouvrage ne va pas ; pour vendre, je dois baisser mes prix , donc, je réduis le salaire ; et il en offre un qui n'est pas suffisant pour vivre. Que peut faire l'ouvrier isolé? Mourir de faim ou demander l'aumône. Ces extrémités révoltent les sentiments de justice et d'humanité. L'État doit y mettre un terme.

Pour développer ces idées, le chanoine trouve des accents

dignes des Pèresude l'Église. Mais il néglige de dire comment l'État peut forcer le fabricant à payer un salaire qui le met en perte, et comment on lui ouvrira des débouchés, quand ses produits encombrent ses magasins. Le seul moyen est de forcer les consommateurs à payer aux fabricants un prix rémunérateur. Mais si les consommateurs sont aussi gênés que les fabricants? Il reste à dire alors que c'est la faute de la société. i

Il faut qu'une loi interdise le travail des femmes et des enfants. On croit qu'il augmente les ressources des familles ; les ouvriers eux-mêmes se l'imaginent. C'est une erreur. Un certain nombre d'heures de travail est indispensable pour un certain produit. Si elles ne sont pas exécutées par des femmes et par des enfants, elles le seront par des hommes, et le salaire (ju'elles exigent sera plus élevé et se partagera tout de même entre les ouvriers. D'après la loi de nature, que consacre le christianisme, Tliomme doit gagner, par son travail, le pain quotidien de sa famille, et la femme, soigner le ménage et élever les enfants. Envoyer la jeune tille et la femme dans le miUeu immoral de la fabrique, c'est détruire la famille chrétienne.

L'ensemble de ces mesures constituerait « le droit ouvrier », comme il y a le droit commercial, le droit maritime, le droit civil. Il réglerait les relations des apprentis avec les maîtres et des industriels avec les ouvriers. L'anarchie actuelle cesserait. L'ordre serait rétabli, non identique à celui qui existait jadis, mais fondé sur les mêmes principes. Faut-il s'étonner, ajoute l'orateur, que les exigences du peuple soient parfois peu raisonnables et ses accusations souvent trop violentes? Cela provient de ce qu'on ne fait rien pour lui.

2"^ Comme Lassalle, le chanoine Moufang demande que l'État fasse des avances aux sociétés ouvrières. Quand de riches capitalistes établissent un chemin de fer, l'État leur

accorde des g-aranties d'intérêt ou des subsides. Pourquoi refuse-t-il les mêmes avantages aux ouvriers ? Ils y ont plus droit, puisque, pour eux, il s'agit non de s'enrichir, mais de vivre. « Je ne suis pas partisan des ateliers de M. Louis Blanc, dit M. Moufang, mais quand une solide association ouvrière a besoin d'aide, je ne vois pas pourquoi l'État la refuserait. Ce qui est équitable pour les uns l'est aussi pour les autres. » Le chanoine de la cathédrale de Mayence néglige de dire en quoi ses associations diffèrent de celles de M. Louis Blanc. C'est probablement en ce que les siennes seraient fondées sur la base des principes catholiques, ad majorem Dei gloriam.

3° L'État doit aussi diminuer les charges fiscales et militaires qui pèsent si lourdement sur l'ouvrier. Le rentier qui a des millions en portefeuille ne paie presque rien, tandis que le travailleur, qui n'a que son maigre salaire , le voit encore réduit par les impôts directs et indirects, sans compter ses plus belles années prises par le service dans l'armée. La justice distributive réclame ici des réformes radicales. Le militarisme est le fléau de l'Allemagne.

4° Enfin, l'État doit mettre des limites à la tyrannie du capital. Je n'attaque ni la richesse ni les riches, dit M. le chanoine, car l'Écriture sainte dit: La richesse et la pauvreté viennent de Dieu ; mais ce que je condamne, c'est la façon dont s'enrichissent aujourd'hui les millionnaires et les « milliardaires ». D'oîi viennent ces millions si rapidement acquis sans travail? Ils sont prélevés sur le produit des sueurs de la classe laborieuse, qui doit payer les revenus de ces immenses fortunes que créent des jeux de bourse ou des entreprises véreuses. En parlant ainsi, M. Moufang est évidemment inspiré et aigri par les souvenirs des Sc}uri)i<leljœhre, des années de folle spéculation qui ont suivi 1871; mais ici encore, il eût été bon de ne pas se borner à d'élo(iuentes tirades contre « la tyrannie du

capital » ; il eût été utile d'indiquer les moyens de mettre un terme à ces iniquités.

