CHAPITRE V
LE COLLECTIViSME ET LA NATIONALISATION DU SOL
Collectivisme : le mot est nouveau, mais l'idée fait partie de tout système de socialisme radical. Le socialisme radical supprime ou restreint dans des limites assez étroites, l'hérédité, même en ligne directe, parce qu'elle a pour effet de perpétuer et d'accroître l'inégalité et de faire jouir les héritiers de biens qu'ils n'ont point produits euxmêmes, contrairement au principe de la justice distribu tive,qui fait dériver la propriété et la jouissance des biens du travail personnel.
L'hérédité supprimée ou limitée, qui recueillera les biens laissés en déshérence? Évidemment, comme aujourd'hui, l'État ou, par délégation, la commune," d'où résulte nécessairement la propriété collective.
Le collectivisme peut être conçu comme appliqué d'une façon plus ou moins complète, suivant qu'on attribue à l'État, soit la propriété du sol seulement, comme dans le système connu en Angleterre sous le nom de nationalisation of liniil, nationalisation du sol; soit la propriété des capitaux lixes ; soit aussi celle des capitaux circulants, ne réservant alors aux individus que la possibilité d'acquérir des objets de jouissance comme produ"': immédiat du travail.
Ce sont les saint-simoniens (|ui ont pénétré le plus au
fond du problème; car, sans s'arrêter à tracer le plan d'une organisation idéale comme Fourier, Cabet ou même Louis Blanc et sans s'appuyer sur les principes de l'économie politique, comme l'ont fait depuis, si habilement, Marx et Lassalle, ils se sont attaqués directement à l'hérédité, d'où, en effet, tout dépend.
On comprendra mieux en quoi consiste le collectivisme si nous analysons ce système tel qu'il nous apparaît dans les écrivains qui Font le plus nettement exposé. Dans son livre : L'organisation du travail, M. Louis Blanc préconisait une espèce de régime collectiviste, car l'État devait se mettre en possession de tous les moyens de production : terres , mines , usines , etc. , pour en confier l'exploitation à des associations ouvrières. Mais l'idéal de Louis Blanc était le communisme, avec la formule : à chacun suivant ses besoins ; de chacun suivant ses forces, tandis que les collectivistes admettent la rémunération proportionnée à l'ouvrage accompli, ce qui est le principe de la responsabilité individualiste. D'ailleurs il n'a pas essayé de déterminer quelle serait la société de l'avenir.
Dans les écrits d'un socialiste belge, Colins, et surtout dans les développements de ses disciples, Agathon de Pottei', Hugentobler et Borda, le collectivisme prend une forme plus saisissable, surtout en ce qui concerne l'organisation agraire. Voici un résumé de leurs théories et de la biographie de leur maître :
Jean-Guillaume - César -Alexandre - Hippolyte , baron de Colins, né à Bruxelles le 24 décembre 1783, était fils du chevalier Colins de Ham. Il paraît qu'il descendait de Charles le Téméraire, comme Saint-Simon de Charlemagne. Il fut élevé exclusivement par sa mère jusqu'à l'âge de sept ans et demi. Son père le plaça alors, pour faire son instruction, chez un vieil ami, ancien jésuite et vicaire à Dison. Il s'enrôla comme volontaire, dans l'armée française,
l.K COLLECïniSME ET LA NATIONALISATION DU SOL 587
au moment où la descente en Angleterre allait avoir lieu, et conquit tous ses grades sur le champ de bataille. Il s'était établi à La Havane en 1819, où il pratiqua comme médecin. 11 revient en France aussitôt après la révolution de 1830. La vue du drapeau tricolore lui rappelle sa jeunesse. Il s'affdie à une conspiration bonapartiste. Il reste lié avec Joseph Bonaparte à qui il lit, parait-il, accepter ses idées de réforme. En 1833, il reprend ses études scientifiques, en suivant à Paris les cours de toutes les facultés, et publie, en 183o, un premier ouvrage mtitulé le Pacte soial. Il y formule déjà le collectivisme. L'un des articles de son projet de réforme est : « La propriété immobilière appartient à tous. »
En 1848, Colins est accusé d'avoir pris part aux journées de Juin, mais il est gracié. Il meurt à Paris, le 12 novembre 1859, après avoir publié un grand nombre d'ouvrages et en laissant de nombreux manuscrits que ses disciples éditent successivement \
• Voici ses principaux ouvrages Le Pacte social, 2 vol. in-S", 183o.
L'économie politique source des révlouiions et des utopies prétendues sociales. 3 vol. in-12, 18o6-18o7.
Qu'est-Cb qics la science sociale? 4 vol. in-8'. 18ol-18.54.
La Société nouvelle, sa nécessité, 2 vol. in-8% 18.57.
La Souceraineté, 2 vol. in-8% 1857-1838.
La Science sociale, o vol. in-8% 1837.
La Justice dans la science, hors l'Église et hors la Révolution, 3 vol. in-8% 1861.
Colins a aussi écrit, en 1848, dans quelques journaux : la Révolution démocratique et sociale, le Tribunal des peuples et la Presse.
Il a laissé de nombreux manuscrits dont ces disciples ont commencé la publication. C'est ainsi que la Philosophie de l'avenir, organe du socialisme rationnel, a publié, entre autres ouvrages, le 4° volume de l'Économie pot if iqu! de Colins; deux volumes de sa Science sociale, le sixième et le onzième; différents opuscules comme le Choléra moral — Qui donc est peuple? — Examen critique de la décadence de l'Angleterre, de Ledru-Rollin. — L'impôt, jiratique confirmant la théorie, etc. , etc. La rédaction de la Philosophie de l'avenir annonce qu'elle publiera s ccessivement les manuscrits laissés par le maître.
