CHAPITRE VI
Je crois devoir comprendre dans cette étude du socialisme contemporain, les économistes de l'école nouvelle qu'on a appelés Katheder Socialiste a (l),ou socialistes de la chaire, parce qu'ils admettent, comme les socialistes, premièrement que l'équité devrait présider davantage à la répartition des richesses, et que notamment la part des travailleurs devrait être plus grande ; secondement, que ce résultat ne peut être atteint par l'effet de la liberté, ou de ce qu'on appelle les lois naturelles, mais seulement par l'action de la loi ou de l'État. S'il est vrai que le désir de voir régner plus d'égalité parmi les hommes , et la conviction que cet idéal ne peut être réalisé que par l'intervention du législateur constitue le socialisme, les économistes de l'école nouvelle sont des socialistes.
Les socialistes de la chaire comprennent tout autrement que l'ancienne école le fondement, la méthode, la mission et les conclusions de la science.
Voyons comment ils expliquent eux-mêmes les points qui les séparent de la doctrine orthodoxe (2).
1 Ce nom a été donné en Allemagne aux économistes de l'école nouvelle par leurs adversaires, et notamment par M. Eras, parce qu'ils professaient dans les chaires des universités des doctrines à tendances socialistes.
' Nous suivrons principalement ici : Adolf Held, Ueber den gegenwartigen Principienstreit in der Nationalœkonomie, — Gustav Schon-
Les successeurs d'Adam Smith , comme Ricardo , Macculocli, J.-B. Say et toute l'école dite anglaise , suivaient la méthode déductive. Celle-ci partait de certaines vues sur l'homme et sur la nature qu'elle donnait comme des axiomes, et elle en déduisait les conséquences. Rossi caractérise nettement cette méthode quand il dit : « L'économie politique, envisagée dans ce qu'elle a de général, est plutôt une science de raison qu'une science d'observation (1). Elle a pour but la connaissance réfléchie des rapports qui découlent de la nature des choses... Elle recherche des lois, en se fondant sur les faits généraux et constants de la nature humaine. »
Dans ce système, l'homme est considéré comme un être poursuivant partout et toujours son intérêt privé. Mû par ce mobile , bon en lui-même , puisqu'il est le principe de sa conservation, il recherche ce qui lui est utile, et nul ne peut le discerner mieux que lui-même. Si donc il est libre d'agir comme il le veut , il arrivera à se procurer tout le bonheur auquel il lui est donné d'atteindre. Jusqu'à présent, l'État a toujours mis des entraves à la pleine expansion des forces économiques ; mais supprimez ces obstacles, et, tous les hommes se portant librement à la poursuite du bien-être, l'ordre véritable s'établira dans le monde. La concurrence universelle et sans restriction fait arriver chaque individu à la place qui lui convient le mieux, et
herg^Die Volkswirthschaf'tslehre, — Gustav Schmoller, Ueher einige Grundfragen des Rechts und der Volkswirthschaft , — Conlzen. Die Aufgahe der Volkswirthschaftlehre, — Wagner, Die Sociale Frage, — L. Luzzatti , Die national œkonomischen Schulen Italiens und ihre Controversen, — Vito Cusumano, Le Scuole economiche délia Germania, — D"^ Moriz Block. Die Quintessenz der Katheder-socialismus, — Friedrich von Bœrenbach , Die Social Wissenschaften , — Oppenheim, Der Katheder socialismus. Enfin une étude inédite de M. le professeur Eheberg, que je tiens à remeréier tout spécialement ici. ' Cours d'économiepolilique, deuxième leçon, année 1836.
lui fait obtenir la juste rétribution de ses travaux. Ainsi que le dit Montesquieu , « c'est la concurrence qui met un juste prix aux marchandises ». Elle est le régulateur infaillible du monde industriel. C'est comme une loi providentielle qui, dans les rapports si compliqués des hommes réunis en société, fait régner l'ordre et la justice. Que l'État s'abstienne de toute immixtion dans les transactions humaines, qu'il laisse liberté entière à la propriété, au capital, au travail, aux échanges, aux vocations, et la production de la richesse sera portée au comble , et ainsi le bien-être général deviendra aussi grand que possible . Le législateur n'a pas à s'occuper delà distribution de la richesse; elle se fera conformément aux lois naturelles et aux libres conventions. Un mot, dit au siècle dernier par Gournay, résume toute la doctrine : laissez faire, laissez passer.
Avec cette théorie , les problèmes se rapportant au gouvernement des sociétés se trouvent singulièrement simplifiés. L'homme d'État n'a qu'à se croiser les bras. Le monde va de lui-même à sa fin. C'est l'optimisme de Leibniz et du dix-huitième siècle transporté dans l'économie politique. Appuyés sur cette doctrine philosophique, les économistes énoncent certains principes généraux applicables en tout temps et à tous les peuples, parce qu'ils sont d'une vérité absolue.
L'économie politique était essentiellement cosmopolite. Elle ne tenait aucun compte de la division des hommes en nations séparées et des intérêts différents qui en pouvaient résulter, pas plus qu'elle ne se préoccupait des nécessités ou des conditions particulières résultant de l'histoire des différents États. Elle ne voyait que le bien de l'humanité considérée comme une seule grande famille , ainsi que le fait toute science abstraite et toute religion universelle, le christianisme principalement.
