‹ Le socialisme contemporain (volume 2)Chapitre 24 sur 61 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Le parti des socialistes chrétiens monarchiques est de date récente. Il s'est constitué par Tinitiative énergique du meneur des « anti-sémites », M. Stœcker, prédicateur de la Cour, qui appartient à la nuance des pasteurs conservateurs et orthodoxes. Il semble évident que c'est l'exemple du clergé catholique qui a poussé dans cette voie les ministres protestants '. Ils ont voulu, de leur côté, conquérir de l'influence sur les classes laborieuses, en s'occupant de leurs griefs et en se faisant l'interprète de quelquesunes de leurs idées. Seulement, tandis que le clergé catholique le fait dans un but d'opjosition, et pour faire élire des députés hostiles au Kultur-Kampf, les pasteurs de l'Église officielle veulent fortifier dans le peuple le sentiment monarchique et étendre les pouvoirs de la royauté. Aussi

' Un journal religieux protestant, die, Xoue Evangelische Kirchenzcitung, s'exprime ainsi sur ce point (octobre 1878) : « L'Eglise romaine en repoussant la loi contre le socialisme, apparaîtra comme le défenseur des droits du peuple. L'Eglise évangélique, qui n'est guère représentée au parlement, est considérée comme l'alliée du despotisme. Le chrétien protestant ne doit-il pas effacer cette impression en se dévouant aux intérêts du peuple :* Si le protestantisme croyant se désintéresse de la question sociale, la plus grande de notre temps et de l'avenir, s'il ne s'en occupe pas avec cœur et dévouement, il perdra toute influence sur les classes inférieures, qui se retourneront vers le catholicisme ou vers le libéralisme incrédule. »

combattent-ils vivement le Fortsehritt-Partei, le parti du progrès, c'est-à-dire ces libéraux qui, prenant l'Angleterre pour idéal, veulent restreindre l'action de l'État et en remettre la direction aux volontés du parlement. Le parti socialiste évangélique se rapproche des légimistes français, en ce qu'il préconise comme type de gouvernement le règne de Frédéric II, et plus encore celui de son père, ce bourru brutal que Carlyle admire tant, qui menait son royaume et sa famille à la baguette, mais qui était très pieux à sa manière et excellent économe.

Le pasteur Stœcker a fondé deux associations : d'abord une Société pour la réforme sociale (Central Verein fur Socialreform), ensuite une association d'ouvriers chrétiens sociaux (Christlich-sociale Arbeiterpartei). Quoique les mêmes idées et presque les mêmes personnes eussent présidé à la constitution des deux groupes, leurs buts sop.t très différents. La Société de la réforme sociale doit se composer de personnes aisées et instruites : pasteurs , professeurs, industriels, propriétaires, qui chercheront en commun les moyens de réconcilier les classes anarchiques, par des réformes qu'inspirera l'esprit du christianisme. Aujourd'hui, les partisans des corporations, les « agrariens », ceux qui demandent la protection du travail national, non-seulement ne s'entendent pas pour unir leurs efforts, mais se combattent et se neutralisent. Il faut montrer comment ces tendances concordent et ([uel est le principe supérieur qui les justifie et qui les relie.

Ce que l'on appelle la société cultivée comprend si peu la véritable mission du christianisme que, quand le pasteur Stœcker commença à s'occuper de la question sociale, toutes les feuilles libérales et progressistes lui crièrent : Muckersocialismus « socialisme cagot ». Il est donc urgent de combattre le matérialisme dans les classes élevées, l'athéisme dans le peuple, et de faire renaître la conception

religieuse du monde et de la société. D'une part, il faut que les pasteurs tendent la main aux ouvriers, afin de les ramener au christianisme; ce sera l'œuvre du Ckristlichsociale Arbeiter Partei. D'autre part, il est nécessaire que les amis du peuple, parmi les classes supérieures, se groupent pour chercher les moyens de prévenir la révolution par des réformes. En même temps, un journal fut fondé, Der Staats-Socialist, qui prit pour épigraphe ces mots : « La question sociale existe, et elle ne peut être résolue que par l'État fortement et monarchiquement constitué, appuyé sur les facteurs moraux et religieux de la vie nationale. » Gela signifie apparemment : « Avec l'aide du clergé évangélique. »

On ne pouvait évidemment pas nier en Allemagne l'existence du péril social. Il semblait menacer l'ordre public, car on rendait le socialisme responsable des deux tentatives de régicide de Hœdel et de Nobiling. Mais comment le combattre ? Trois moyens se présentent : ou bien ignorer le danger et se bercer dans un imperturbable optimisme en répétant : Laissez faire, laissez passer, le monde va tout seul : c'est ce que conseillent les économistes; ou bien comprimer à outrance, supprimer les journaux, dissoudre les associations, tâcher d'extirper ainsi le mal par la force : c'est ce que veut le gouvernement; — ou bien, enfin, désarmer les haines populaires, en s'efforçant d'améliorer la condition des ouvriers. C'est le système mis en pratique, à Mulhouse, par M. Dolfus et ses amis. 11 vient de l'exposer au parlement de l'empire, et il lui attribue l'absence du socialisme révolutionnaire en Alsace. C'est là le moyen que recommande le Staats-Socialist.