Colins et et ses disciples attachent beaucoup de prix à leurs vues philosophiques sur lesquelles ils prétendent asseoir tout leur système qu'ils appellent « le socialisme rationnel ». Mais ici le défaut d'études spéciales se fait trop sentir. Ils admettent l'immortalité de notre être spirituel qu'ils appellent, par un étrange abus de mot : « Sensibilité » et ils nient Dieu. Ils s'attachent à démontrer que les notions de la morale, de la justice et de l'égalité des droits n'a de base que dans la permanence de la personnalité humaine, mais ils ne voient pas que la poursuite d'un ordre rationnel suppose un idéal et une raison en dehors de nous. Ils sont donc à la fois spiritualistes et athées.
Tous les hommes, disent-ils, sont égaux, comme étant formés parl'uniond'une a sensibilité «à un organisme. Tous les hommes sont frères, comme ayant tous la même origine. L'homme seul, entre tous les êtres, est responsable de ses actes, puisque seul il est cause consciente, intelligente, libre. En opposition à l'ordre physique, oîi tout est fatal, il y a un ordre moral, un ordre de justice et de liberté.
L'homme étant responsable, chaque action doit fatalement, infailliblement être récompensée ou punie selon qu'elle est conforme ou non à la règle, ou à la conscience de celui qui agit. Et cette sanction, pour être inévitable, doit avoir lieu dans une existence postérieure à celle-ci.
L'ensemble de tous les raisonnements incontestables constitue la raison impersonnelle ; quand on considère celle-ci comme prescrivant la règle des actions, elle prend le nom de souveraineté.
De « l'immatérialité de la sensibilité » découlent, selon Colins, d'autres consé(juences, relatives aux rapports de l'homme avec la matière, c'est-à-dïre l'économie sociale. L'homme seul, dit-il, travaille; l'homme seul est agent, à proprement parler. La matière est le patient sur lequel l'homme agit, dans le but de produire. Primitivement, il
n'existe que l'homme et la planète sur laquelle il s'est développé : d'un côté le travail, de l'autre, le sol ou la matière absolument première, sans laquelle tout travail serait impossible. Mais, du concours de ces deux éléments de la production, naissent bientôt des biens d'une espèce particulière, dans lesquels le travail s'est pour ainsi dire accumulé, et qui sont mobiles, détachés de la planète : c'est le capital. Il favorise la production : c'est l'instrument du travail. Mais pour le mettre en œuvre, une matière sur laquelle il puisse être appliqué est indispensable. De la nécessité pour l'homme d'une chose sur laquelle il puisse exercer ses forces, résulte, d'après Colins, l'importante conséquence qui suit : Le travail est libre quand la matière première, ou le sol, lui appartient; il est esclave dans le cas contraire. L'homme ne peut alors, en effet, exercer son activité qu'avec la permission des détenteurs de la matière ; et celui qui a besoin de l'autorisation d'autrui pour agir n'est évidemment pas libre. Or, pour que tous les membres d'une société soient et ne puissent pas cesser d'être propriétaires du sol national, il faut que celui-ci soit approprié collectivement.
Pour que le sol soit propriété collective, il faut : 1" qu'il se trouve à la disposition de qui désire en user; et 2' que la rente, payée par les locataires à la société, soit dépensée au profit de tous. D'après le socialiste belge, il y a seulement deux organisations de propriété bien distinctes : l'une — celle qui existe de nos jours, — dans laquelle le sol est aliéné aux individus, ou à certaines classes d'individus, et le travail, esclave; l'autre, qui est le régime de l'avenir, et dans laquelle le sol sera collectif, et le travail, libre.
Ce qui précède est relatif à la production des richesses. Voyons maintenant comment le socialisme rationnel règle leur répartition.
E. DE Laveleye. — Socialisme, 2* éd. 17
Quand le travail est libre, — ce qui a lieu nécessairement quand le sol est accessible à tous, — chacun peut vivre sans devoir se mettre aux gages d'autrui. Alors on ne travaille pour les autres que si ceux-ci vous offrent, comme salaire, plus que ce que l'on peut gagner en travaillant pour soi. Cette situation s'exprime, en langage économique, en disant que le salaire s'élève au maximum des circonstances ; et lorsqu'elle existe, la répartition des richesses se fait de telle sorte que la plus grande part du produit va au travail, et la plus petite au capital.
Quand le travail est esclave, les travailleurs sont contraints, sous peine de mourir de faim, de se faire concurrence en allant offrir leurs bras aux possesseurs de terres et de capitaux; alors le salaire est réduit à ce qui est strictement nécessaire pour vivre et se perpétuer ; si les détenteurs de la richesse n'ont pas besoin de travail, les ouvriers non employés n'ont qu'à disparaître. Les salaires s'abaissent au minimum des circonstances et la répartition des richesses a lieu de façon que la plus grande partie va aux propriétaires et aux capitalistes, et la plus petite aux travailleurs.
Quand le travail est libre, la richesse de chacun augmente en proportion de la peine qu'il se donne ; lorsque le travail est esclave, les richesses de chacun s'accroissent en proportion du capital qu'il accumule.
De ces deux modes de répartition si opposés découlent, suivant Colins, les deux conséquences suivantes, dont chacune se rapporte à l'une ou à l'autre des deux organisations de la propriété que nous venons dindiquer. Quand le sol est possédé individuellement, la richesse des uns et l'indigence des autres croissent suivant deux lignes parallèles, et proportionnellement aux développements de l'intelligence dans la Société. Quand le sol est approprié collectivement, les richesses de tous augmentent proportionnelle-
ment à l'activité de chacun, et dans la mesure des progrès de la civilisation.
Colins a développé sur l'histoire des sociétés des vues originales que M. L. de Potter a reproduites dans son Dictionnaire rationnel.