Après avoir ainsi exposé la doctrine ancienne, les nou-
E. DE Layelbyb. — Socialisme, -2' éd. 18
veaux économistes en font la critique. Ils l'accusent de ne voir les choses que d'un seul côté. Sans doute, disent-ils, l'homme poursuit son intérêt, mais plus d'un mobile agit sur son âme et règle ses actions. A côté de l'égoïsme, il y a le sentiment de la collectivité, le gemeinsinn, la sociabilité, qui se traduit par la formation de la famille, de la commune, de l'État. L'homme n'est pas semblable à l'animal, qui ne connaît que la satisfaction de ses besoins ; il est un être moral qui sait obéir au devoir, et qui, formé par la religion ou par la philosophie, sacrifie souvent ses satisfactions, son bien-être et sa vie même à sa patrie, à l'humanité, à la vérité, à Dieu. C'est donc une erreur de baser une série de déductions sur cet aphorisme, que l'homme n'agit que sous l'empire d'un seul mobile, l'intérêt individuel. « Ces faits généraux et constants de la nature humaine », dont Rossi veut qu'on déduise les lois économiques, sont une conception imaginaire. Dans les différents pays, aux différentes époques, les hommes obéissent à des mobiles, qui ne sont pas les mêmes, parce qu'ils se font des idées particulières du bien-être , du droit, delà morale, de la justice. Le sauvage se procurera de quoi subsister en chassant et en égorgeant, au besoin, ses semblables; le citoyen de l'antiquité en les réduisant en esclavage, afin de vivre du fruit de leur labeur ; l'homme moderne en leur payant un salaire.
Les hommes ayant, d'après les différents états de civilisation, d'autres besoins, d'autres mobiles, d'autres façons de produire, de répartir et de consommer la richesse, il en résulte que les problèmes économiques n'admettent pas ces solutions générales et a priori qu'on demandait à la science et qu'elle se hasardait trop souvent à fournir. Il faut toujours examiner la question relativement à un pays donné, et ainsi il est nécessaire de s'appuyer sur la statistique et sur l'histoire. De là la méthode historique et « réaliste »,
comme s'expriment les Katheder-Socialisten, c'est-à-dire fondée sur les faits (1). En politique également, on admet aujourd'hui qu'il s'agit, non pas de découvrir une constitution idéale convenant à l'homme abstrait, mais les formes de gouvernement qui sont le mieux en rapport avec les traditions, les lumières, le tempérament et les besoins de tel ou tel pays.
D'après les Katheder-Socialisten, c'est encore une erreur de prétendre, comme l'a fait Bastiat dans ses Ilarmunies économiques, que l'ordre général résulte du libre jeu des égoïsmes individuels , et qu'il suffit , par conséquent , de supprimer toutes les entraves pour que le bien-être vienne à chacun en proportion de ses efforts. L'égoïsrae porte les hommes à l'iniquité et à la spoliation ; il faut donc le réprimer et non lui donner libre carrière : c'est là la mission propre de la morale d'abord, ensuite de l'État, organe de la justice.
Sans doute, si les hommes étaient parfaits et ne voulaient que le bien , la liberté suffirait pour faire régner l'ordre; mais, tels qu'ils sont, les intérêts déchaînés aboutissent à l'antagonisme, non à l'harmonie. Le chef d'industrie désire que le salaire baisse, et l'ouvrier qu'il monte. Le propriétaire s'efforce d'augmenter le fermage, et le fermier de le réduire. Partout triomphe le plus fort ou le plus habile, et dans la mêlée des égoïsmes aux prises, nul ne s'inquiète de ce que commandent la morale et la justice. C'est précisément en Angleterre, oîi toutes les entraves ont été abolies et où règne le plus complètement la liberté
1 Qiioiqu'en France il ne se soit pas constitué d'école économique nouvelle comme en Allemagne, en Angleterre et en Italie , plusieurs écrivains suivent la méthode historique el « réaliste » avec une sûreté d'érudition et une richesse d'informations qui ne sont point surpassées ailleurs : il nous suffira de citer les travaux de MM. Léonce de Lavergiie, Wolowski, Victor Bonnet. Paul Leroy-Beaulieu.
industrielle, que la lutte des classes, l'antagonisme des maitres et des travailleurs se présente de la façon la plus tranchée et sous l'aspect le plus alarmant. C'est aussi dans ce pays par excellence du laissez- faire que, depuis quelque temps, on réclame le plus fréquemment l'intervention de l'État pour réprimer les abus des puissants et pour protéger les faibles. Après avoir désarmé le pouvoir, on lui confère chaque jour des attributions nouvelles. N'est-ce pas la preuve que la doctrine économique de la liberté absolue n'apporte pas une solution complète?
Les nouveaux économistes ne professent point pour l'État cette horreur qui faisait dire à leurs prédécesseurs tantôt que l'État était un chancre, tantôt que c'était un mal nécessaire. Pour eux, au contraire, l'État, représentant l'élite de la nation, est l'organe suprême du droit, l'instrument de la justice. Émanation des forces vives et des aspirations intellectuelles d'un pays, il est chargé d'en favoriser le développement dans toutes les directions. Comme le prouve l'histoire, il est le plus puissant agent de civilisation et de progrès. La liberté de l'individu doit être respectée et même stimulée, mais il faut qu'elle reste soumise aux règles de la morale et de l'équité , et ces règles , qui deviennent de plus en plus strictes à mesure que les idées du bien et du juste s'épurent, doivent être imposées par l'État.