Voici le programme du parti qu'il s'agissait de fonder : Principes généraux : « Le parti chrétien-social des ouvriers se fonde sur le terrain de la foi chrétienne et de l'attachement au roi et à la patrie. Il rejette la démocratie sociale

comme impraticable, anti-chrétienne et anti-patriotique. Il s'efforce de fonder une organisation pacifique des travailleurs, afin de préparer des réformes pratiques, de commun accord avec les autres éléments de la vie nationale. Il a pour but de diminuer la distance qui sépare le riche du pauvre, et d'établir la sécurité économique. Le programme réclame de l'État la création de corps de métiers distincts d'après le travail auquel ils s'adonnent, mais obligatoirement constitués dans tout l'empire et appuyés sur un règlement sévère pour l'admission des apprentis. — Des commissions arbitrales seront constituées, et leurs décisions auront force légale. — Création obligatoire de caisses de secours pour les veuves, les orphelins et les invalides du travail. — Les corps de métiers défendront les intérêts des ouvriers dans leurs rapports avec ceux qui les emploient. — Interdiction de tout travail le dimanche. — Suppression du travail des enfants et des femmes mariées dans les fabriques. — Durée normale de la journée réglée d'après la nature du travail. 11 faut que ces règlements deviennent l'objet de conventions internationales. En attendant qu'ils le soient, il convient de protéger le travail national contre la concurrence des pays où des mesures semblables n'existent pas. — Règlements sévères contre l'insalubrité des locaux et des procédés dans les fabriques. — Les propriétés de l'État et des communes seront exploitées dans l'intérêdes ouvriers, et on les augmentera autant que cela est économiquement et techniquement possible. — Impôt progressif sur le revenu, pour compenser les impôts indirects qui frappent principalement les classes laborieuses. Impôts très élevés sur le luxe. Impôt sur les successions, progressif suivant l'importance de l'héritage et l'éloignement du degré de parenté.

Le programme demande au clergé de prendre une part active et dévouée à tous les efforts faits pour améliorer le

sort de l'ouvrier, sous le rapport matériel, intellectuel, moral et religieux. Il adjure les gens aisés de tendre la main aux prolétaires, d'appuyer toutes les lois qui leur sont favorables, et de contribuer à augmenter leur l)ien-être, en leur donnant de bons salaires et en réduisant, autant que possible, les heures de travail. Tous doivent prêter leur concours à la création des nouveaux corps de métiers qui sont destinés à remplacer ce que les anciennes corporations avaient de' bon. Il faut porter les ouvriers à conserver le point d'honneur, à fuir les plaisirs grossiers et à praticjuer les sentiments chrétiens dans la vie de famille.

Les articles de ce programme sont, on ne peut le nier, inspirés par l'amour de l'humanité. Mais serait-il possible de les appliquer aux complications de l'industrie moderne, sans la désorganiser? Le point principal est le rétablissement, sous un autre nom, des corporations. Seulement surgit aussitôt la difficulté que nous avons déjà signalée. Ces corporations seront-elles fermées et jouiront-elles d'un monopole ? Ainsi, les drapiers auront-ils seuls le droit de fabriquer le drap? Si vous accordez ce privilège, le maître ne pourra plus recruter son personnel où il le veut. Que devient alors la liberté de l'industrie ? Comment concilier ces monopoles avec les progrès incessants du mode de fabrication et avec le nombre si variable des ouvriers employés? Si, au contraire, la loi maintient la liberté, ces corps de métiers sont tout simplement les traile's unions de l'Angleterre, qui sont certainement une puissante machine de guerre pour organiser la coalition et la grève, mais qui n'offrent pas les éléments d'une nouvelle organisation du travail. Toutefois, ce programme contient une • observation très juste, c'est que toutes les mesures de protection en faveur de la classe ouvrière devraient être votées à la suite d'une entente entre les différents États. Ainsi, l'Angleterre, la France, et la plupart des États européens

ont interdit le travail des enfants dans les manufactures, tandis que certains pays refusent encore de le faire, sous prétexte de respecter la liberté. N'est-il pas odieux que les industriels anglais ou français soient victimes de l'équité de la loi de leur pays, et que d'autres profitent de Finluimanité de la législation qui les gouverne, pour vendre moins clier qu'ailleurs, en employant les bras de jeunes enfants, voués ainsi à des infirmités précoces ?

Les États européens, en raison de la facilité des communications, ne font plus, en réalité, qu'une seule nation. Il faut donc ({ue, par des conventions internationales, les mêmes lois les régissent, sinon, l'action indépendante et non concertée d'un pays jette le trouble dans tous les autres. Il faut que, la solidarité économique devenant chaque jour plus intime, le droit international s'étende chaque jour à plus d'objets.