Tel est le programme des réformes que M. le chanoine de Mayence réclame de l'État. Il ne diffère guère de celui qu'ont formulé les socialistes, sauf que M. Moufang invoque plus souvent les saintes Écritures. Certes il a raison de vanter l'idéal chrétien. Mais que faire si les sociétés coopératives mangent le capital avancé et si les fabricants cessent de produire quand ils ne pourront faire face au salaire imposé? Le chanoine réformateur ne s'occupe pas de ces détails.

Un journal fondé sous l'inspiration de M. Moufang, Die Christlich-sociale Blœtter, a développé ce programme plus exclusivement sur le terrain économique. Comme les socialistes, il attaque avec véhémence l'économie politique anglaise de Manchester, le Manchesterlhum. Il faut en finir, dit le journal catholique, avec ces théories économiques qui exercent une si désolante influence sur la vie publique et privée de notre époque. Elles placent le travail, ce facteur principal de toute civilisation, sur la même ligne que les forces naturelles. Suivant elles, ce n'est qu'une manifestation des puissances inhérentes à la matière, comme l'attraction ou la gravité des corps. EUesparlent desloisqui régissent la production et la répartition de la richesse comme de ces lois nécessaires qui déterminent l'enchaînement des phénomènes de la nature. Il en résulte qu'il est impossible d'appliquer la notion de justice et do droit aux relations du capital et du travail. Ces relations sont, dit-on , réglées par la loi fatale de l'offre et de la demande qu'on voudrait en vain modifier. A quoi bon invoquer un prétendu droit qui serait absolument inapplicable? Le travail est une marchandise dont le prix se fixe, comme celui de toutes les autres denrées, par le libre débat des deux parties. Christianisme ou catholicisme n'ont rien à faire ici, pas plus

E. Dr L.iVEiEYE. — S'ictalisiiic, 2'- éd. 9.

que quand il s'agit de physique ou d'astronomie. Voilà comment Téconomisme libéral arrive à dénier tout droit aux ouvriers.

La feuille catliolico-socialiste accuse encore les économistes d'avoir complètement méconnu le principe de la propriété en la faisant dériver du travail. La propriété, prétend-elle, est un principe (Moment), qui n'est subordonné au travail ni dans son origine ni dans son importance. Le libéralisme a donc faussé toutes les bases d'une vraie civilisation, le travail,'la propriété, la liberté, le droit, la justice. L'influence de cette pernicieuse doctrine doit être brisée, anéantie. Elle mène à la révolution. La première chose à faire, c'est de rétablir les corporations, de réglementer l'industrie et de fixer le salaire, par la loi, en créant une magistrature particulière pour appliquer les articles du code « du droit ouvrier » (Arbeitsrecht).

On comprend le succès que devaient obtenir de semblables doctrines auprès de cette partie de la classe laborieuse qui n'était pas encore complètement acquise au mouvement antireligieux et athée, prêché par les agitateurs de la démocratie. C'étaient tout simplement les idées de Marx et de Lassalle, mais revêtues d'un léger vernis catholique et rattachées, par quelques citations, aux enseignements des Pères de l'Église. En attaquant le libéralisme, l'économie politique et l'industrie, les ultramontains, déguisés en socialistes ou sincèrement devenus tels, obtinrent l'adliésion de deux classes très nombreuses, que les démocrates socialistes n'avaient pu atteindre. D'abord, les propriétaires ruraux et surtout la petite noblesse des campagnes, les hobereaux, qui, ne participant nullement à l'enrichissement des grandes villes, voyaient, avec une jalousie haineuse, l'influence et l'argent passer aux mains des grands fabricants, des banquiers, des actionnaires, des fondateurs de sociétés anonymes, et de tous ces spéculateurs de bourse qui, dans