La liberté industrielle est chose excellente. Le libre échange , la liberté du travail et des contrats ont énormément contribué à accroître la production de la richesse. Il faut donc abattre toutes les entraves à la liberté, s'il en existe encore ; mais c'est à l'État qu'il appartient d'intervenir quand les manifestations de l'intérêt individuel arrivent à être en contradiction avec la mission humaine et civilisatrice de l'économie politique , en amenant l'oppression et la dégradation des classes inférieures. Ainsi donc,
l'État a une double mission : d'abord maintenir la liberté dans les limites tracées par le droit et la morale, en second lieu, accorder son concours partout où le but, qui est le progrès social, peut être mieux atteint de cette manière que par les efforts individuels, qu'il s'agisse de l'amélioration des ports, des voies de communication, du développement de l'instruction, dessciences, des arts ou d'un autre objet d'utilité générale.
L'intervention de l'État ne doit pas être toujours repoussée , comme le veulent les économistes à outrance , ni toujours admise, comme le demandent certains socialistes; chaque cas doit être examiné à part, en tenant compte des besoins à satisfaire et des ressources de l'initiative privée. Seulement c'est une eiTeur de croire que le rôle de l'État s'amoindrisse à mesure que la civilisation progresse : il est aujourd'hui d'une autre nature que sous le régime patriarcal ou despotique, mais il s'étend sans cesse dès que s'ouvre une voie nouvelle à l'activité humaine et que s'épure l'appréciation de ce qui est licite et de ce qui ne l'est pas. Cette opinion avait été également exposée en France avec beaucoup de force par M. Dupont- White dans son livre l'Individu et l'État.
Les Katheder-Socialisten reprochent aussi aux économistes orthodoxes de s'être renfermés trop exclusivement dans les questions qui touchent à la production de la richesse et d'avoir négligé celles qui concernent la répartition et la consommation. Ils prétendent qu'ils ont considéré l'homme comme une force productive, sans se préoccuper assez de sa destinée et de ses obligations comme être moral et intelligent. D'après eux , grâce aux merveilles de la science appliquée à l'industrie, celle-ci fournirait déjà des produits suffisants si tout le travail était utilement employé et si tant d'efforts humains n'étaient pas gaspillés pour des satisfactions fausses ou même vicieuses ; le grand problème
de notre temps, c'est ce que l'on appelle la question sociale, c'est-à-dire une question de répartition.
Les classes laborieuses veulent améliorer leur sort et obtenir une part plus grande des biens créés par le concours du capital et du travail. Dans quelles limites et à quelles conditions cela est-il possible ? Voilà ce qu'il s'agit de savoir. En présence des maux qui troublent et qui menacent le corps social , trois systèmes se présentent : celui qui préconise le retour au passé et le rétablissement de l'ancien régime ; — le socialisme, qui vise à un changement radical de l'ordre social ; — enfin, l'économie orthodoxe, qui croit que tout se réglera par la liberté et par l'action des lois naturelles. D'après les Katheder-Socialisten, aucun de ces trois systèmes ne résout les difficultés qui agitent l'époque actuelle. Le retour au passé est impossible, une modification générale et brusque de la société ne l'est pas moins, et invoquer la liberté, c'est, en ce point, se payer de mots, car il s'agit d'une question de droit, de code civil et d'organisation sociale. La répartition se fait non pas seulement en vertu de contrats qui évidemment doivent être libres, mais principalement en vertu des lois civiles et des sentiments moraux , dont il faut apprécier l'influence et juger l'équité.
On a eu tort d'aborder les problèmes économiques isolément; ils se rattachent intimement à la psychologie, à la religion, à la morale, au droit, aux mœurs, à l'histoire. Il faut donc tenir compte de tous ces éléments et ne pas se contenter de la formule uniforme et superficielle du laissez-faire. L'antagonisme des classes, qui a été de tout temps au fond des révolutions politiques, reparaît aujourd'hui avec des caractères plus graves que jamais. Il semble mettre en péril l'avenir de la civilisation. Il ne faut pas nier le mal, il vaut mieux l'étudier sous toutes ses faces et s'efforcer d'y porter remède par des réformes successives
et rationnelles. C'est à la morale, au sentiment du juste et à la charité chrétienne qu'il faut ici demander des inspirations. L'économie politique doit être une science éthique.
Les socialistes de la chaire comprennent tout autrement que l'ancienne école, la nature et les limites du droit de propriété. Les économistes orthodoxes parlent de « la propriété », comme d'un droit absolu parfaitement défini et toujours identique. Les nouveaux économistes prétendent, au contraire, que ce droit a revêtu des formes très différentes en rapport avec les modes de production de chaque époque ; qu'il est ainsi appelé à subir de nouveaux changements; qu'il ne peut jamais être considéré comme absolu puisqu'il n'existe que dans l'intérêt général, et que, par conséquent on peut lui imposer telles limitations et telles formes qu'exige le progrès de la civilisation, qui est sa raison d'être.
En résumé, tandis que les anciens économistes, partant de certains principes abstraits, croyaient arriver par la méthode déductive à des conclusions parfaitement démontrées et partout applicables, les Katheder-Socialislen, s'appuyant sur la connaissance des faits passés et présents, en tirent, par la méthode inductive et historique, des solutions relatives qui doivent se modifier d'après l'état de société auquel on veut les appliquer.