Les socialistes "chrétiens-monarchiques n'espèrent point voir adopter leur programme par les parlements actuels, où domine la bourgeoisie libérale. Ils se sont donc tournés vers le roi, et ce qu'ils rêvent, c'est une royauté socialiste. En France également. Napoléon III, tout imbu des idées socialistes qu'il avait développées dans ses premiers écrits, a voulu jouer le rôle d'empereur des paysans et des ouvriers. Dans la Grèce antique, « les tyrans », c'est-àdire les dictateurs, s'emparaient ordinairement du pouvoir, en se mettant à la tête des pauvres contre les riches. C'est ainsi que César, à Rome, espérait établir le pouvoir, absolu. Au moyen âge, en France, le roi était considéré comme le défenseur du peuple et des communes, contre la féodalité. Aujourd'hui les socialistes-monarchiques invitent le souverain à remplir une mission semblable, mais contre la bourgeoisie financière et industrielle qui exerce les privilèges de l'aristocratie foncière. Ils invoquent l'autorité de Lorenz von Stein, l'éminent professeur de Vienne. —

E. DE Lateleye. — Sorialixiiir, 2- éilit. i.

« Toute royauté, dit-il, ne sera plus qu'une ombre vaine et fera place à la république, ou se transformera en despotisme militaire, à moins que, pénétrée de la dignité morale de son rôle, elle ne prenne l'initiative des réformes sociales. ))Quel bien peut faire un souverain constitutionnel à la merci des partis qui disposent tour à tour de la majorité ? Et ces partis, que sont-ils ? Des coalitions d'intérêts, des groupes de coteries, les représentants et les instruments des égoïsmes de classes, qui se servent du pouvoir pour exploiter à leur profit la législatioti et le budget. Seul, le roi peut s'élever au-dessus de ce conflit d'ambitions et d'appétits, pour représenter l'intérêt permanent de la nation ; seul, il peut prendre en main la cause des opprimés, parce que seul il ne retire aucun profit de leur asservissement. Ainsi parlent les socialistes chrétiens en Allemagne.

Cet idéal du bon despote, assurant à chacun sa part de félicité terrestre, a un certain reflet messianique qui peut séduire, surtout quand le mécanisme parlementaire tourne à vide ou se détraque. Mais qui garantit que le despote ne sera pas un fou, un idiot ou un méchant? Le césarisme a trop mal réussi pour qu'on y revienne, volontairement du moins. Cependant, il est certain que les chrétiens-sociaux expriment bien l'idée que l'empereur Guillaume lui-même se fait de sa mission. Il a horreur du gouvernement des majorités ; il accueille volontiers les plaintes des ouvriers ; et, comme nous l'avons vu, il donne de l'argent pour faire des expériences socialistes. C'est également le rêve longtemps caressé par M. de Bismarck, et qu'il s'apprête, diton, à réaliser bientôt (décembre 1882).

Il faut remarquer d'ailleurs que la Prusse est un terrain admirablement préparé pour l'éclosion « du socialisme d'État ». Nul peuple moderne ne reproduit plus complètement le type des cités grecques où l'individu est subordonné au bien de la cité. Sous la direction énergique de

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Frédéric II, l'État prussien est devenu une machine politique qui s'empare de l'homme depuis l'enfance, par l'école d'abord, puis par l'armée, pour le mouler au gré de ses besoins. Le code civil prussien consacre déjà une partie des articles du programme des chrétiens-sociaux. Voici, en effet, ce qu'on trouve au titre xix, deuxième partie, du Preussische Allgemeine Landrecht: — « § 1. L'État doit soigner, pour la nourriture et l'entretien des citoyens qui ne peuvent se les procurer eux-mêmes, ou qui ne peuvent l'obtenir de ceux qui y sont tenus par la loi. — § 2. A ceux qui ne trouvent pas à s'employer , on assignera des travaux en rapport avec leurs forces et leurs aptitudes. — § 3. Ceux qui, par paresse ou goût de l'oisiveté, ou par toute autre disposition vicieuse, négligent de se procurer des moyens d'existence, seront tenus à exécuter des travaux utiles, sous la surveillance de l'autorité. — § 6. L'Etat a le droit et est obligé de créer des institutions au moyen desquelles le dénûment des uns et la prodigalité des autres sont également empêchés. — § 7. Est absolument interdit dans l'État tout ce qui peut avoir pour effet de provoquer à l'oisiveté, surtout dans les classes inférieures, ainsi que tout ce qui peut détourner du travail. — § 10. Les autorités communales sont tenues de nourrir les habitants pauvres. — § 11. Elles doivent s'informer des causes de leur dénûment, et les signaler aux autorités supérieures, afin qu'on y porte remède. » Ne dirait-on pas les textes de loi d'une Salente chrétienne? Le précepte de saint Paul : Que celui qui ne travaille pas ne mange pas, qui non laborat nec mnnducet, se trouve ici transformé en un article du code. L'oisiveté est un délit. Le droit au secours, comme dans la loi d'Elisabeth, et le droit au travail, comme en 1848, sont également reconnus. Le rôle tutélaire de l'État est nettement accusé. La portée socialiste du code prussien ne peut être méconnue.

Le but principal à poursuivre, d'après les chrétienssociaux, d'accord en ceci avec les « conservateurs-sociaux », c'est l'organisation des corps de métiers. C'est ainsi seulement que le système actuel du salariat peut être modifié. Le conseiller privé F. Reuleaux, qui, lors de l'exposition de Philadelphie, a montré d'une façon si impitoyable et si utile les imperfections de l'industrie allemande, croit aussi que l'organisation de corporations est indispensable, pour former des apprentis capables. Il veut qu'elles s'organisent librement et sans monopole, mais sous le patronage de l'État. Le Staats-Socialist, au contraire, demande qu'elles soient imposées et obligatoires pour tous les métiers : c'est le seul luoyen de permettre à l'ouvrier de défendre efficacement ses intérêts. Des corps de métiers auraient leurs représentants au parlement, et l'intervention, en politique, des ouvriers ainsi organisés, serait plus utile que maintenant (pi'elle a lieu sous le drapeau des partis. Sismondi préconisait aussi ce système de représentation qui existait dans beaucoup de villes au moyen âge. C'est ainsi qu'en Angleterre encore, les universités ont leurs députés spéciaux. Quand il s'est agi en France de la composition du Sénat, on a proposé d'y introduire des représentants des grands corps de l'État, ainsi que du commerce et de findustrie. Quoique cette idée s'éloigne de nos formes actuelles de gouvernement, on aurait tort de la rejeter. S'il est vrai que le gouvernement doit être l'expression, non des volontés arbitraires des majorités, mais des lumières, de la sagesse et des vrais intérêts d'une nation, la représentation des grands corps et des grandes industries, au moins dans l'une des Chambres, offrirait de précieux avantages.