Au début, la souveraineté de la force brutale s'impose : le père de famille ordonne ; le plus fort de la tribu commande. Mais, dans une agglomération humaine un peu considérable, cette espèce de souveraineté n'a jamais pu avoir qu'une durée éphémère, parce que celui qui possède un instant la force, ne peut pas toujours rester le plus fort. Qu'arrive-t-il alors? Afin de rester le maître, il transforme, comme dit Jean-Jacques-Rousseau, sa force en droit et l'obéissance en devoir. Il affirme, dans ce but , qu'il existe un être anthropomorphe, tout puissant, nommé Dieu ; que Dieu a révélé une règle, des actions, et a nommé, lui, législateur et interprète infaillible de la révélation -, que Dieu a donné à chaque homme une âme immortelle ; enfin que l'homme sera récompensé ou puni dans une vie future, suivant qu'il aura ou non conformé ses actes à la règle révélée.
Mais il ne suffit pas au législateur d'affirmer ces dogmes ; il faut encore en empêcher l'examen, et c'est ce qui a lieu par le maintien de l'ignorance et par la compression de la pensée.
La souveraineté théocratique ou de droit divin se constitue, et la société aristocratique devient féodale. C'est la période historique que le socialisme rationnel appelle : période d'ignorance sociale et de compressibilité de l'examen.
Après un temps plus ou moins long, par suite des développements de l'intelligence, des découvertes qui en sont la suite, et de la facilité des communications entre les peuples, etc. . , l'examen finit par devenir incompressible,
au moins momentanément. Alors la base sociale anthropomorphique est contestée et son autorité tombe, la souveraineté se transforme : elle perd son masque théocratique et n'est plus que la souveraineté de la force, c'est-à-dire des majorités ou du peuple. La société, d'aristocratique devient bourgeoise ; elle entre dans la période historique d'ignorance et d'incompressibilité de l'examen.
La société est profondément troublée et la désorganisation va croissant.
Les principes qui assuraient la soumission des masses perdent leur empire. Tout est discuté et mis en doute. Ainsi, négation de la sanction ultra-vitale et de la personnalité du Dieu anthropomorphe, négation de l'immortalité de l'àme, pour ne parler que de ces points, enfin affirmation du matérialisme, voilà à quoi aboutit le libre examen, à cette époque. Alors, l'intérêt personnel l'emporte toujours davantage sur les idées d'ordre et de dévouement, et chez un nombre continuellement croissant d'individus ; d'où résulte le fait que Colins formule ainsi : En époque d'ignorance sociale, Vimmoralité croit proportionnellement aux développements de Vintelligence.
Comme en même temps le paupérisme augmente suivant les mômes proportions, il s'ensuit que la forme sociale bourgeoise ne peut durer. Aussi le régime bourgeois ne tarde pas à s'écrouler d'une façon ou d'une autre, et la souveraineté de droit divin est restaurée jusqu'à ce qu'une nouvelle révolution amène encore une fois le triomphe de la bourgeoisie. Les sociétés ne peuvent sortir de ce cercle vicieux, dans lequel elles tournent depuis l'origine de l'humanité, que lorsque, par suite de l'invention et des développements de la presse, et de l'incompressibilité universelle de l'examen qui en est la conséquence, tout retour à la forme théocratique est devenu radicalement impossible. Alors l'humanité doit périr dans l'anarchie, ou
s'organiser conformément à la raison méthodiquement reconnue et démontrée. C'est alors que l'humanité entre dans la dernière période de son développement historique, dans la période de connaissance, qui durera aussi longtemps que la vie de l'espèce humaine sera possible sur le globe.
Le régime théocratique, dit Colins, c'est l'ordre par le despotisme.
Le régime démocratique, c'est la liberté engendrant l'anarchie.
Le régime rationnel ou logncratique donne en même temps l'ordre et la liberté.
Voici quelle sera, d'après le socialisme belge, l'organisation future et définitive de la société :
Tous les hommes, étant égaux en droit, doivent tous être placés dans des conditions socialement égales de travail. L'homme est libre, et son travail doit l'être aussi. A cet effet, la matière doit être subordonnée à l'intelligence ; le travail doit posséder le sol et le capital, et ainsi le salaire doit être au maximum possible.
Tous les hommes sont frères, car ils ont une origine commune ; il s'ensuit que s'ils sont incapables de subvenir à leur existence, la société doit en prendre soin. Dans le domaine intellectuel, répartition sociale des connaissances, et dans le domaine matériel, appropriation sociale de la planète et d'une grande partie des richesses acquises par les générations passées et transformées en capital.
Là société fera donner, à ses frais, l'éducation et l'instruction théorique et pratique, complètes, à tous les mineurs qui apprendront ainsi, au moyen des sciences physiques, comment il faut agir sur la matière pour en tirer le meilleur parti, et, par la science morale, comment ils doivent se conduire envers leurs semblables.
En sortant des établissements pubhcs d'instruction, lors
de leur majorité, les jeunes gens feront une sorte de stage ou d'apprentissage de la vie active, en passant un certain temps au service de l'État, payant ainsi la tutelle sociale qui les aura protégés pendant leur minorité.
Quand les majeurs entreront dans la société, comme membres actifs, chacun recevra une dot prise sur l'excédant des recettes de TÉtat. A ce moment, trois voies s'ouvrent devant le travailleur : il peut rester isolé, ou s'associer avec d'autres pour produire en commun, ou enlin, s'il ne veut rien entreprendre à ses risques et périls, il se met à la solde d'un autre travailleur qui dirige l'entreprise.
Aux deux premières classes, la société offre du sol ou un capital à exploiter. A cet effet, le sol est divisé en fermes plus ou moins grandes selon les localités, les besoins des populations et les convenances agricoles. Ces fermes, avec le matériel nécessaire à l'exploitation, sont louées au plus offrant et dernier enchérisseur, à qui il est défendu de sous-louer. La société prête également des capitaux, afin d'obliger les capitalistes individuels à ne pas exiger un intérêt supérieur à celui qui est légalement fixé. Colins imaginait encore quelques autres mesures destinées, les unes à assurer la prédominance du travail sur le capital, autrement dit à élever le salaire aussi haut que possible ; les autres à porter l'activité de chacun au plus haut degré.