rAUemagne « industrialisée », tiennnent désormais le haut du pavé. Ce parti des « ruraux » goûtait fort la dénonciation des abus du capital, et il s'imbibait ainsi d'un socialisme réactionnaire et féodal. Contre l'industrialisme, Marx, suivant eux, n'avait rien écrit de trop violent. Bien entendu, le parti des agrariens ne rêvait nullement une loi agraire, si ce n'est appliquée aux capitaux de la bourse et des juifs, qu'ils exécraient particulièrement. La seconde couche d'adhérents que rencontrèrent les Cristlich-socialen ultramontains, ce furent les paysans catholiques. Les chefs du KuUurJinmpf, qui persécutaient leurs prêtres et leurs croyances, étaient des libéraux et des économistes. On leur plaisait donc en attaquant le libéralisme et l'économie politique. Ils trouvaient les impôts et le service militaire écrasants, et M. le chanoine Moufang inscrivait dans son programme qu'il fallait les réduire, et de beaucoup. Quant à « la loi d'airain » et à Ricardo, je suppose qu'ils en croyaient leur évêque sur parole.

Nous allons montrer maintenant que les paroles de MM. Moufang et von Ketteler ne sont pas tombées sur un rocher stérile, mais que, comme la semence de sénevé jetée en bonne terre, elles ont produit, en peu de temps, un arbre immense, dont les rameaux sans nombre se chargent des fruits les plus divers. Nous suivrons principalement les indications recueillies, avec une extrême diligence, dans le livre si rempli de faits de M. Rudolf Meyer, Der fjmcincipationshampf des Vierten Standes {La lutte pour l'émancipation du Quatrième-état).

La première réunion des associations socialistes ultramontaines ou, comme elles s'intitulaient elles-mêmes, « chrétiennes-sociales » [Christlicli-sociale , eut lieu à Crefeld, en juni 1868. Trois sociétés seulement se trouvaient représentées. Elles adoptèrent comme organe un journal rédigé avec beaucoup d'habileté, par le recteur Schings,

d'Aix-la-Chapelle, Die Christlich-sociale Blœlter. L'année suivante, le nombre des associations avait déjà considérablement augmenté. Dans l'assemblée générale, qui eut lieu le 9 septembre 1869, ori décida de constituer une section permanente, avec la mission de provoquer la formation de sociétés « chrétiennes-sociales » ayant pour but « le relèvement moral et économique de la classe ouvrière ». Cette section était formée du vicaire Gronheid, de Munster, du professeur Schulze, de Paderborn, et du Freiherr von Schorlemer-Alst, l'un des chefs les plus écoutés du centre, c'est-à-dire du parti ultramontain du parlement allemand. Dans son premier manifeste, elle se plaça sous le patronage de la conférence des évéques d'Allemagne qui s'était réunie à Fulda, pendant ce même mois de septembre, et qui s'y était spécialement occupée de la question sociale.

Yoici comment le rapport présenté par un des évéques à la conférence de Fulda définit l'attitude à prendre par le clergé dans cette question. Sans doute, y est-il dit, le clergé, ne peut s'occuper directement, et en raison de ses fonctions, de la création d'associations ouvrières; « mais le devoir de l'Église est d'éveiller dans le corps ecclésiastique l'intérêt pour la classe laborieuse. Trop souvent il ne s'en occupe pas, parce qu'il ignore l'imminence et la gravité du danger qui résulte des souffrances sociales; il n'apprécie pas toute l'importance de la question sociale et il n'en voit pas bien les remèdes. Dans l'instruction que l'on donne aux membres du clergé, en philosophie, et concernant leur mission pastorale, il ne faut pas négliger plus longtemps la question ouvrière. Il est très désirable (fue certains ecclésiastiques s'adonnent spécialement à l'étude de l'économie politique. Il conviendrait de leur donner des bourses de voyage, afin qu'il pussent étudier, sur place, les besoins des ouvriers et les moyens d'y pourvoir. Ils devraient surtout, à ce point de vue, visiter la France, où, paraît-il, la portée

du « moment » religieux et moral est comprise plus qu'ailleurs. Certains économistes affirment qu'il n'y a point de question sociale. Les évoques tiennent un autre langage. Certainement il y en a une, disent-ils, et très grave ; nos prêtres doivent l'étudier et en faire un moyen d'étendre l'influence de leur ministère. Faut-il demander qui, des évoques ou des économistes, exercera le plus d'action sur le peuple?...