Les uns, convaincus que l'ordre naturel qui préside aux phénomènes physiques doit aussi gouverner les sociétés humaines, prétendent que, toutes les entraves artificielles étant supprimées , du libre essor des vocations résultera l'harmonie des intérêts, et de l'affranchissement complet des individus l'organisation sociale la meilleure, le bienêtre le plus grand et la répartition des biens la plus équitable. Les seconds pensent, au contraire, que, sur le terrain économique comme parmi les animaux , dans la lutte
pour l'existence et dans le conflit des égoïsmes, le plus fort écrase ou exploite le plus faible, à moins que l'État, organe de la justice , n'intervienne pour faire attribuer à chacun ce qui lui revient légitimement. Ils ajoutent que l'État doit contribuer au progrès de la civilisation et accepter comme mission principale , l'amélioration de la condition morale , intellectuelle et matérielle des classes laborieuses. Enfin, au lieu de professer, avec les économistes orthodoxes, que la liberté illimitée suffit pour mettre un terme aux luttes sociales, ils prétendent qu'une série de réformes et d'améliorations , inspirées par des sentiments d'équité , est indispensable si l'on veut échapper aux dissensions civiles et au despotisme qu'elles amènent à leur suite. Ils admettent que le socialisme a rendu un service réel en appelant l'attention sur les maux et les iniquités de l'ordre social actuel, et en faisant pénétrerdansl'âme des hommes de bien le désir d'y porter remède.
C'est surtout en Allemagne que l'école nouvelle s'est développée. La raison en est que l'économie politique y a été rangée parmi les sciences (.< camérales », c'est-à-dire qui ont l'État pour ol)jet. On ne l'a donc jamais traitée comme une branche isolée, régie par des lois spéciales. Même les disciples orthodoxes de l'école anglaise , comme Rau , n'ont jamais méconnu les liens étroits qui l'unissent aux autres sciences sociales et notamment à la politique, et ils ont volontiers invoqué les faits et l'histoire. Dès que les idées de Smith et de ses disciples ont commencé à se répandre en Allemagne, elles y ont trouvé des critiques, tels que le professeur Lueder et le comte de Soden, qui considéraient comme important non l'accroissement seul de la richesse, mais le progrès général de la civilisation. Puis sont arrivés von Thûnen, Adam Mùller, Ch. Bernhardi, List, Lorenz Stein,Roscher, Knies, Hildebrand, Hermann, et aujourd'hui c'est une légion : Nasse, Schmoller, Brentano,
Schœnberg, Rœsler, Dûhring, Wagner, SchgefTle, Gohn, von Scheel, Samter, Engel.
Les principes de Téconomie orthodoxe avaient eu, en Allemagne, comme organe, en matière d'application, les congrès des économistes (Volkswilcfischaftliche Congresa), qui, se réunissant chaque année dans une ville différente, avaient exercé une grande influence d'abord sur l'opinion et ensuite, sur la législation.
C'est à cette influence qu'est due la suppression de la plupart des règlements restrictifs et, par suite, la liberté des professions, du domicile, du prêt à intérêt, de la subdivision des propriétés ainsi que des réformes douanières successives dans le sens du libre échange. Grâce aux connaissances scientitico-techniques largement répandues par les établissements d'instruction publique, grâce aussi à la production facile et abondante du charbon en Westphalie, fournissant un moteur à bon marché, la grande industrie prit un essor rapide qui amena, en peu de temps, l'Allemagne à concourir avec la France et même avec l'Angleterre. Mais comme conséquence inévitable, la question ouvrière vint à surgir.
Nous avons vu comment Marx et Lassalle en firent sortir le mouvement socialiste.
Une partie des économistes restèrent fidèles au principe des lois naturelles et de la non-intervention de la loi ou de l'État. D'autres, au contraire, furent frappés du contraste que présentaient, d'un côté, l'accroissement extraordinaire de la richesse et, de l'autre, le développement simultané du prolétariat. Ils arrivèrent à se persuader que les notions de la morale et du droit doivent présider à la répartition des biens. Ils cessèrent de croire que la libre concurrence, poussée à ses dernières limites et appliquée même au commerce international , suffise pour établir parmi les hommes un ordre rationnel et équitable.