Les premières de ces mesures sont : l'anéantissement de la perpétuité de l'intérêt, que remplace le remboursement des dettes par annuités durant la vie du préteur ; la proscription des associations de capitaux, celles des travailleurs étant seules licites ; et la concurrence au commerce individuel faite par la société elle-même.
La principale mesure de la seconde espèce consiste dans la limitation de l'hérédité, à la ligne directe, et dans la reconnaissance du droit de tester ; les successions testamentaires sont frappées d"un impôt, et les successions
ab intestat, autres que celles en ligne directe, tombent dans le domaine public.
Par Fenserable de ces mesures, la société met en pratique l'égalité, la liberté et la fraternité. Elle rend, en même temps, impossible toute exploitation du travail par le capital individuel.
Dans ce système social, prétendent les colinsiens, il y a harmonie entre l'intelligence et la propriété. Tous sont propriétaires de leur part inaliénable dans le sol ; tous au moins, ont le nécessaire ; tous ont du loisir ; tous possèdent les moyens intellectuels et matériels nécessaires à leur félicité [terrestre. La société fondée sur des principes rationnellement incontestables, ne peut plus être renversée par le libre examen. Elle est conforme à la raison et elle garantit à ch*cun le maximum de bien-être compatible avec ses aptitudes; ainsi celui qui est malheureux Test uniquement par sa faute. Qui donc songerait à renverser un régime qui ne lèse personne et qui donne satisfaction à tous ?
Quoique les disciples de Colins soient parvenus à donner ({uelque précision à l'idée de collectivisme, il est bien des points et des plus importants qui restent obscurs dans leur système. Le sol et une partie des capitaux appartiendront à la collectivité: mais quels capitaux seront collectifs et qui est la collectivité : la commune, l'État ou le genre humain ?
Les exploitations rurales seront louées pour trente ans; soit, c'est généraliser ce que l'État fait aujourd'hui, par exemple, en Prusse où il possède de nombreux domaines, qu'il loue aux meilleures conditions, d'abord dans Tintérêt d'une bonne agriculture, et en second lieu, du fisc. Mais à quel régime seront soumis les mines, les manufactures de tout genre, les chemins de fer ? Vous accordez à celui qui atteint sa majorité une dot pour le mettre à
même de travailler d'une façon indépendante et exclusivement à son profit; mais cette dot, payée probablement en argent, ne sera-t-elle pas dépensée à la légère, au détriment des jeunes générations et de la société tout entière ? Si le collectivisme doit être autre chose que la nationalisation du sol et si l'on veut l'appliquer à l'industrie, il suppose la bonne marche d'associations coopératives pour soustraire l'exploitation des capitaux fixes au régime « capitalistique ». Mais alors se présentent les difficultés que j'ai indiquées en analysant les projets de réforme de Lassalle.
Dans un beau livre intitulé le Règne social du Christianisme, François Huet expose des idées assez semblables à celles des colinsiens ; mais il les a empruntées directement aux plus hautes inspirations morales du platonisme et du christianisme. Cet ouvrage, où éclate à chaque page un ardent amour de la justice, contient une théorie complète de la société ou sociologie basée sur le christianisme, qui n'a pas obtenu la notoriété qu'il méritait, parce qu'il était trop chrétien pour les socialistes et trop socialiste pour les chrétiens.
François Huet est né en 1814, au village de Villeau, en Beauce, et mort à Paris en 1869. Élève du collège Stanislas et travailleur incomparable, il a obtenu au grand concours des succès sans précédents. A vingt-deux ans, il était nommé professeur de philosophie à l'Université de Gand, et il a conservé cette chaire jusqu'en 1830. Il était le disciple d'un philosophe spiritualiste, génie singulièrement vigoureux, Bordas-Demoulin, et par lui, de Descartes et de Platon. Protestant jusqu'à la fin contre l'ultraraontanisme et ses nouveaux dogmes, ils ont été les derniers gallicans de l'école de Pascal et de Bossuet. Vers 1846, ses études philosophiques amenèrent Huet à aborder les questions sociales. Il en a été de même pour la plupart des philo-
sophes de notre temps : Jules Simon, Janet, Caro, en France ; Herbert Spencer, en Angleterre ; Fichte et les Hégéliens, en Allemagne ; Rosmini et Mamiani, en Italie. A Gand, Huet réunit autour de lui un groupe de ses élèves, où, dès avant 1848, nous étudiâmes à fond, et chacun avec ses préférences, les différents systèmes de réforme sociale. C'est dans les discussions de ce cercle d'amis, tous imprégnés des idées égalitaires de notre maître, que se sont formées en moi des convictions qui n'ont guère varié depuis lors et que les événements contemporains n'ont fait que confirmer. Huet a publié, en outre, la Science de l'esprit, 2 vol. in-8", Cbamerot, 1864. Il dirigea l'éducation du prince Mi'lan, actuellement roi de Serbie, et il le suivit même à Belgrade. Revenu à Paris pour se faire traiter d'une maladie grave, il succomba aux suites de l'opération. Ses amis lui ont élevé un monument au cimetière Montparnasse.
Je ne ferai connaître ici des vues d'Huet que celles qui concernent l'organisation sociale. Il prend pour base de son système les principes de 1789 et sa devise : Liberté, Égalité, Fraternité, dont il poursuit en tout la réalisation. Ses idées, en ce point, sont celles de Fichte dans son livre : Beitvspgen zur Berichliguug des Urtheih hber die frauz-œsisclie Révolution. Il ne les a cependant pas connues. En voici le résumé : — Les hommes sont égaux en droit. L'individu doit pouvoir se développer librement ; mais la condition de la liberté est la propriété. La propriété est donc un droit naturel et comme tel il appartient à tout homme.