Les ChristUch-sociale Blœtter ne tardèrent pas à publier les principes qui devaient présider à l'organisation des associations sociales-catholiques. A plusieurs égards, ces statuts méritent de fixer l'attention. Aucun membre de ces associations ne peut faire partie en même temps d'une société démocrate-socialiste. Toute association chrétienne-sociale doit s'attacher intimement à l'Église : extra Ecclesiam nuUa salus. Elles doivent se placer sous le patronage de saint Joseph, et l'anniversaire de leur fondation doit être célébré par des fêtes religieuses. Il ne faut pas mettre à leur tête des prêtres, mais des personnes sûres qui aient toute la confiance du clergé. On peut nommer membres d'honneur des gens riches et même des chefs d'industrie, mais on ne peut les admettre dans les conseils d'administration. Il faut surtout éviter de paraître se mettre à la remorque du capital {im Schlepptau des Kapitals). Il ne faut point condamner d'une manière absolue la coalition et la grève; ce serait perdre toute influence sur les ouvriers. D'ailleurs, dans l'état actuel de l'industrie, c'est leur seul moyen de se défendre et de faire valoir leurs droits. Il ne faut point s'occuper de politique, à moins qu'il ne s'agisse des intérêts de l'Église. Dans ce cas, il faut se jeter dans la lutte avec toutes ses forces. Il convient d'organiser des réunions, le dimanche, afin d'y discuter tout ce qui concerne la question sociale. Les associations de compagnons, les as:^ociations d'ouvriers de fabrique et les associations de paysans sont les trois

branches de la grande confédération sociale; il est nécessaire d'établir entre elles une alliance étroite.

On voit quelle perspective grandiose s'ouvre ici. Il ne s'agit de rien moins que d'unir, dans une fédération générale, soumise à l'Église, les forces vives du peuple des ateliers et des campagnes de toute l'Allemagne. C'est plus qu'un État dans l'État; c'est la société elle-même, embrigadée et disciplinée par des ecclésiastiques qui auraient étudié à la fois la théologie et l'économie politique.

La commission centrale posait, avec beaucoup de sagesse, la limite d'action de chaque groupe. Autonomie locale, mais unité d'action au profit de l'Église, tel est le principe. Il ne faut pas, disait la commission, qu'une de nos associations s'imagine apporter la solution toute prête de la question la plus difficile qui s'impose au monde contemporain, et prétende imposer, comme une révélation messianique, telle organisation qu'elle aura jugée la meilleure. Chaque association chrétienne-sociale doit se mouvoir librement sur le terrain qu'elle s'est choisi. C'est à elle à tenir compte des besoins de ses membres et des nécessités locales. Vouloir imposer à toutes les mêmes règlements, c'est fermer la porte à l'avenir et couper les racines de tout développement original. Ce n'est pas d'elles que peuvent sortir les organes dont l'Église se servira pour résoudre définitivement les difficultés que doit rencontrer l'organisation d'une société meilleure et vraiment chrétienne. Quand l'heure sera venue, le Chef de la catholicité désignera les ministres entre les mains desquels on pourra remettre ce soin en toute confiance. Ces espérances mystiques plaisent au peuple. C'est d'ailleurs une grande idée, qui certes ne peut nuire à l'influence du clergé, que de confier au pape la réforme économique. Le saint-père se présente ici comme un nouveau messie qui réalisera les promesses du millénium , en précipitant dans l'abîme Ricardo, Malthus, « la loi

LES SOCIALISTES CATHOLIQUES l.-;9

d'airain », Bamberger et tout le Mcinchesterthum libéral.