Sans admettre les exagérations et les conclusions des socialistes et surtout leurs appels à la révolution, ils acceptaient le principe qui est le fondement de leurs revendications. En concédant que, dans « la lutte pour l'existence », le libre jeu des égoïsmes aux prises n'amène pas un partage de la richesse conforme à la justice et n'apporte pas à l'ouvrier une rémunération proportionnée à la part qu'il prend d.ans la production, ils étaient logiquement conduits à réclamer l'action de l'État et de la législation, non tout à fait comme le demandent les socialistes, pour modifier radicalement les lois civiles, et surtout la propriété et l'hérédité, mais pour protéger les faibles et pour lutter contre les conséquences fâcheuses du nouveau régime industriel. Les adversaires de l'école nouvelle n'ont donc pas eu tort de lui dire que sa doctrine n'était qu'un socialisme timide qui recule devant ses conséquences logiques (1). Aussi voit-on quelques-uns de ses adeptes se rapprocher de plus en plus de ce que l'on peut appeler le socialisme scientihque par opposition au socialisme utopique ou révolutionnaire, et ce ne sont pas les moins considérables. Parmi eux on peut citer Adolf Samter, Lange,
1 Au Congrès des socialistes de la chaire , en octobre 1875 , réuni à Eisenach, Tun des professeurs que j'y rencontrai me raconta que telle était aussi l'opinion de M. de Bismarck. Ce professeur faisait parlie d'une députation qui était allée exposer au Chancelier les besoins de leur Université. AI.de Bismarck les accueillit de la façon la plus aimable et les invita à dîner. Parmi les convives se trouvaient plusieurs Excellences. « Vous permettez , leur dit le Chancelier, quaujourd'hui la science passe avant tout le monde. Monsieur le professeur, veuillez offrir le bras à Mme de Bismarck. »
Pendant le repas, il interpella le professeur X... — Vous êtes probablement un kathedcr-socialist ? — Oui. Excellence. — Et pourquoi pas socialiste tout court ? Moi aussi, je suis socialiste; malheureusement, le temps me manque pour m'occuper de la question. Mais certainement, il y a beaucoup à faire pour les ouvriers. — Et le chancelier, me dit le professeur X..., exposa ses idées à ce sujet en quelques paroles vives, originales et allant au fond même du problème social.
Diihring, von Scheel, Wagner, Schceffle et Loria en Italie. Il est vrai qu'à l'autre extrémité, vers la droite, on trouve des savants dont l'autorité est même moins contestée, comme Roscher, Nasse Conrad et von Sybel. Il n'en est pas moins vrai que dans l'école nouvelle, on passe par des nuances insensibles, facilis descensus averni, des limites de l'orthodoxie à celles du socialisme radical.
On peut dire que le socialisme de la chaire a pris corps et s'est constitué à l'état de doctrine spéciale dans les réunions annuelles de l'association de la « politique sociale » (Sozialpolitik), dont la première eut lieu le 6 octobre 1872, Mais, il est à peine nécessaire de dire que des idées semblables avaient été émises auparavant en Allemagne, en France et en Angleterre. On peut citer notamment, Godwin, la Justice politi(jue {Inguirij concerning poUtical justice and its influence on morals and happiness, 1793); Sismondi, Nouveaux principes d'économie politique, 1827, et Études sur f économie politique, 1830; A. Buret, de la Misère des classes laborieuses en France et en Angleterre; Lorenz Stein, Der socialismus des heutigen Frankreichs, 1842(1); G. Schmoller, professeur à l'université de Halle, puis de Strasbourg, et maintenant de Berlin : Zur Geschîchte der deutschen Kleingeiverbe im xix'"' Jahrhun-
' Je crois pouvoir citer aussi un article que j'ai publié, en 1848, dans une revue belge, la Flandre libérale, et où j'arrivais aux conclusions de l'extrême gauche du socialisme de la chaire actuel. C'est un examen critique des lettres que Michel Chevalier venait de publier sur l'organisation du travail. M. Chevalier , pour résoudre la question sociale, préconisait l'épargne , la propriété et l'association. Je répondais : « L'épargne est chose excellente, mais pour la rendre possible à l'ouvrier, il faut une plus équitable répartition des produits ; la propriété, chose meilleure encore, mais il faut l'universaliser ; l'association, c'est parfait, mais elle doit se fonder sur le droit naturel d'appropriation reconnu à tous. Je m'étais inspiré du droit nature! de Ahrens, du livre de Fichte sur la Révolution française, et surtout des idées de notre éminent professeur à l'Université de Gand , François Uuet.
derte (Histoire des petits métiers en Alkmagne pendant le xix^ siècle où il a bien mis en relief ce que les phénomènes économiques ont de relatif, et un autre travail où en étudiant l'impôt sur Je revenu, il a parfaitement indiqué l'influence de la morale sur l'économie politique. G. Schônberg, professeur à l'université de Tubingue, dans des travaux très discutés sur le régime du travail dans l'industrie à notre époque et au moyen âge [Arheitsamler et Deutsche Zunftwesen im Mittelalter, 1868), avait admis la nécessité d'une intervention protectrice de la part de l'autorité, point de vue développé avec une grande force par Adolf Wagner, professeur à l'université de Berlin, dans son fameux discours sur la question sociale {Die Soziale Frage, 1872), dans un article, sur la propriété privée et dans sa Science financière [RaiCsche Lefirbiich der Finanzii-issenschaft, 1870); A. Rosier, professeur à Rostock, dans ses travaux critiques sur les principes fondamentaux d'Adam Smith ; Brentano, professeur de l'université de Breslau et maintenant de Strasbourg, dans son beau livre sur les corporations ouvrières de notre époque (Arbeiter gilden der Gegenwart, 1871); Held, professeur à Bonn, puis à Berlin, dans son article sur la lutte actuelle des principes en économie politique [Gegenwœrtige Principienstreit in der Nationalœkonomie)] Engel, l'éminent directeur du bureau de statistique à Berlin, dans un article écrit en 1867 sur le contrat de louage du travail, avait également admis la notion du juste comme devant présider au libre contrat. Je ne cite que les principaux écrits qui préparèrent l'éclosion de l'école nouvelle. Plus tard quand la polémique s'engagea à propos de ces doctrines, des publications sans nombre parurent de part et d'autre.