« Ou les mots n'ont plus de sens, ou mettre la propriété au nombre des droits naturels signifle que le titre originel d'investiture pour les biens de la terre est la qualité d'homme ; que la qualité d'homme engendre pir elle seule et immédiatement un droit à une quantité déterminée de ces biens: première propriété qui devient, pour chacun, la source, le fondement et le moyen de toutes les autres. C'est la plus irrécusable conséquence du droit de vivre. Ce droit n'est-il pas égal et la nécessité des choses pour
▼ivre n'est-elle pas la même pour tous ? Chacun, comme image de Dieu, n"a-t-il pas droit au patrimoine primitif, magnifique présent de Dieu"? Comme ayant sa place dans la série des générations humaines, chaque homme encore n"a-t-il pas droit au capital héréditaire, qui est leur commune conquête ?Nul ne doit vivTC aux dépens d'autrui. L'homme qui n'a pas démérité a droit de vivre libre ; il a droit à ce que sa subsistance, son travail ne dépendent pas du bon plaisir des autres, et quelque libre qu'il soit de sa personne, s'il ne possède, de droit naturel, aucune avance , aucun capital, s'il n'est pas propriétaire, comme il est homme et travailleur, il ne produit, il ne vit que par la permission de ses semblables ; il tombe dans un véritable esclavage réel. On l'a dit et l'on ne saurait trop le redire : la propriété est une condition absolue de liberté. Comment donc. [au lieu d'un droit général, en faire un monstrueux privilège ? Comment méconnaître dans l'humanité le premier, le plus sacré des titres à la possession des choses i ? »
Le droit naturel de propriété se réalise dans le droit au patrimoine, en vertu duquel toute personne en état de travailler obtient une part de la richesse générale : « Chaque année se fait le partage des biens patrimoniaux devenus vacants par décès. Tous les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe qui, pendant cette même année, ont atteint l'âge de quatorze ans ou de vingt-cinq ans y prennent part. Les majeurs reçoivent une part double des mineurs. ))
L'hérédité est supprimée, mais le testament et la donation entre vifs sont autorisés. Seulement, chacun ne peut disposer que des biens acquis par son propre travail et non de ceux qu'il a reçus à titre gratuit ou comme legs. Ceuxci vont grossir le patrimoine héréditaire. « Incessamment alimenté par une source intarissable, le patrimoine général se composerait, à un moment donné, des anciens biens
^ A l'appui de sa thèse, Huet invoquait de nombreuses autorités et, entre autres, Chàteaubriant. « Le salaire n'est que l'esclavage prolongé. » {Ess. hist. sjir la h'ff. angl., t. 11, p. .392.) « Sans la propriété individuelle, nul n'est affranchi. Quiconque n'a pas de propriété ne peut être indépendant. La propriété n'est autre chose que la liberté. >> (Mémoires d'outre-tombe.)
patrimoniaux, et de tous les capitaux accumulés à chaque génération, qui, ne pouvant se transmettre qu'une seule fois gratuitement, viendraient, au décès des donataires, se joindre à la masse des premiers. »
Socialiste égalitaire, quand il réclame pour tous un droit égal d'accession à la propriété, Huet est très individualiste quand il s'agit de l'organisation du travail. Il repousse toute intervention de l'État ; il ne veut même pas de corporations détenant les capitaux industriels. L'individu, mis en possession de « son patrimoine o, travaille isolé ou s'associe avec d'autres, mais librement, sans privilèges, sans corporations fennées.
Dans une société très simple vivant principalement de l'agriculture, il ne serait pas impossible de mettre en pratique « le droit au patrimoine ». J'ai montré, dans mon livre La Propriété et ses formes primitives, de quelle façon il l'est, en réalité, dans le mir russe, dans la dessa javanaise, dans Vallmend suisse et dans le partage périodique des terres communales qu'on trouve partout, au début du régime agricole ; mais comment appliquer ce système à notre état social actuel, sans l'intervention de corporations de métier ou de sociétés coopératives permanentes? C'est cequ'Huet pas plus que Colins ne nous fait entrevoir. La valeur du livre Le Règne social du Christianisme consiste, non dans ce plan trop sommaire de réorganisation, que j'ai souvent discuté avec lui, sans qu'il soit jamais parvenu à le formuler clairement, mais dans les principes de justice qu'il a exposés d'une façon lumineuse, en les rattachant intimement aux traditions bibliques et évangéliques.
Le système où la propriété collective est appliquée seulement à la terre {Nationalisation of Land) a trouvé en Angleterre un certain nombre d'adhérents, nirmc parmi des esprits très distingués, comme par exemple l'éminent
naturaliste R. Riissell Wallace (v. son écrit récent, 1883 : Nationalisation of Land). Il n'a jamais été exposé avec plus d'éclat que dans un livre d'un auteur américain, Henri George: Progress and Poverty. Ce livre a été vendu à des centaines d'éditions aux États-Unis et en Angleterre. Il a été traduit en plusieurs langues, discuté dans presque toutes les Revues et les journaux anglais et américains; il a produit une impression si grande que l'auteur a été appelé à exposer ses idées devant un conclave de ministres de l'Église établie et que des pasteurs dissidents et des professeurs d'Université ont donné des conférences et organisé des meetings pour répandre ses idées. Dans ce livre, animé d'un souffle puissant de christianisme égalitaire et écrit avec un grand talent, M. George examine comment il se fait que la misère augmente en même temps que s'accroît la richesse au sein des États civilisés. Il y a trente ans, dit-il, j'ai vu la Californie à ses débuts. Il y avait peu de capitaux, pas de machines, pas de routes, pas de grandes villes ; le squatter habitait une hutte de bois ; mais tout le monde vivait à l'aise, et il n'y avait point de pauvres. Aujourd'hui, San-Francisco est une ville très riche et remplie de millionnaires ; des palais s'élèvent de toutes parts. Le capital est abondant et s'accumule avec une rapidité inouïe; cependant le salaire est tombé de plus de moitié, et dans ces rues bordées de demeures princières, éclairées au gaz et où roulent sans cesse de magnifiques équipages, le misérable, le prolétaire apparaît et ces barbares, plus redoutables que les Goths et les Vandales, dont parlait Macaulay dans sa lettre prophétique, deviennent chaque jour plus nombreux. Allez partout; le même contraste vous frappera : c'est là où le capital est le plus abondant qu'il y a le plus de misère : voyez Londres et Paris. Dans les pays primitifs et considérés comme pauvres et où, en effet, le capital est rare, il n'y a point de
grandes richesses; mais il n'y a point non plus de paupérisme. L'histoire économique présente des faits semblables. Autrefois, quand tous les travaux étaient faits à la main, la société, considérée dans son ensemble, était pauvre, mais le travailleur avait un travail assuré pour lequel il obtenait de quoi vivre. Aujourd'hui la machine produit les choses utiles avec une abondance et une facilité merveilleuses. L'arbre de la forêt est débité en planches, transformé en portes ou en fenêtres, sans que la main de l'homme y touche, sauf pour guider les engins qui travaillent pour lui. Dans les fabriques de coton ou de laine, le chariot dévideur, surveillé par un ouvrier, file autant de mètres de fil que quinze cents ouvrières jadis. Des marteaux à vapeur cyclopéens forgent des masses d'acier colossales, et en même temps des mécanismes d'une délicatesse infinie, font des montres à un bon marché inouï. Des tarières armées de diamant percent les rochers. Le gaz, le pétrole, l'électricité nous éclairent presque gratis. Des engins perfectionnés exécutent tous les travaux de l'agriculture et en môme temps les chemins de fer et les bateaux à vapeur nous apportent, de l'Himalaya et du Farwest américain, les récoltes des terres vierges et fertiles.