Le Staats-Socialist propose, comme modèle, l'Association américaine des conducteurs de locomotives. Elle compte cent quatre-vingt-douze « filiales » et quatorae raille

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membres. Elle est basée sur le sentiment chrétien. Sa devise est : Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît à vous-même : tel est l'accomplissement de la loi. Les remuons commencent par une prière. La Bible est posée sur la table du conseil. Ceux qui s'adonnent à la boisson sont impitoyablement exclus. L'association possède une caisse d'assurance qui paie 3,000 dollards à la veuve ou aux orphelins d'un membre décédé. Plus d'un million de dollars ont été ainsi distribués. Elle n'a pris part à aucune grève, mais le nombre et l'union de ses membres constituent une puissance avec laquelle les compagnies de chemin de fer doivent compter. L'esprit de corps, et le sentiment d'honneur qui en résulte, sont une garantie de moralité et de bon travail. Les conducteurs, le public et les compagnies elles-mêmes n'ont qu'à se féliciter de ces heureux résultats, et il serait désirable qu'on put en obtenir de semblables dans tous les métiers. Seulement, c'est ici une association libre, fondée par l'initiative de ceux qui la composent. Si, d'autorité, l'Etat voulait en fonder de pareilles, il est à croire qu'il échouerait, et en leur attribuant un monopole, il désorganiserait bientôt l'hidustrie telle qu'elle fonctionne maintenant.

Des tentatives se font actuellement, en Allemagne, pour rétablir des corps de métiers. Ainsi, à Osnabrûck,les artisans ont formé une corporation sous l'inspiration et le patronage du bourgmestre, M. Miquel, et le Staats-Socialist du 5 octobre 1878 en publie les statuts. D'après ce que rapporte le conseiller F.Reuleaux,les horlogers de toute l'Allemagne ont formé une association représentée par une délégation centrale. Ils ont formulé un règlement pour l'admission des apprentis. Ils s'occupent en ce moment d'introduire les systèmes de fabrication employés aux États-Unis. Les graveurs, les potiers, les ferblantiers, les ouvriers mécaniciens ont suivi cet exemple. Leur but principal est de former de bons

ouvriers et de réveiller l'esprit de corps. Le conseiller Reuleaux applaudit à ces tentatives, parce qu'il y voit un moyen d'élever les travailleurs allemands au niveau des Anglais et des Américains. Mais, récemment, la plupart de ces associations ont été dissoutes en vertu de la nouvelle loi antisocialiste.

L'Association centrale pour la réforme sociale obtint l'adhésion et même la coopération de plusieurs économistes bien connus, comme MM. Adolph Wagner, de l'université de Berlin; Schœffle, ancien ministre des finances d'Autriche, l'auteur de Socialismus und Capitalismus; Adolph Samter, banquier à Konigsberg, et le professeur von Scheel '. Mais pour agir sur les masses, comme l'ont fait les socialistescatholiques, il fallait le concours des pasteurs; c'est de ce côté que les fondateurs de l'œuvre, MM. Stœcker et Todt, dirigèrent tous leurs efforts. Suivant eux, le devoir des ecclésiastiques, et même celui de l'Église protestante, comme corps, est d'intervenir dans les débats delà question sociale. Cette question, disent-ils, embrasse l'homme tout entier. La démocratie socialiste repose sur le matérialisme et propage l'athéisme. Le libéralisme et la science dite positive lui fournissent des armes, car ils travaillent à déraciner le sentiment religieux. Qui défendra ce trésor précieux de l'humanité, si ce n'est le pasteur ? Le Christ est venu apporter la « bonne nouvelle » aux pauvres. Les disciples du Christ et des apôtres doivent faire comme lui. Il faut qu'ils cherchent en quoi consistent les maux des classes inférieures, afin d'y trouver des remèdes. C'est l'économie politique seule qui peut jeter des lumières sur ces difficiles questions; il faut donc qu'ils l'étudient attentivement. Ils doivent sans cesse rappeler à l'État et aux classes supérieures ce

' Voyez l'excellent livre de M. von Scheel : Unsere sociale poUti=!che Parteien « Nos partis politiques sociaux ».

que la loi évangélique leur impose à l'égard de leurs frères qui sont dans le dénûment. La passion d'accumuler les richesses devient de plus en plus le caractère de notre époque. Le « mammonisme » est l'ennemi du christianisme. Il faut le combattre sans cesse.