Le parti catholique-social parvint à se faire, d'un coup, un nombre considérable d'adhérents en adoptant les Kolphufs liatholische Gesellenvereine. En 1847, un artisan instruit et pieux, nommé Kolping, eut l'idée de réunir les compagnons en associations, qui avaient pour but de cultiver le sentiment moral et religieux et de défendre leurs intérêts. Par l'apostolat du «père {Vater) Kolping », comme on l'appelait, il s'en établit de tous les côtés. En 1872, lorsque les Christlich-socialen les adoptèrent, elles comptaient plus de soixante-dix mille membres. Des associations de paysans [Bauenivereine] ne tardèrent pas à se former dans les pays les plus catholiques , en Bavière et en Westphalie. Elles avaient pour but de défendre les droits des campagnards et d'obtenir une réduction des impôts grevant la terre et du service militaire. Dans les résolutions de la réunion générale des associations de paysans de Bavière, tenue à Deggendorf,'en octobre 1871, je trouve le passage suivant : (( Nous détestons de toute notre àme le militarisme qui se considère comme la chose principale à laquelle il faut tout sacrifier. Il absorbe les forces vives du travail, même quand elles sont indispensables à la production, comme en temps de moisous- Et cependant l'armée existe pour la nation et non la nation pour l'armée, de même que le gouvernement pour le peuple et non le peuple pour le gouvernement. »

Dans la réunion générale des associations chrétiennessociales tenue à Essen, le 29 juin 1870, l'un des délégués, M. Witte, énumérait ainsi les forces dont elles disposaient: {( Quinze mille paysans catholiques se sont déjà fédérés en Bavière. Quinze mille fermes, c'est une base d'opération solide pour nous emparer des campagnes. Bientôt nous en aurons autant et plus encore en Westphalie et dans le pays rhénan. Cent mille maîtres-ouvriers se rangent sous notre

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drapeau et quatre-vingt mille braves compagnons des Kolpings-Vereine nous tendent la main. Nos sociétés compteront bientôt leurs membres par centaines de raille. C'est là une armée respectable et ce n'est que le commencement. Trente mille prêtres allemands vont mettre la main à l'œuvre. J'entrevois un brillant avenir. »

Toute cette armée, dont parle l'orateur, était lancée au scrutin par le clergé, et aux élections du suffrage universel pour le parlement impérial, en 1870, elle obtint plus d'un succès. Ainsi, à Elberfeld, elle battit les démocrates-socialistes, qui cependant étaient là sur leur terrain. En 1871, un rescrit ministériel prononça la dissolution des associations de paysans de la Westphalie, comme constituant des sociétés politiques interdites par la loi. Elles se reconstituèrent bientôt sous le nom de Union des paysans westphaliens (Westfalische Bauernverein). et, sous la présidence de ce membre du centre ultramontain que nous avons déjà nommé, le baron von Schorlemer-Alst, le nombre des membres s'accrut rapidement. C'était la guerre déclarée aux lois de mai et à la politique du prince de Bismarck.

L'évêque de Mayence n'abandonnait pas son œuvre. Il poussait son clergé à étudier sans relâche la question sociale. En 1871, il envoya un monitoire à tous les prêtres de son diocèse pour leur prescrire de dresser une statistique exacte du nombre et de la situation des ouvriers de leur paroisse. Dans l'assemblée générale des catholiques allemands qui se tint à Mayence, en septembre 1871, sous l'inspiration de Mgr von Kettcler, on s'occupa longuement de la question ouvrière. Voici quelques-unes des résolutions prises à ce sujet. — Il est nécessaire, au moyen d'une commission d'enquête composée d'ouvriers et de ceux qui les emploient, d'établir quelle est la condition morale et matérielle, afin que la législature puisse édicter un code du travail (Arbeitsrecht).L-à propriété fonc'ère, l'industrie, le com-

LES SOCIALISTES CATHOLIQUES lUl

merce jouissent d'une protection juridique, et le droit du travail n'est pas reconnu, quoique les travailleurs forment 90 p. c. de la population. L'assemblée demande de nouveau instamment l'établissement d'associations chrétiennessociales pour les maîtres-ouvriers, pour les ouvriers de fabrique, pour les jeunes grens , pour les femmes et pour les jeunes fdles, et elle rappelle aux classes aisées que c'est leur strict devoir de venir largement en aide à ces institutions. L'assemblée déplore la situation des habitations ouvrières, qui sont un scandale pour un pays chrétien, et elle insiste vivement pour qu'il se forme des sociétés de construction qui bâtissent des maisons saines et à bon marché. La proposition de blâmer les grèves fut rejetée à une grande majorité.