Incontestablement le travail humain, aidé par ces puissantes et merveilleuses machines, suffit largement pour assurer à tous les habitants des pays civilisés la pleine satisfaction de tous leurs besoins. Comment se fait-il que la misère persiste et atteigne ceux-là même qui produisent toute richesse? Le progrès de la civilisation a-t-il donc pour effet inévitable de créer le paupérisme ?
M. George s'efforce de montrer que les économistes se sont trompés en attribuant cetteexcessive iiiégalitéà ce qu'ils appellent la loi des salaires et la loi de la population. Ils prétendent que si le salaire est insuffisant, c'est d'abord parce que le capital destiné à l'entretien des ouvriers n'est
pas assez grand et ensuite parce que la population croissant trop rapidement la part qui revient à chacun se réduit au strict nécessaire et tombe souvent au-dessous, M. Georges conteste ces deux principes. L'ouvrier, dit-il, vit sur le produit de son travail et non sur le capital ; si donc une partie de son produit ne lui était pas enlevé, il serait mieux pourvu à mesure que le travail devient plus productif, et quant à la loi de Malthus, elle ne s'applique pas à l'homme, parce qu'il est le seul, parmi les êtres organisés qui peut augmenter sans cesse la production de ce qui lui est nécessaire pour subsister. L'extrême inégalité provient uniquement, d'après M. George, de la rente qui prélève à son profit tous les avantages du progrès économique. Il y a trois (acteurs de la production : la terre, le travail et le capital. Chacun est rémunéré par une part du produit qui s'appelle la rente pour les terres, le salaire pour le travail, l'intérêt pour le capital. Le produit est donc égal à la rente, plus le salaire, plus l'intérêt. La rente augmente-telle ? moindres seront le salaire et l'intérêt, car produit moins rente est égal à salaire plus intérêt. A mesure que la population et la richesse augmentent, le prix des denrées s'élève et par conséquent aussi la rente de la terre qui les produit. Les perfectionnements techniques qui diminuent les frais de production contribuent aussi à accroître les bénéfices des cultivateurs et, bientôt après, le revenu des propriétaires. La hausse de la rente est arrêtée par les améliorations de la culture quand elles créent plus de produits ou par le bon marché des moyens de transport qui apportent aux pays à population dense les denrées des pays encore peu peuplés ; mais ces obstacles à la hausse de la rente sont momentanés. L'accroissement général de la population les fait peu à peu disparaître. Le bénéfice net de toutes les améliorations et de tous les progrès finit par se condenser aux mains des propriétaires. Le travailleur
n'en retire aucun avantage, et comme sa vie devient plus difficile à mesure que le prix des denrées alimentaires s'élève, il en résulte la gêne pour la classe laborieuse et le paupérisme pour les plus mal pourvus. Quand, pour rappeler l'exemple de M. George, en Californie la terre était à qui voulait la prendre, il n'y avait pas de rente et le travailleur jouissait du produit intégral de son labeur. Aujourd'hui, pour se loger et pour avoir accès aux agents naturels et aux matières premières qu'il doit mettre en œuvre, il faut qu'il abandonne à la rente tout ce qui dépasse le nécessaire.
Pour empêcher que le paupérisme ne se développe dans les mêmes proportions que la richesse, M. George ne voit qu'un moyen : c'est d'attribuer à l'État la propriété de la terre. Pour accomplir cette réforme, dit-il, point n'est besoin de recourir à l'expropriation : il suffit d'élever l'impôt de façon qu'il absorbe la rente, ainsi que cela a lieu dans certaines provinces de l'hide où l'État est considéré, en vertu du droit, comme propriétaire du sol. On pourrait alors supprimer tous les autres impôts, et l'industrie, dégagée de toute entrave, prendrait un essor tel que le bien-être deviendrait général. L'idée de l'impôt-rente est au fond, celle des Physiocrates, l'impôt unique sur le sol.
Dans les dernières années de sa vie, Stuart Mill a proposé d'attribuer à l'État toute l'augmentation de la rente qui est l'effet du progrès social collectif et non des efforts individuels du propriétaire. Un propriétaire français, M. Edgard Baron, dans une Proiestcition contre r&xtension abusive du droit de propriété, a émis les mêmes idées que M. Henri George.