Le peuple se détourne de l'Église, parce qu'elle ne l'entretient que de formules abstraites. Qu'elle descende sur le terrain de la réalité actuelle, qu'elle lui parle de ce qui occupe sa pensée, et elle regagnera son influence. Pourquoi l'ouvrier écouterait-il le démagogue athée qui lui apporte une doctrine désolante, hostile au droit, plutôt que le prêtre qui lui présente l'Évangile, le livre du pauvre et de l'opprimé ? Seulement, pour combattre les agitateurs de la démagogie, les pasteurs doivent connaître les questions dont ils s'occupent et les arguments qu'ils invoquent. Il serait donc nécessaire qu'ils suivissent, aux universités, le cours de science sociale. La théologie et l'économie politique se tiennent par les liens les plus intimes K Ce n'est que par l'économie sociale que l'on comprend toute la portée du christianisme et ce qu'il contient de puissance pour guérir les maux de la société moderne.

Les autorités supérieures de l'Église évangélique se montrèrent très f réservées, et plutôt hostiles; mais le clergé inférieur fut remué. Plus de sept cents pasteurs envoyèrent leur adhésion à la Société centrale pour la réforme sociale. Le docteur Kôgel, prédicateur de la cour, le docteur Bauer, le surintendant général docteur Bùchsel, engagèrent vivement le clergé protestant à s'occuper du mouvement social. Le pasteur Stœcker déploya un courage admirable.

' Voyez l'étude du pasteur Todt intitulée Z)er/finere Zwsa/nœeniaag^ und die nothwendige Verbindung zwischen dem Studium der Théologie und dem Studium der Socialwissensctiaften (Le rapport intime et le lien nécessaire entre l'étude de la théologie et l'étude des sciences sociales).

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Dans des séances publiques, à Berlin, il alla braver en face ce qu'il y avait de plus exalté dans la démagogie socialiste, et parfois, à force d'éloquence, il arracha des bravos à la \ foule hostile. Il fut combattu avec une violence inouïe par l'un des meneurs du socialisme berlinois, M. Most, député au parlement impérial. On peut difficilement se faire une idée du ton de ces philippiques qui ne sont qu'une suite d'invectives contre le christianisme et contre ses ministres. Elles se terminent par la glorification de l'athéisme. « La démocratie sociale ne reculera pas, s'écrie M. Most dans l'un de ses discours. Elle poursuivra sa marche et accomplira ses desseins, quand même toute la prêtraille (das gesammte Pfaffenthum) se lèverait contre elle, en bataillons assez serrés pour obscurcir le soleil, comme le ferait une nuée de sauterelles La démocratie sociale sait que les jours du christianisme sont comptés et que le moment n'est pas éloigné où l'on dira aux prêtres : « Faites votre compte avec le ciel, car votre heure est écoulée. » — Comme le pasteur Stœcker et ses amis faisaient appel aux sentiments religieux et s'efforçaient de montrer que c'est dans les principes et dans les sentiments du christianisme qu'on trouverait la solution des difficultés sociales, le député Most organisa une agitation pour amener les ouvriers à sortir oîficieWernent de VÉglise {Masseuaustritt ausder Kirché). « Il y a longtemps, dit-il, que vous ne mettez plus le pied dans un temple et que vous n'avez plus de rapports avec ces messieurs en frac noir. Mais cela ne suffit pas. Ils vous comptent encore comme brebis de leurs troupeaux, et à ce titre, ils prétendent vous tondre. Il faut que cela cesse. Déclarez nettement que vous sortez de l'Église. Rangez-vous sous le drapeau de la science, qui rejette au néant toutes les superstitions. » A la sortie de ces séances, des formni ■ déclarant à l'autorité qu'on abandonnait l'Église éta' lu étaient présentées à la signature des assistants.

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Comme type de ces réunions, voici un meeting de ■mmes, qui eut lieu le 6 fév. 1878 dans le salon Renz. Les ommes étaient expulsés impitoyablement. La salle était )mble Au bureau siégeait, comme présidente, M""' Hahn, ui avait précédemment fondé une association de femmes 'ouvriers, dissoute par la police en 1875. A côté d'elle se 'Ouvait le député Most et le directeur de missions, docteur ^augemann, qui était venu défendre les idées des chrétiens Dciaux. De grandes affiches rouges fixées au mur porlient : Massenaiistritt ous der Landskirche « Sortie en lasse de l'Église d'État ». Un discours du député Most uvrit la séance. Il se félicita de voir la cause sociale emrassée par les femmes. Leur appui lui assurait l'avenir. Les femmes, bien plus que les hommes, sont les esclaves t les victimes du capital. Gomme on voit que la démocratie lit des progrès auxquels rien ne résistera, les prédicateurs e la cour et autres ecclésiastiques se glissent dans nos rangs our fonder un parti nouveau et pour diviser nos forces. Le meilleur moyen de mettre fin à ces manœuvres est de ortir en masse de l'Église. »

M™<= Hahn prit ensuite la parole pour raconter toutes les [if amies de la prêtraille {Pfa(fenthiim\ « Ma religion, 'écria-t-elle, est le socialisme qui, seul, est la vérité, la moalité, la justice et la fraternité. A bas les prêtres de toute obe et de toute couleur ! La première réforme à accomplir ;'est de transformer toutes les églises en bonnes habitations mvrières. » Le docteur Wangemann répondit que le chrisianisme avait relevé la femme. Dans le cours de ses missions 1 avait pu constater que ce culte seul faisait de bons ma- •iages et inspirait au mari le respect de sa compagne. Après ju'il eut développé ces idées, le député Most lui répondit : ( Je ne nie pas l'effet favorable du christianisme sur les sauvages; c'est pourquoi j'engage beaucoup MM. les misiionnaires et les prédicateurs de la cour à aller débiter leurs

sermons aux Hottentots. Quant aux gens civilisés, ils ne peuvent leur apporter que beaucoup d'ennui. » La séance fut levée à minuit et demi. Les dames se retirèrent en chantant la Marseillaise d'Audorif.