L'idée de réunir les partisans de la nouvelle école économique, en un congrès annuel, émane, dit-on, de Roscher. La session de 1872 à Eisenach eut un grand succès et un
retentissement considérable. Outre les prof^'sseurs déjà nommés, on y remarquait Nasse, de Bonn, Gneist, de Berlin, Knapp, de Leipzig-, Conrad, de Halle. Hildebrand, dlena, HoltzendorF, de Berlin, aujourdhiii de Munich, Knies, de Heidelberg, Neumann, de Bàle, maintenant de Tubingue, et, en outre, un grand nombre de députés, d'hommes d'État, de fonctionnaires supérieurs, de propriétaires et dhommes éminents. Schmoller, dans son discours d'ouverture, admit franchement (ju'il y a, de notre temps, une question sociale. « La division profonde des classes, au sein de la société actuelle, dit-il, la lutte ouverte entre maîtres et ouvriers, entre propriétaires et prolétaires, le danger encore éloigné, mais menaçant pour l'avenir d'une révolution sociale ont fait naître, depuis plusieurs années, des doutes sur la vérité et sur le triomphe déiinitif des doctrines économiques représentées parles Congrès des économistes, et l'on se demande de tous côtés si la pleine liberté du travail et la suppression complète des règlements vieillis du moyen âge, apportera cette situation parfaitement heureuse que nous avaient promise les enthousiastes des doctrines du laissez-faire. » Tout en se séparant de l'ancien optimisme des « gens de Manchester », du Mancheslertiium , Schmoller tient à marquer qu'il n'admet pas les conclusions des socialistes, « Quoique peu satifait, des conditions sociales actuelles, dit-il, et convaincu de la nécessité des réformes, nous ne prêchons ni le renversement de la science, ni le bouleversement de l'ordre social actuel et nous protestons contre toutes les expérimentations socialistes. Les grands progrès que constate l'iiistoire sont le résultat du travail des siècles. La législation éconorai([ue existante, les modes actuels de la production, les conditions psychologi([ucs dos diflérentes classes doivent être la base de notre activité réformatrice. Nous ne demandons ni la suppression de la liberté industrielle, ni la sup-
E. DB Latii.eïe. — .Soci"liiiiii\ -2' fd. 19
pression du salariat ; mais nous ne voulons pas, en l'honneur de principes abstraits, permettre que les abus les plus criants le deviennent chaque jour davantage et que la soidisant liberté du contrat aboutisse en réalité à l'exploitation du travailleur. Nous ne désirons pas que l'État avance de l'argent aux ouvriers pour expérimenter des systèmes destinés à une chute inévitable, mais nous réclamons qu'il s'occupe, tout autrement qu'il ne l'a fait jusqu'à présent, de leur instruction et de leur éducation et qu'il voie si le travail ne s'accomplit pas en des conditions qui doivent avoir pour effet inévitable d'abaisser le travailleur. » Durant la session de 1872, trois rapports donnèrent lieu à des débats approfondis: l'un de Brentano, sur la législation industrielle; le second de Schmoller, sur les grèves et les Trade-unions, et le troisième de Engel, sur la difficulté des logements ( Wohnungsnoth).
Dans la session de 1873, les socialistes de la chaire se constituèrent définitivement en Association de politique sociale {Vereiii fur Sozial polUik), qui, depuis lors s'est réunie presque chaque année, principalement à Eisenach. La façon dont les travaux y sont préparés peut servir d'exemple aux institutions scientifiques du même genre. Les questions à traiter sont désignées d'avance, et les rapporteurs choisis parmi ceux qui les ont spécialement étudiées. Chaque question donne lieu à un rapport et à un contre-rapport, qui forment des travaux complets sur la matière. L'association a pu publier ainsi vingt-deux écrits qui ont enrichi la littérature économique d'études d'une valeur permanente, sans compter les discussions orales et les polémiques auxquelles elles donnaient lieu après coup.
Les partisans des doctrines classiques ne ménagèrent pas les novateurs. Ils leur reprochèrent de méconnaître la vérité pure de la science qu'ils étaient appelés à professer et de ne se séparer du socialisilieradical que par des réserves
que leurs principes ne justifiaient point. L'économie politique, déduisant 'ses affirmations de quelques axiomes, et soutenant que j'ordre résulte spontanément de la libre action des lois naturelles, permettait d'acquérir, sans grands efforts, une science claire, très simple et qui résolvait toutes les difficultés par l'uniforme recette du laissez-faire. La nouvelle école n'admettant, au contraire, que des solutions relatives, justifiées par l'étude de l'histoire et de la statistique, exigeait, de vastes recherches. Il se comprend que les orthodoxes, troublés dans la possession paisible de ce qu'ils prétendaient être des vérités absolues, se soient montrés très irrités contre les hérétiques. La lutte dure encore ; mais on peut affirmer que le socialisme de la chaire domine à peu près partout aujourd'hui, sauf en France.