Je crois que c'est une eiTcur de voir dans la rente la cause principale de l'inégalité. En tant (pfelle prélève le produitde la fertilité exceptionnelle du sol, elle établit, au contraire, l'égalité entre les cultivateurs des différentes
qualités de terre. Sans la rente, celui qui cultive une terre fertile percevrait, pour un même effort, une rémunération plus grande que celui qui fait valoir une terre rebelle. C'est le capital croissant sans cesse qui prend une part de plus en plus grande du produit total. Autrefois, le facteui principal était le travail. Aujourd'hui à mesure que les moyens de production se perfectionnent il faut plus de capitaux; ces capitaux représentés par des titres : actions et obligations, permettent à leurs détenteurs de vivre non de la rente, mais du profit et de l'intérêt. Le taux de l'intérêt tend à diminuer à mesure que la masse des capitaux augmente, mais le total des intérêts s'accroît; il s'ensuit, comme l'a démontré Rodbertus, que la part totale du salaire diminue relativement à celle de la rente et de l'intérêt.
Le collectivisme appliqué à la terre seulement et n'ayant d'autre effet que d'attribuer la rente à l'État, serait d'une application facile, car il laisserait complètement intacte l'organisation actuelle de la société. Mais il n'en est pas de même du collectivisme universalisé réclamé par la plupart des socialistes contemporains. Ce système a été esquissj par M. de Paepe aux congrès de ï Internationale de Bruxelles (1868) et de Bâle (1869). Mais à ma connaissance il n'a été exposé et discuté d'une façon scientifique que dans un petit écrit intitulé : Qiutessenz des Socialismus (traduit en français par M. B. Malon). Il est extrait d'un grand ouvrage de sociologie : Bau und Leben des Socialen Kôrpers de M. Albert Schœffle, ancien ministre des finances d'Autriche, l'un des économistes les plus éminents de l'Allemagne.
Tâchons, en suivant l'analyse de M. Schceffle, de nous représenter l'état social collectiviste. Il faut se garder deconfondre ce système avec les anciennes utopies communistes, dont l'idéal était un couvent de trappistes : travail en commun, vie commune, jouissance commune des produits
sans égard au travail accompli , comme au sein de la famille. Le collectivisme admet la vie isolée de la famille, et par la rémunération proportionnée au produit, il n'exclut pas le ressort de l'intérêt privé. Dans l'état collectiviste, il devrait y avoir autant de sociétés coopératives qu'il y a de branches principales du travail : sociétés agricoles, sociétés de transport, sociétés manufacturières de toute espèce. Les fermes, les mines, les chemins de fer, les fabriques, les ateliers qui, en principe, sont propriété collective de l'État, seraient, en fait, remises aux corporations ouvrières qui les administreraient, comme le font les sociétés anonymes maintenant. Les travailleurs seraient payés en raison de la quantité et de la qualité de leur travail ; ils seraient donc stimulés, comme aujourd'hui, à y apporter de l'activité et du soin. La diiférence résiderait en ceci : d'une part, ils toucheraient le plein produit de leur travail, puisqu'il n'y aurait rien à prélever pour la rente, pour l'intérêt et pour le profit, et, d'autre part, tout le monde serait forcé de travailler, puisque les moyens de production, dont le revenu permet actuellement de vivre oisifs, auraient cessé d'être propriété individuelle. Dans les sociétés primitives oii chacun est propriétaire de son instrument de travail, terre, outil, métier, la propriété privée réalise ce desideratum de la justice qui consiste à faire jouir chacun de tout son produit. Mais depuis que dominent la grande industrie et la grande propriété, et, par suite, le salariat et le fermage, la rémunération du travail est réduite au minimum par la concurrence de ceux qui demandent de la terre, ou du travail c'est-à-dire par les prélèvements qu'opèrent le sol et le capital. Le collectivisme, avec le système de production coopérative qu'impose l'emploi des machines, a pour but de réaliser ce qu'accomplissait la propriété privée généralisée : la jouissance intégrale du produit assurée à celui qui l'a créé. Tout ce qui concerne
les moyens de transport et les agents de la circulation, monnaie ou crédit, deviendrait un service public. M. Schseffle suppose même réalisé un système général de rémunération et d'échange, indiqué par Proudhon et Marx et qui consisterait en ceci : En vertu de la théorie des économistes qui font dériver la valeur exclusivement du travail, l'ouvrier recevrait, pour tout objet achevé, autant de fois le prix d'une heure de travail qu'il faut, en moyenne, d'heures pour confectionner cet objet. Il serait payé en bons de travail remboursables en marchandises. Les marchandises seraient apportées dans des magasins publics ou coopératifs qui livreraient des produits contre des bons et des bons contre des produits. Ce mécanisme d'échange est ingénieux. Les grands Cooperativ-stores de Londres en donnent l'idée; mais il ne me semble pas qu'ils forment partie intégrante du collectivisme. Ce qui peut le mieux donner une idée de ce régime, c'est de supposer que le succès des Equitables Pionniers de Rochdale a été si grand que tout a passé en leurs mains : terres, maisons, boutiques, fabriques et ateliers, et que les autres localités ont imité Rochdale.
Les collectivistes ne suppriment pas complètement l'hérédité; mais comme toute propriété immobihère appartiendrait à l'État, aux communes et aux corporations et comme, d'autre part, chacun devrait vivre désormais du métier qu'il exerce ou de la fonction qu'il remplit, il s'ensuivrait que la faculté d'accumuler, serait très réduite et que l'héritage devrait se borner à des objets mobiliers. M. Schfelïle ne semble pas éloigné de croire qu'un semblable idéal puisse se réaliser dans l'avenir; ce^jendant il pose nettement la question décisive d'où dépend l'avenir. Aucune réforme socialiste dit-il , ne peut réussir qui méconnaîtra ce fait psychologique sur lequel repose le régime individualiste, à savoir que c'est l'intérêt privé qui pousse à la production des biens. Ce n'est ni par des formalités, ni par des appels au
sentiment du devoir et de l'honneur que Ton obtiendra le soin et le zèle nécessaires pour produire le plus avec le moins de frais possible, personne ne gaspillant ni le temps, ni la matière première. La difficulté princiiiale réside dans la bonne direction d'une grande entreprise industrielle. C'est parce que cette direction a fait défaut, que tant de sociétés coopératives ont succombé. Le succès du collectivisme suppose que les corporations ouvrières soient en état de faire marcher le travail industriel aussi bien que les entreprises reposant sur la propriété individuelle. Quand les ouvriers associés auront fait leurs preuves sous ce rapport, le triora})he de l'organisation nouvelle ne sera plus qu'une question de temps. Mais tant que la classe laborieuse ne se sera pas montrée capable de se passer de la direction des patrons, toute tentative de hâter, par une révolution, l'avènement du régime nouveau, aboutira à de lamentables échecs.