Les journaux libéraux accueillirent la formation du parti social évangélique d'une façon presque aussi hostile que les feuilles démagogiques. «Nous aimons encore mieux, dit l'un d'eux, les socialistes en blouse que les socialistes en surplis. » Les journaux officieux et conservateurs, au contraire, louèrent la tentative. « Nous sommes heureux, écrivit la NorddeutscJie Allgemeine Zeitu7uj,de voir des hommes éclairés, bons patriotes, dévoués à la monarchie, attaquer bravement et en face le mouvement athée et anarchique qui gagne chaque jour du terrain. C'est le tort des classes élevées de s'aveugler sur le danger. Qu'elles appuient les efforts de ces hommes qui se mettent en avant pour défendre tout ce que nous révérons. Il serait à désirer qu'il se formât partout des sociétés locales animéesdu même esprit. » C'est en effet, ce que le parti de la réforme sociale évangélique s'efforça de faire. Il déploya la plus louable activité. Outre les conférencessde Berlin, très fréquentes et très suivies, où l'on discutait les différents points du programme, il envoya en province des missionnaires qui provoquaient une réunion, y exposaient le but à poursuivre et fondaient une association locale. Ils parvinrent à former ainsi, dans beaucoup de localités, des groupes de gens aisés disposés à s'occuper théoriquement et pratiquement de la question sociale. Mais ils eurent beaucoup moins de prise que les cercles catholiques sur la classe inférieure. Obéissant à un mot d'ordre, tous les prêtres catholiques s'étaient mis à l'œuvre, tandis que les pasteurs protestants agissaient isolément et suivant leurs convenances ou leurs convictions.

Les attentats contre la vie de l'Empereur et la présentation du projet de loi contre les socialistes mirent le parti

social évangélique dans la position la plus délicate et la plus difficile. Ses fondateurs étaient des prédicateurs de la cour. Gomment ne pas applaudir à l'emploi des moyens les plus énergiques pour combattre ces sauvages qu'un fanatisme féroceet stupide poussait à commettre un crime abominable et, en tout cas, inutile au succès de leurs desseins? Le Staats-Socialist s'était proclamé monarchique et conservateur. Pouvait-il repousser une loi présentée au nom des principes qu'il s'était donné pour mission de défendre ? II l'a fait cependant, et en cela il a montré de la prévoyance et du courage. Des attentats, il a tiré la preuve qu'il n'avait pas exagéré le danger de la démagogie socialiste. Mais il a repoussé la loi contre les socialistes, parce que, sans supprimer le mal, elle le fera disparaître en apparence, en empêchant ainsi d'y porter remède et qu'elle aura surtout ce funeste effet d'empêcher les classes supérieures de remplir leur devoir à l'égard de ceux qui dépendent d'elles. On peut se demander si le Staats-Socialist et le parti social évangélique, malgré ses attaches avec le monde de la cour, échappera aux mesures de rigueur qui frappent partout les associations et les feuilles qui s'occupent de la question sociale. Le but qu'on poursuit est de faire régner un silence complet sur ce point, afin que la police puisse se vanter ainsi d'avoir établi l'ordre et la paix : Silentium pacem appellant.

Si Ion veut se faire une idée complète des tendances et des principes qui ont présidé à la formation du parti social évangélique, il faut lire le livre du pasteur Todt, qui a eu un grand succès et dont deux éditions se sont enlevées en quelques mois : Le Socialisme radical allemand et la société chrétienne '. II serait intéressant de le comparer au

1 Der radikale deutscbe Socialismus uncl die chrisiliche Gesellscbaft von Rudolf Todt. Wittemberg, 1878.

livre de M. François Huet, Le Règne social du christianisme, publié en 1852, dans le même esprit et sur le même plan. Voici l'épigraphe que le pasteur Todt met en tête de son livre : « Celui qui veut comprendre la question sociale et contribuer à la résoudre doit avoir à sa droite les livres de l'économie politique, à sa gauche ceux du socialisme scientifique et devant soi les pages ouvertes du Nouveau Testament. » L'économie politique, ajoute-t-il, joue le rôle de l'anatomie ; elle fait connaître la construction du corps social. Le socialisme est la pathologie qui en décrit les maladies. L'Évangile est la tliérapeutique qui apporte les remèdes.