Les doctrines de l'école nouvelle viennent d'être exposées dans une œuvre magistrale , publiée sous la direction de M. Gustave Schônberg; elle a pour titre: Handhuch der polisti^chen OEconomie {Manuel d'économie politique). C'est une œuvre collective oîi les différentes matières sont traitées, chacune par l'économiste de renom qui s'en est plus spécialement occupé. Pour bien connaître les idées des diétérodoxes, il faut lire aussi un écrit de M. SchmoUer qui est une sorte de programme, publié en réponse aux attaques de M. le professeur-député Treicshke : Ueber einige Grundfragen des Rechts und der Wolkswirthschaft {Sur quelques questions fondamentales de droit et d'économie politique); l'esquisse du cours de M. Adolf Held, si prématurément et si tragiquement enlevé à la science, et enfin le grand ouvrage de M. Adolf Wagner: Lehrbuch der politischen Oekonomie, dont un seul volume de 77o pages, in-8, consacré à l'exposition des principes {Grundlegung) a paru. Les trois derniers chapitres traitent du côté juridique des problèmes économiques. Le titre qu'ils portent en indique bien l'importance: « De l'organisation écono-
mique », — « De l'État et de son influence économique », — « Le droit considéré en tant qu'il règle les rapports économiques ».
M. Wagner considère d'abord l'homme cherchant dans le travail la satisfaction de ses besoins. Mais l'homme vit en société, et la société ne peut subsister que (juand l'Etat y fait régner l'ordre et établit la base juridique des relations des hommes entre eux. Cette base juridique, c'est le droit civil d'où résulte l'organisation économique de la société. Les anciens économistes se sont vivement élevés contre toute organisation artificielle. Ils semblent oul)lier que le droit qui nous régit est le résultat d'une élaboration rationnelle du droit romain primitif, poursuivi pendant mille ans, par des générations successives de jurisconsultes. Le prétendu ordre naturel dont ils parlent sans cesse, loin d'être l'effet de la nature, est le résultat des lois humaines et par conséquent artificielles.
D'après M. Wagner, le développement économique d'un peuple dépend, d'une part, du progrès des procédés techniques des différentes industries, et, d'autre part, de l'état de la législation qui sert de base et de règle aux activités économiques des individus. Les grandes institutionsjuridi({ues dont il faut rechercher l'influence en économie politiciue sont, dit le savant professeur de Berlin, la liberté individuelle, la propriété et le droit contractuel, l'hérédité et l'autorité des droits acquis. Les principes d'après lesquels se règlent ces institutions ne sont pas immuables ; ils sont soumis à des transformations et à des développements historiques. Les changements dans les procédés techniques amènent pres({ue toujours un changement dans les institutions juridiques; ainsi le développement de l'industrie a fait naître tout un nouveau droit industriel. De même, les modifications du droit conduisent à des modilicatioris dans les procédés; de façon que M. Minghelti a pu dire avec
raison que toute grande période du progrès économique s'appuie sur un système juridique correspondant.
Dans une étude approfondie de la liberté et de la propriété, M. A. Wagner montre l'influence décisive exercée sur la production et plus encore sur la répartition de la richesse par les formes différentes que l'histoire a successivement données à ces deux droits. On voit ainsi apparaître les rapports intimes qui relient l'économie politique au droit, principalement dans les détails des organisations agraires des différentes époques et des différents pays. M. A. \S'agner fait ressortir ici une vérité essentielle, généralement méconnue : c'est que la propriété n'est pas un droit présentant toujours des caractères identiques et pour ainsi dire nécessaires. Elle a varié en tout temps, d'après le milieu social oîi elle était reconnue, d'après les procédés du travail et même d'après les objets auxquels elle s'appHque (1). Tant que les hommes vivent du produit de la cliasse ou de leurs troupeaux, et même tant que l'agriculture est essentiellement «extensive », le sol appartient en commun à la tribu entière. A mesure que le mode d'exploitation se perfectionne, devient plus « intensif », et par suite, exige l'emploi d'un plus grand capital, et qu'en même temps le bétail occupe moins de place dans l'économie rurale et la viande dans l'alimentation, la propriété privée s'étend successivement jusqu'à faire disparaître, même entièrement, les biens communaux des villages, champs et forêts, et ainsi à ne rien laisser pour l'usage collectif. Le bénétîce, lefief,Ia menseépiscopale, le domaine des couvents, le colonatja possession des
1 J'ai moi-même essayé de démontrer ce fait dans mon livre La Propriété et ses formes prhtiitices. — Un banquier de Konigsberg , qui trouve le temps d'écrire de bons livres. Adolpli Samter. expose les mêmes idées dans un ouvrage récemment publié sous le titre tle : Privuteigenthttm iind oesellschfif'tlirhes Eiyentlium {Propriété prirée et propriété soda'.').
mainmortables, la propriété, sous toutes ses formes, dans le régime féodal, a ifti caractère précaire, viager, ou tout au moins limité, qui la distingue radicalement de la propriété absolue, exclusive du droit quiritaire, adoptée par le droit moderne.
La propriété des objets de consommation est tout autrement entière que celle des instruments de production. A ceux-ci doit être appliquée dans toute sa force la réserve imposée, même par le droit romain, au droit d'user et d'abuser (Jus utendi et abutendi re sud, qiiatemis juris ratio patitur) : autant que le permet la raison même qui a donné naissance au droit, c'est-à-dire l'utilité générale. Tandis que pour les objets de consommation, les anciens règlements, par exemple, les lois somptuaires, les vêtements imposés, les prix de vente fixés par l'autorité, disparaissent, les restrictions mises au libre emploi des choses immobilières tendent à se multiplier et deviennent plus sévères. Ainsi on fait partout des lois de plus en plus strictes concernant les déboisements, l'emploi des machines, l'usage des eaux courantes, l'organisation du travail dans les fabriques. Dans les villes, le propriétaire ne peut bâtir qu'après que son plan a été approuvé par l'autorité ; il peut être forcé à démolir des bâtiments déclarés dangereux ou insalubres; il ne peut y établir une industrie de nature à incommoder ses voisins. La propriété des mines est soumise à des restrictions encore plus nombreuses. Enfin on vous exproprie malgré vous, non seulement pour un travail d'utilité publique, mais même, dans l'expropriation par zones, pour permettre à la commune ou à l'État de couvrir les frais d'une amélioration. Voilà quelques applications de la formule romaine: Quatenus juris ratio patitur.