Ce qui précède suffit pour montrer l'esprit qui inspire le mouvement catholique-socialiste. L'œuvre commencée par Mgr von Ketteler a pris une extension considérable, dans ces dernières années. Le clergé s'y est dévoué partout avec ardeur, parce que c'était un moyen de gagner des adhérents dans les luttes du Kiilturkampf, au profit de l'Église et contre le gouvernement. Parmi ceux qui marchaient au premier rang, on citait en tête le recteur Shings et le vicaire Kronenberg, d'Aix-la-Chapelle, le vicaire Laaf, d'Essen, et le Domcapiliilar E. Klein, de Paderborn. Leurs efforts tendaient à amener un rapprochement de plus en plus étroit avec les démocrates socialistes. Pour marcher au scrutin, les deux partis s'entendent; mais, dès qu'il s'agit d'organiser des sociétés, la lutte éclate. Ainsi, au mois de février 1878, une réunion générale des délégués des associations d'ouvriers mineurs avait lieu à Essen. Il s'agissait de fonder une vaste fédération qui aurait réuni les mineurs de toute l'Allemagne. Un combat oratoire des plus vifs ne tarda pas à s'engager entre le vicaire Laaf et l'agitateur socialiste M. Hasselraann, dont la parole ardente et l'esprit

lOi' LE SOCIALISME CONTEMPORAIN

incisif ont toujours le plus g^rand succès dans les meetings d'ouvriers. « Depuis que vous avez pris pour mot d'ordre à Berlin : Destruct'on du christianisme, dit le vicaire Laaf, nous ne pouvons plus nous entendre. » M. Hasselmann répondit en invoquant l'exemple de Mgr von Ketteler, qui s'était montré très favorable à l'association des ouvriers en cigares, fondée par le démocrate-socialiste Fritsche *.

Le lendemam, le journal de M. Hasselmann, Die Volkstimme, déclara ([ue les braves mineurs avaient éventé les manœuvres des intrigants en robe noire et qu'ils ne voulaient pas de la « capelanocratie ». De leur côté, les journaux catholiques-socialistes de la province, la Tr^won/rt de Dortmund, les Essener Blœtter, ÏEssener Volkszeitung, le Rheinisch-Westfalischer Volksfreund firent feu de toutes pièces sur les socialistes-démocrates. On se disputait l'appoint électoral des ouvriers de ce district, où les charbonnages et les usines métallurgiques en emploient un nombre considérable. « Ouvriers mineurs, ne suivez pas le drapeau des démocrates, répétaient en chœur les Christlich-socialen ; il vous conduira à votre perte. Rangez-vous tous sous la bannière de la croix. Là est le salut. ))

Nous avons esquissé la physionomie de ce débat, parce qu'il peint la situation. Une entente réelle est impossible entre les démocrates-socialistes, qui prêchent l'athéisme pour renverser la royauté, l'Église et toute autorité établie, et les socialistes uîtramontains, qui veulent fortifier l'au-

' Ce M. Fristche a été élu député. C'est sur son témoignage que M. Bebel s'est appuyé, dans un débat au parlement allemand, pour parler des avances que M. de Bismarck aurait faites au parti socialiste. « Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Fritsche, répondit le chancelier. — « Mais c'est un député, » cria-t-on, et toute l'assemblée de rire aux éclats. « Si c'est un député, reprend M. de Bismarck, il n'a pas pu dire ce qui n'est pas vrai, et je l'adjure de prouver qu'il a eu des rapports avec moi. »

torité pour la remettre aux mains des évoques et du pape. Mais les deux partis s'adressent aux ouvriers, énumèrent leurs griefs, proposent des remèdes à leurs maux et en rendent responsable la bourgeoisie libérale, « qui exploite le peuple sans cœur ni merci ». Ils se rencontrent ainsi dans l'opposition et votent l'un pour l'autre.