Le collectivisme, que ses adeptes appellent aussi « communisme libertaire », est devenu le mot d'ordre du socialisme révolutionnaire dans toute l'Europe , ainsi que le prouvent les manifestes et les programmes livrés parfois à la publicité ; mais parmi les collectivistes , il y a des nuances, et, comme d'ordinaire, les plus rapprochées se détestent le plus cordialement. D'après des renseignements que je dois à l'obligeance de M. B. Malon, auteur d'une bonne histoire du socialisme et lui-même l'un des meneurs de ce mouvement , à Paris , voici approximativement comment se divise le parti collectiviste en France. A l'extrême gauche se trouvent les anarchistes ou nihilistes dont on peut considérer le prince Krapotkine comme le type idéal. Ils se rattachent à l'idée de l'Anarchie de Proudhon, mais d'une façon plus directe à Bakounine, qui, par ses sociétés secrètes formées des débris de l'Internationale, a répandu partout, dans les
groupes socialistes, les idées du nihilisme russe. Les anarchistes sont peu nombreux, mais ils sont très exaltés et leurs adeptes extrêmes sont disposés à recourir à tous les moyens : {létrole, incendie, bombes, dynamite, assassinats même, comme on l'a vu récemment en Andalousie.
Le nihilisme anarchique ne fait pas grands progrès en France, parce que le génie français veut des idées nettes, des programmes avec des articles de code et des plans saisissables de réforme. Les collectivistes proprement dits se divisent eux-mêmes en deux groupes, surtout depuis le congrès de Saint-Étienne de septembre 1882: 1° les collectivistes intransigeants qui attendent tout d'un mouvement révolutionnaire, comme les anciens jacobins, et 2'^ les collectivistes « évolutionnistes » qui commencent à accepter, des mains de la science, cette vérité que les transformations, dans l'ordre social comme dans la nature, ne se font que lentement et par voie d'évolution. Ceux-ci sont appelés possibilistes, parce qu'ils veulent agir par la voie des revendications légales et prendre part à la lutte électorale, non seulement comme protestation, mais aussi pour faire prévaloir leurs idées au sein du Parlement et des conseils municipaux. Ils suivent en ceci la marche adoptée par les socialistes allemands qui ont réussi ainsi, non seulement à envoyer des représentants au Reichstag, mais surtout à amener le gouvernement à s'occuper de réformes sociales, déterminé sans doute, en partie, par le nombre considérable de voix qu'ils obtenaient dans les élections générales. Les collectivistes «- évolutionnistes » ou « possibilistes » sont de beaucoup les plus nombreux parmi les ouvriers socialistes et ils gagnent sans cesse du terrain sur les intransigeants, les anarchistes et les jacobins qui les traitent de traîtres et de lâches. Pour faire connaître leurs principes d'une façon plus précise, je crois utile de reproduire les passages les plus importants d'un de leurs pro-
LE COLLECTIVISME ET LA NATIONALISATION DU SOL a09
grammes (Congrès national du Havre, 1880) : « Considérant que l'émancipation de la classe productive est celle de tous les êtres humains sans distinction de sexe, ni de race; que les producteurs ne sauraient être vraiment libres qu'autant qu'ils seront en possession des moyens de production; qu'il n'y a que deux formes dans lesquelles les moyens de production peuvent leur appartenir : 1" la forme individuelle qui n'a jamais existé à l'état de fait général et qui est éliminée de plus en plus par le progrès industriel ; 2° la forme collective dont les éléments matériels et intellectuels sont constitués par le développement même de la société capitaliste ; les travailleurs socialistes français, en donnant pour but à leurs efforts dans l'ordre économique le retour à la collectivité de tous les moyens de production, ont décidé de prendre part aux élections avec le programme suivant :
(' Programme économique : i° Repos d'un jour par semaine; réduction par la loi du travail des adultes à huit heures ; interdiction du travail des enfants dans les ateliers au-dessous de quatorze ans ; 2° Minimum légal des salaires déterminé chaque année, d'après le prix local des denrées ; 3° Égalité de salaire pour les deux sexes (à travail égal) ; 4° Instruction scientifique, professionnelle et intégrale de tous les enfants, mis pour leur entretien à la charge de l'État et des communes ; 5° Mise à la charge de la société des vieillards et des invalides du travail ; 6" Responsabilité des patrons en matière d'accident s ; 7'' Intervention des ouvriers dans les règlements spéciaux des ateliers ; 8" Révision des contrats ayant aliéné la propriété publique (banque, chemins de fer, mines), et exploitation des ateliers de l'État confiée aux ouvriers (fui y travaillent; 9° Abolition des impôts indirects et leur remplacement par un impôt progressif sur les revenus dépassant 3,000 francs. Suppression de l'héritage en ligne indirecte et de tout hé-
ritage en ligne directe dépassant 20,000 francs ; 10° Reconstitution de la propriété communale; 11° Affectation par les municipalités des fonds disponibles à la construction, sur les terrains appartenant aux communes, des bâtiments de nature diverse, tels que maisons ouvrières, bazars de dépôt, pour les louer aux habitants sans bénéfice.