N'est-il pas étrange que le socialisme se développe précisément dans les pays chrétiens ? D'oii cela vient-il ? C'est, suivant le pasteur Todt, parce que le socialisme a sa racine dans le christianisme; seulement, il en est une déviation. G 'est un fruit de l'Évangile, mais c'en est un fruit vicié. Au fond, suivant M. Todt, le socialisme naît du sentiment de révolte produit par la vue du contraste qui existe entre la constitution économique actuelle de la société et un certain idéal de justice et d'égalité, d'oîinaît le désir de faire disparaître ce contraste par une réforme radicale de l'ordre social. Le christianisme condamne également le monde actuel oii régnent Fégoïsme et la concupiscence, et il annonce le « Royaume nouveau » où les premiers seront les derniers, où la charité fera de tous des frères et où la terre appartiendra aux humbles et aux pacifiques. Le vrai chrétien cherche à se corriger soi-même et à réformer ce qui l'entoure, conformément à la parole divine. Celui qui, comme le positiviste ou l'économiste, proclame le train des choses actuel nécessaire, fatal et conforme aux lois naturelles, se met donc en opposition avec les enseignements de Jésus- Christ. Celui-là s'y conforme, au contraire, qui poursuit l'amélioration et la perfection en tout. Aussi, d'après le

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pasteur Todt, tout chrétien qui prend sa foi au sérieux a un fonds .de socialisme, et tout socialiste, quelle que soit sa haine contre la religion, porte en lui un christianisme inconscient. Seulement, le radicalisme socialiste prêche l'athéisme et le communisme, et en cela il s'éloigne de rÉvangile.

Qu'on ne s'y trompe pas, dit notre auteur, le socialisme n'est pas, comme on le croit généralement, une maladie passagère qui disparaîtra comme elle est venue. Il grandira et s'étendra. A différentes époques, il y a eu des explosions de socialisme, quand les souffrances des populations devenaient trop vives, comme lors des Jacqueries en France et en Angleterre, ou au xvi^ siècle, lors de la révolte des paysans en Allemagne. Aujourd'hui, le sort des classes inférieures s'est beaucoup amélioré, et c'est cependant en ce moment que la maladie se déclare. Elle apparaît même dans un pays où l'aisance est générale, comme aux États-Unis. Ce n'est donc pas la misère qui en est la cause. C'est le contraste entre l'idéal et la réalité. Ce qui la répand et la fera durer, c'est, en second lieu, la diffusion de certaines connaissances de science naturelle et d'économie politique ; ce sont enfin les communications incessantes et si rapides qu'établissent entre les hommes, les chemins de fer, la poste et surtout la presse.

Quand un mouvement révolutionnaire part de quelques chefs, on met un terme au danger en les supprimant. Mais quand une fermentation profonde s'est emparée des masses, c'est en vain qu'on se débarrasse des meneurs; il s'en élève toujours d'autres pour les remplacer. Supprimerezvous toutes les libertés? Il est trop tard. On acceptera un régime exceptionnel pendant un moment de crise ; mais aucun des États civilisés de l'Occident ne se soumettrait plus définitivement à l'absolutisme et à l'état de siège. On voit, d'ailleurs, en Russie, (jue ce n'est pas ainsi qu'on

trouve la sécurité. D'après M. Todt, le christianisme seul, pénétrant les classes hostiles, riches et pauvres, peut les réconcilier sur le terrain de la charité et de la justice.

Examinant ensuite successivement les divers points du programme du socialisme radical, notre auteur les compare aux principes de l'Évangile et il montre en quoi ils s'en raprochent et oîi ils s'en éloignent. Cette étude sur la portée sociale du christianisme indique parfaitement les rapports intimes qui existent entre l'économie politique et les idées religieuses.

Nous ne pouvons discuter ici les nombreuses questions que ces rapprochements soulèvent. Nous croyons seulement pouvoir dire que l'idée fondamentale du groupe social-évangélique est juste. Pour désarmer les animosités populaires, il faut que les classes supérieures, à commencer par les chefs de l'État, s'occupent de tout ce qui peut améliorer le sort du plus grand nombre. La charité chrétienne doit se traduire en faits. Jadis, on croyait s'acquitter de ce devoir par l'aumône. Sans doute, elle sera toujours indispensable en certains cas; mais, trop facile ou trop abondante, elle dégrade celui qui la reçoit et, transformée en institution, elle encourage l'oisiveté. La science économique nous prouve qu'il est moins facile de faire le bien. Ce qu'il faut, c'est mettre l'ouvrier à même d'améliorer son sort par ses propres efforts, et, à cet effet, multiplier les institutions qui relèvent et le civilisent : sociétés ouvrières, bibliothèques populaires, sociétés d'épargne, écoles d'adultes, écoles industrielles. Il faut que l'initiative des philanthropes et des patrons en fonde partout.

MM, Stœcker et Todt ont raison : les classes supérieures, par leur matérialisme pratique, exercent une funeste influence sur ceux qui sont au-dessous d'eux. Le luxe dévore les capitaux dont l'accumulation ferait hausser le salaire. Il exalte la vanité ; il dérange les fortunes ; il irrite les con-

voitises et provoque les haines de ceux à qui manque souvent le nécessaire. La simplicité de la vie, l'application au travail, la haute culture morale et intellectuelle, tels sont les exemples qu'il faut offrir aux yeux du peuple. Ceux qui disposent du produit net d'un pays doivent employer leur superflu, non à raffiner leurs plaisirs ou à poursuivre les satisfactions de l'orgueil, mais à des œuvres d'utilité générale et au bien de leurs semblables. Ce qu'ont fait MM. Dolfus, à Mulhouse, et M. Siegfried, au Havre, nous montre la voie dans laquelle il faut entrer. Je me permettrai de citer un autre exemble bien connu en Belgique, et qui mérite de l'être également à l'étranger. Il fait voir tout le bien que peut accomplir l'initiative d'un seul homme. En 1866, M. Laurent, professeur de droit à l'université de Gand, eut l'idée d'introduire dans les écoles primaires de cette ville l'épargne pour les enfants. Il alla, d'école en école, expliquer aux maîtres et aux élèves les avantages économiques et surtout les bienfaits moraux de l'épargne. Entraînés par cette parole sympathique et convaincue, les enfants, sou par sou, remettaient leurs petites économies au maître, qui prenait pour eux un livret de la caisse d'épargne, quand ils avaient ainsi réuni un franc. Cinq ans après, en 1871, sur dix mille six cent soixante et onze élèves, le nombre des livrets était de huit mille et, depuis lors, la proportion s'est encore accrue.