Les associations créées sous l'influence du socialisme catholique sont vraiment innombrables, sans compter, bien entendu, les couvents, qui en sont le type idéal. M. Rudolf Meyer s'est donné beaucoup de peine, non pour arriver à en faire une statistique complète, mais seulement pour en énumérer les différentes espèces, et il avoue qu'il lui a été impossible d'en dresser une liste exacte. Cependant, sa classification est déjà très étendue. Voici les institutions que 'nous y voyons figurer: Associations catholiques des compagnons [KathoUsche Gesellenverein) du modèle Kolping. Elles comptent plus de quatre-vingt mille membres et existent dans presque toutes les villes catholiques. Des réunions ont lieu le dimanche; elles ont pour but l'édification et la culture intellectuelle et morale. Elles ont parfois des caisses d'épargne; à Berlin, elles ont fondé une académie pour former le goût, dans les applications de l'art à l'industrie. — Associations catholiques d'apprentis : elles se rattachent à celles des compagnons. Elles ont ordinairement des écoles du dimanche. Celle de Cologne, par exemple, compte plus de six cents élèves. — Associations catholiques de maîtres-ouvriers. On engage ceux-ci, pour maintenir la bonne entente, à communier en commun au moins une fois par mois. Associations catholiques de jeunes ouvrières de fabrique, sous l'invocation de saint Paul. — Associations catholiques d'ouvriers mineurs. Elles sont très nombreuses dans le bassin houiller de la Roer. Elles possèdent généralement une caisse de secours mutuels. Des réunions ont lieu pour discuter leurs intérêts.

Le but est la culture des sentiments religieux et sociaux. — Associations de paysans. Elles se divisent en deux groupes principaux : celui de la Bavière, qui a pour organe le journal IMe Bauernzeitung, et celui de Westphalie, dont le journal est intitulé Der ivestfalische Bauer. Le groupe bavarois doit compter vingt mille meml)res. Dans la réunion du groupe westphalien, tenue pendant l'été 1878, sous la présidence de M. von Schorlemmer-Alst, on arrivait au total de douze mille, avec les deux mille adhésions obtenues cette année, — Associations chrétiennes-sociales. Elles reçoivent des membres de toutes les classes, parce (jue leur but est simplement de discuter la question sociale et de propager le mouvement. Elles sont répandues partout, et le nombre de leurs membres est très considérable. — Association catholique de secours "aux ouvriers. Elles leur font des avances sans intérêt. — Associations catholiques pour les servantes et les ouvrières. — Associalions catholiques d'épargne et de crédit, sous l'invocation de saint Joseph ou de saint Boniface, copies de celles de M. Schulze-Delitzsh. — Associations ouvrières de production. Peu nombreuses. — Associations pour répandre des écrits sur la question sociale au point de vue catholique. — Sociétés de construction. — Associations catholiques pour femmes et filles d'ouvriers... Tout ce mouvement est représenté par un grand nombre de journaux. Les deux meilleurs et les plus influents sont, pour l'Allemagne catholique du Nord, les (lliristUch-sociale Blœ,Uer, qui paraissent à Aix-la-Chapelle, sous la direction du recteur Schings, et, pour l'Allemagne du Sud, VArbeiter-freund, qui paraît à Munich sous la direction de M. Schimpf.

Si nous entrons dans des détails parfois minutieux, c'est pour montrer la puissance du parti ^catholique-socialiste. Ce parti, dont la force au parlement impérial augmente à chaque élection, est devenu l'un des principaux facteurs de

la politique allemande, dont les contre-coups se font sentir dans toute l'Europe. On comprendra mieux pourquoi, si M. de Bismarck n'a pas encore été à Canossa,il a cependant permis au nonce du pape de venir à Kissingen. L'alliance du socialisme démocratique et du socialisme catholique est évidemment le principal danger qui menace toute l'œuvre du grand chancelier. Ces deux nuances, travaillant chacune de son côté, ennemies quand elles se disputent les cohortes ouvrières, mais alliées pour les conduire au scrutin, gagnent toutes deux rapidement du terrain. Avec les démocrates, on ne peut songer à s'entendre : l'hostilité est absolue. Mais avec les catholiques, un accord n'est pas impossible, moyennant certaines concessions de part et d'autre. Comme l'a dit très justement M. de Bismarck, en politique, c'est toujours le do ut des qui se cache au fond de toute transaction ; seulement la politicjue de Rome n'a jamais manqué d'exiger beaucoup et de céder très peu; or, M. de Bismarck n'est pas habitué â traiter sur ce pied-là.

