‹ Le socialisme contemporain (volume 3)Chapitre 10 sur 31 · XVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVIII INTRODUCTION

rivalités de corps de métiers se disputant certains privilèges politiques ; ce n'était pas l'antagomisme radical du capitaliste et du travailleur, la revendication de l'égalité des conditions.

Aujourd'hui, la production s'accomplit par la grande industrie qui présente des caractères complètement différents. Les ouvriers sont obligés de quitter leur foyer et de déserter leur famille. Ils doivent se grouper, en foule, dans de vastes ateliers, autour du moteur mécanique mettant en mouvement les innombrables et admirables engins qui décuplent et centuplent les forces humaines. L'ouvrier des fabriques, n'ayant plus à accomplir qu'un eifort musculaire et automatique, est descendu au-dessous du compagnon et de l'apprenti d'autrefois, et, en même temps, le chef d'industrie s'est élevé infiniment au-dessus du maître-artisan. Que l'usine lui appartienne ou qu'il n'en soit que le directeur, celui-ci dispose de capitaux immenses, et comme un général, il commande à une armée de travailleurs ; il est riche', ou il est richement rétribué; il doit posséder de grandes connaissances techniques, avoir la volonté nécessaire pour se faire obéir par de nombreux employés, connaître les besoins des pays étrangers, l'étendue du marché et les vicissitudes du commerce , non seulement autour de lui, mais dans le monde entier, — car maintenant tous les pays sont solidaires, et une crise qui éclate, même au delà de l'Océan, dans l'un ou l'autre hémisphère, se répercute partout en ruines et en faillites. Par son instruction, par sa position, par sa manière de vivre, par les nécessités même de l'exercice de l'autorité, le chef d'industrie

LES PROGRÈS DU SOCIALISME xix

appartient à un autre monde que ses ouvriers. Ses sentiments d'homme ou de chrétien peuvent l'amener à ne voir en eux que des frères; néanmoins, entre eux il n'y a rien de commun; ils sont étrangers l'un à l'autre. C'est en vain qu'il voudrait augmenter leur salaire, améliorer leur condition; il ne le peut. La concurrence le pousse, malgré lui, à réduire, autant que possible, les frais de production.

Les rapports que le régime industriel actuel établit entre le capitaliste et le travailleur ont été exposés, avec une précision parfaite, par le fabricant de machines si connu, James Nasmyth, dans sa déposition à la commission anglaise d'enquête sur les trade-unions. Il montre qu'il est de l'intérêt de l'industrie qu'un grand nombre d'ouvriers cherchent de l'emploi, parce qu'ainsi le prix de la main-d'œuvre, et, par suite, le prix de revient, baissent. Il ajoute qu'il avait souvent augmenté ses bénéfices en remplaçant des hommes faits par des apprentis. Quand on lui demanda ce que devenaient, d'après lui, les ouvriers renvoyés et leurs familles, il répondit: «Je l'ignore ; mais je m'en remets pour ceci à l'action des lois naturelles qui régissent la société. » En parlant ainsi, Nasmyth formulait la pure doctrine économique. Mais le christianisme aurait parlé un autre langage.

Ainsi , à mesure qu'elle perfectionne ses procédés et qu'elle pousse plus loin l'emploi des machines et la division du travail, la grande industrie améliore la condition des classes inférieures en leur livrant à meilleur marché les produits fabriqués; mais, en même temps, elle augmente la distance qui sépare le capitaliste du travailleur. L'artisan, le petit entrepreneur, le petit industriel sont écrasés par les

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