Les économistes de l'école nouvelle, sont loin d'avoir en tout les mêmes opinions. Ils se séparent, au contraire, beaucoup plus les uns des autres que les économistes clas-
siques, précisément parce qu'ils rejettent le credo uniforme des lois naturelles et du laissez-faire universel. Ainsi, A. ^Yag•ner réclame des limitations de la propriété privée et une extension de la propriété collective que peu de ses collègues acceptent. Dans la session de Brème, où fut discutée la reprise des chemins de fer par l'État, A, Wagner et A. Held s'en déclarèrent les partisans, Nasse et Brentano les adversaires.
Schmoller est partisan d'une organisation des corporations ouvrières que beaucoup d'autres combattent. Cependant, deux points se retrouvent dans le programme de tous : premièrement, intervention plus grande de la loi ou de l'État dans le monde économique ; secondement, relèvement intellectuel et matériel des classes laborieuses. « Quand des hommes de science , dit très bien Held, s'occupent avec chaleur et d'une façon toute désintéressée du sort des ouvriers, ne faut-il pas leur en savoir gré, surtout en présence de l'indifférence ou même de l'hostilité de l'opinion publique? Il est trop naturel aux privilégiés de considérer les travailleurs comme nés pour les servir, et de cultiver dans leur âme les sentiments du Brahmine à l'égard du Pariah. Faute d'y réfléchir et parce qu'on ne prend pas la peine de se mettre à leur place , on se montre à leur égard dur et injuste. N'avons-nous pas fait chose utile en montrant que leur désir d'augmenter le salaire et de diminuer la journée de travail n'a rien d'immoral, ni de révolutionnaire? »
A l'ouverture de la dernière session (octobre 1882) un économiste dont l'érudition et la modération sont reconnues partout dans le monde scientifique, M. Nasse, résumait l'œuvre de la nouvelle école dans les termes suivants : « Dix ans se sont écoulés depuis (jue VA ssociation de la politique sociale s'est réunie la première ibis à Eisenach, afin de se livrer à l'étude de la question sociale.
Son but était de s'élever contre les tendances qui avaient prévalu jusque-là dans la presse et dans l'opinion publique, en matière économiciue. La création de notre association était une protestation contre cet individualisme étroit qui croit résoudre les questions les plus difficiles de la législation économique, en invoquant uniquement la liberté d'action la plus complète accordée à l'intérêt individuel et qui méconnaît la mission de cidture morale qui incombe à l'État dans le domaine de l'économie politique. Elle était dirigée tout spécialement contre cet optimisme qui se refuse à voir combien il est urgent de s'occuper de ce redoutable problème qu'on appelle la question sociale. C'était un appel et un avertissement qui sortait de la conscience juridique et morale de l'Allemagne presque tout entière, et qui a, je crois pouvoir l'affirmer, modifié complètement les tendances de l'opinion publique. Le changement a été si profond que plusieurs de ceux qui s'étaient levés pour combattre la théorie exclusive de l'action complètement bienfaisante de la concurrence, se sentent maintenant obligés d'atta({uer la conliance qui se répand de plus en plus, en la toute-puissance de la législation et de l'État. »
La nouvelle école est appelée à rendre de grands services. Ni l'économie classique, ni le socialisme ne peuvent servir de guide dans l'œuvre si difficile d'améliorer le sort des classes laborieuses et d'introduire peu à peu une répartition plus équitable des richesses. D'une part, l'économie orthodoxe persuadant aux classes dirigeantes et aisées que l'ordre social actuel est aussi parlait qu'il peut l'être et qu'en tout cas la liberté illimitée répond à tout, celles-ci se croient en droit de nier qu'il y ait une question sociale et elles repoussent comme chimérique toute aspiration vers un régime plus conforme à la justice. D'autre part, le socialisme scientifique de Saint-Simon, de Marx et da
Lassalle a montré clairement les maux de la société moderne et la faiblesse des apologies tentées pour en contester la réalité; mais quand, ne se bornant plus à la critique, ces socialistes émettent des vues de réforme et de reconstruction , ils échouent , parce qu'ils ne tiennent pas un compte suffisant des enseignements de l'histoire et des sentiments innés de riiumanité. Ne voyant <{ue du mal dans la société actuelle, ils sont aveuglément optimistes pour l'avenir. Ils ne comprennent pas assez que pour arriver à un ordre de choses meilleur, il faut améliorer les hommes qui seront appelés à l'établir et à le maintenir, et que, tout d'abord, il faut purifier et élever les idées régnantes concernant le devoir et le droit. Ceci est l'œuvre de longue durée réservée au socialisme de la chaire. Ill'entreprendra, armé de la connaissance exacte des faits que constate l'histoire et la statistique et animé du désir de contribuer à établir parmi les hommes ce règne de la justice et ce royaume de Dieu qu'entrevoyait Platon et qu'ont annoncé les prophètes d'Israël et Jésus.