‹ Le socialisme contemporain (volume 2)Chapitre 8 sur 61 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

administrée par ceux qui la constituaient. Dans les villes, la corporation était pour l'homme des métiers ce que la commune était pour l'homme des champs ; elle lui assurait le travail, le débouché, l'existence, La gestion des intérêts communs, les réunions, les fêtes reliaient, d'un lien intime, les travailleurs du même métier.

Pour eux aussi, le lendemain était garanti. Dans la cité comme aux champs, le producteur détenait l'instrument de production. C'est le travail qui possédait le capital. Cet ouvrier sans lien avec ses semblables, ni avec la terre, sans garantie et sans sécurité, vivant au jour le jour de ce que peut lui accorder le capital, le salarié n'existait pas. Aujourd'hui, il est la forme typique sous laquelle nous apparaît le principal facteur delà production, le travail.

En résumé, tandis qu'autrefois la condition de ceux dont les bras créent toute richesse était garantie par la coutume, elle dépend, aujourd'hui, des fluctuations du marché et des luttes de la concurrence, c'est-à-dire, en apparence, de la volonté des propriétaires et des capitalistes.

Nous vivons sous le régime de la pleine liberté du contract ; mais dans tout contrat, celui qui fournit la chose indispensable pour qu'on puisse vivre en travaillant, c'està-dire la terre et le capital, celui-là dictera les conditions du marché et il fera en sorte que la rente soit portée au maximum et le salaire au minimum. Maintenant que sont tombées ces barrières traditionnelles et coutumicros qui protégeaient les faibles et les déshérités, la loi darwinienne de (( la lutte pour la vie » règne sans entraves dans

LES PROGRÈS DU SOCIALISME xvii

le monde économique. C'est le plus fort qui l'emporte, et le plus fort, sur ce terrain, c'est le plus riche.

Si maintenant nous considérons les changements que les progrès de l'industrie ont fait subir aux conditions sociales, nous voyons que les mêmes influences économiques qui rendent les hommes plus égaux foiit naître, en même temps, l'antagonisme entre le maître et les ouvriers et qu'ainsi la cause qui amène le triomphe de la démocratie favorise aussi le progrès du socialisme.

Rappelez-vous comment se faisait le travail industriel au moyen âge. Prenons comme exemple l'industrie de la laine qui, en ^Vngleterre et en Flandre, exportait ses produits dans le monde entier et qui a créé depuissantes et populeuses communes. Certaines vignettes des manuscrits nous font pénétrer dans la demeure de l'artisan. Il est assis au métier et tisse le drap, tandis que, près de lui, ses enfants préparent la quenouille et que sa femme file au rouet. Le travail s'exécutait ainsi au foyer domestique. Le maître travaillait de ses mains, aidé de sa famille et de ({uelques apprentis. Il n'avait besoin que d'un petit capital. Linstruction, la condition, la manière de vivre et de penser du maître et de ses ouvriers étaient très semblables. Les privilèges des corporations pouvaient produire des mécontentements ; ils ne dégénéraient pas en un antagonisme de classes, parce que l'ouvrier et celui qui l'employait appartenaient à la même condition. Sans doute, vers la tin du moyen âge, le progrès de la richesse et de l'inégalité amena au scindes communes, en Flandre, et plus encore en Italie, la lutte des grands et des petits, des gras et des inaigres, mais ce n'était que des

xviii INTRODUCTION

rivalités de corps de métiers se disputant certains privilèçres politiques ; ce n'était pas l'autagomisme radical du capitaliste et du travailleur, la revendication de l'égalité des conditions.

Aujourd'hui, la production s'accomplit par la grande industrie qui présente des caractères complètement différents. Les ouvriers sont obligés de quitter leur foyer et de déserter leur famille. Ils doivent se grouper, en foule, dans de vastes ateliers, autour du moteur mécanique mettant en mouvement les innombrables et admirables engins qw décuplent et centuplent les forces humaines. L'ouvrier des fabriques, n'ayant plus à accomplir qu'un effort musculaire et automatique, est descendu au-dessous du compagnon et de l'apprenti d'autrefois, et, en même temps, le chef d'industrie s'est élevé infiniment au-dessus du maître-artisan. Que l'usine lui appartienne ou qu'il n'en soit que le directeur, celui-ci dispose de capitaux immenses, et comme un général, il commande à une armée de travailleurs ; il est riche', ou il est richement rétribué; il doit posséder de grandes connaissances techniques, avoir la volonté nécessaire pour se faire obéir par de nombreux employés, connaître les besoins des pays étrangers, l'étendue du marché et les vicissitudes du commerce , non seulement autour de lui, mais dans le monde entier, — car maintenant tous les pays sont solidaires, et une crise qui éclate, même au delà de l'Océan, dans l'un ou l'autre hémisphère, se répercute partout en ruines et en faillites. Par son instruction, par sa position, par sa manière de vivre, par les nécessités même del'exercice de l'autorité, le chef d'industrie

LES PROGRÉS DU SOCIALISME xix

appartient à un autre monde que ses ouvriers. Ses sentiments d'homme ou de chrétien peuvent l'amener à ne voir en eux que des frères; néanmoins, entre eux il n'y a rien de commun; ils sont étrangers l'un -à l'autre. C'est en vain qu'il voudrait augmenter leur salaire, améliorer leur condition; il ne le peut. La concurrence le pousse, malgré lui, à réduire, autant que possible, les frais de production.

Les rapports que le régime industriel actuel établit entre le capitaliste et le travailleur ont été exposés, avec une précision parfaite, par le fabricant de machines si connu, James Nasmyth, dans sa déposition à la commission anglaise d'enquête sur les trade-unions. Il montre qu'il est de l'intérêt de l'industrie qu'un grand nombre d'ouvriers cherchent de l'emploi, parce qu'ainsi le prix de la main-d'œuvre, et, par suite, le prix de revient, baissent. Il ajoute qu'il avait souvent augmenté ses bénéfices en remplaçant des hommes faits par des apprentis. Quand on lui demanda ce que devenaient, d'après lui, les ouvriers renvoyés et leurs familles, il répondit: ((Je l'ignore ; mais je m'en remets pour ceci à l'action des lois naturelles qui régissent la société. » En parlant ainsi, Nasmyth formulait la pure doctrine économique. Mais le christianisme aurait parlé un autre langage.

Ainsi , à mesure qu'elle perfectionne ses procédés et qu'elle pousse plus loin l'emploi des machines et la division du travail, la grande industrie améliore la condition des classes inférieures en leur livrant à meilleur marché les produits fabriqués ; mais, en même temps, elle augmente la distance qui sépare le capitaliste du travailleur. L'artisan, le petit entrepreneur, le petit industriel sont écrasés par les

Page 1