Ceci peut être le germe d'une transformation dans la situation sociale. Que l'ouvrier arrive à posséder un capital, et aussitôt il est converti aux idées d'ordre ; il devient l'ennemi de tout bouleversement qui lui enlèverait des économies péniblement acquises. Mais comment atteindre ce résultat ? En lui enseignant l'épargne dès l'enfance , afin qu'il en prenne l'habitude. Plus tard, quand le pli de la dissipation est pris, les meilleurs conseils restent stériles. Le capital créé par l'ouvrier est le seul qui sera

conservé. C'est en vain qu'on ferait des avances aux ouvriers, comme le demandait Lassalle ou comme l'a fait l'empereur d'Allemagne, sous l'inspiration de M. de Bismarck ; elles seraient bientôt dévorées, parce que l'aptitude d'en faire un bon emploi manquerait. Celui-là seul qui aura su créer le capital sera en état de le gérer, de le conserver et de l'accroître. Les sociétés ouvrières à qui, en 1848, le gouvernement avait fait des avances ne tardèrent pas à succomber. Les seules qui se maintiennent sont celles qui, comme les pionniers de RochdalQ, ont formé leur capital à force d'ordre et d'économie. L'épargne scolaire, ainsi qu'on peut le voir dans les rapports de M. de Malarce, a été introduite en différents pays, notamment en France, dans beaucoup de villes, et si elle peut se généraliser, les bienfaits ({ui en résulteront sont incalculables. Ce qui afflige le plus, quand on considère la condition des classes laborieuses, ce n'est pas tant rinsuiîisance du salaire que le mauvais emploi qui en est fait trop souvent. Une hausse dans la rémunération n'aboutit, en grande partie, qu'à accroitre les dépenses du cabaret et ainsi à dégrader l'ouvrier. C'est en vain que vous prêchez l'économie aux hommes faits. C'est une vertu d'habitude, et c'est dès l'enfance qu'il faut l'inculquer.

Par l'initiative de M. Laurent, il s'est établi aussi à Gand des sociétés d'ouvriers où les travailleurs des fabriffues se réunissent pour entendre des conférences, faire de la gymnastique, chanter des chœurs, jouer la comédie, lire des journaux et des livres '. Bientôt il s'est constitué aussi quatre

' Ces sociétés avaient besoin d'un local. M. Laurent ayant btenu pour l'œuvre de l'épargne scolaire les 10,000 francs du prix Guinard, « destinés à récompenser l'ouvrage ou l'invention la plus propre à améliorer la position matérielle ou morale de la classe ouvrière », il donna cette somme pour aider à bâtir le local, et il y ajouta le produit des droiUdauleur de sou grandtrailé de droit civil. Travailleur intellectuel

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sociétés d'ouvrières de faÎDrique dans les différents quartiers de la ville, où les jeunes filles trouvent les mêmes moyens de culture intellectuelle et morale. Il faut voir, dans le livre si touchant et si instructif de M. Laurent , les Sociétés ouvrières de Gand, le détail de ce (}ui se fait dans ces réunions d'ouvrières et les heureux effets qu'elles produisent. C'est là vraiment une œuvre d'économie chrétienne, comme en recommandent M. Stœcker et Todt.

Sans doute, plusieurs autres articles du programme du parti social évangélique soulèvent de sérieuses objections. Mais l'esprit général est excellent. On ne peut trop rappeler aux classes dirigeantes, et même aux ministres du culte, les devoirs de charité éclairée et pratique qui leur sont imposés par la position qu'ils occupent. Il est également vrai que l'action de la doctrine de Jésus dans le monde n'est pas épuisée. Ses ennemis répètent que l'on peut déjà voir, une fois de plus, comment meurent les religions. Je ne le crois pas. Le dogme occupera moins de place, mais l'influence morale et juridique augmentera. La foi des sociaux-évangéliques peut se résumer en ces mots d'Emmanuel Fichte : « Le christianisme porte encore dans son sein une puissance de rénovation qu'on ne soupçonne pas. Jusqu'à présent, il n'a agi que sur les individus et indirectement par eux sur l'État. Mais celui qui a pu apprécier son action intime, soit comme croyant, soit comme penseur indépendant, celui-là admettra qu'il deviendra, un jour, la force interne et organisatrice de la société, et alors il se révélera au monde dans toute la profondeur de ses conceptions et dans toute la richesse de ses bénédictions. »

infatigable, il offrait à ses frères du travail manuel le fruit de son lalabeur semi-séculaire.

E. DE Latileïe. — Socialisme, 2= édit.

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