Il est difficile d'émettre un jugement impartial sur le mouvement si extraordinaire que nous avons essayé de faire connaître. Il serait, je crois, injuste de prétendre que la commisération pour le sort des ouvriers et les idées socialistes qu'exprime le clergé ne sont qu'une comédie pour arriver au pouvoir. Un prêtre charitable doit être sincèrement touché des maux qui atteignent la classe laborieuse au sein des grandes agglomérations industrielles. S'il a lu les Pères de l'Église, il constatera avec indignation combien peu leurs préceptes servent de règle aux faits de la vie moderne. Avec l'idéal de la charité évangélique dans le cœur, que peut-il dire de ce mo ide économique où règne cette dure loi de la concurrence, qui n'est autre que la lutte animale pour l'existence? Dans la chaire, le bon pasteur doit nous dire : « Traite ton frère comme toi-

même. » Mais l'industriel lui répond : « Si je ne réduis pas les frais de production et le salaire au minimum, je ne vendrai ni à l'étranger ni chez moi, et tous nous perdrons notre gagne-pain. »

J'admets que M^'" von Ketteler ait été touché de la grâce socialiste en lisant Lassalle, comme M. de Bismarck l'a été en l'écoutant. Mais cependant, quand on voit les masses profondes de ces innombrables associations dirigées et chauffées en vue du scrutin, et le clergé s'allier, sans hésitation , à ces démocrates qui ont prononcé, contre le christianisme, le serment d'Annibal, on cesse de croire que toute cette campagne, si savamment menée, n'ait d'autre inspiration que l'amour du prochain et d'autre fin que de lui venir en aide. Évidemment, le but suprême est le triomphe de l'Éghse ; le reste n'est que moyen. Ce but est grand, et pour ceux qui sont persuadés que le bonheur des sociétés ici-bas et le salut des hommes dans l'autre vie y sont attachés, il est le plus grand de tous. On conçoit alors qu'on y sacrifie tout : nationalité, patrie, liberté, institutions politiques, prospérité économique; tous ces biens secondaires auxquels d'ordinaire on attache tant de prix.

L'Apocalypse nous parle d'une femme montée sur une bête couleur d'écarlate, et vêtue elle-même d'un vêtement de poupre et d'écarlate. « Elle tenait à la main une coupe d'or pleine des abominations de son impureté ; sur son front, un nom était écrit : Mystère. La grande Babylone, la mère des abominations de la terre. » — « Et la femme que tu as vue, dit l'Apocalypse, c'est la grande cité qui a son règne sur les rois de la terre. » La cité que désigne l'Apocalypse est évidemment Rome ; mais, d'après les interprétations protestantes, il s'agit de la Rome papale. Certains mystiques ajoutent aujourd'hui une explication nouvelle. La femme vêtue de poupre, c'est la papauté qui, pour régner sur les peuples et sur les rois, adopte le socialisme, et la

bête écarlate sur laquelle la femme est montée, c'est la démocratie rouge, dont le pape se servira pour briser toutes les résistances.

Il n'est pas nécessaire d'invoquer l'Apocalypse pour constater un fait : c'est que l'Église ne renoncera pas, sans une lutte suprême, à la toute-puissance qu'elle a exercée jadis et qu'elle espère reconquérir. Comme la bourgeoisie, fière de ses libertés, ne les abdiquera pas volontairement aux mains du clergé, il faut donc que l'Église attire à elle les travailleurs des champs et des ateliers. Comment? En leur parlant de leurs maux et en leur promettant, comme le fait le socialisme, d'y porter remède par une répartition plus équitable des biens de ce monde. Rien de plus facile pour l'Église : elle n'a qu'à remonter aux traditions des premiers siècles. Est-ce que, même au moyen âge, les moines mendiants, tout imbus didées communistes, n'entraînaient pas partout le peuple à leur suite? Il semble qu'on voie ainsi se préparer, dans le monde entier, une évolution nouvelle : l'alliance du catholicisme et du socialisme contre la bourgeoisie libérale, leur commune ennemie. Tant que le clergé espérera reconquérir le pouvoir, il s'en tiendra au principe d'autorité. Mais s'il doit se croire définitivement privé dinlluence politique et menacé dans ses privilèges, il fera comme en Allemagne : il demandera des armes au socialisme. Puissance étrange que l'Église, qui, dans ses origines, est une démocratie égalitaire et même communiste et qui, aujourd'hui, présente à Rome le type le plus complet de l'absolutisme théocratique!

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