‹ Le socialisme contemporain (volume 3)Chapitre 14 sur 31 · XXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVIII INTRODUCTION

législateurs. Est-il possible de concevoir un doute sur le genre de législateurs qui sera nommé? — D'un côté, vous aurez un homme d'État piéchant la patience, le respect des droits acquis , l'observation de la foi publique ; — d'un autre côté, un démagogue déclamant contre la tyrannie des capitalistes et des usuriers, et demandant pourquoi les uns boivent du vin de Champagne et se promènent en voiture, tandis que tant d'honnêtes gens manquent du nécessaire. Lequel de ces candidats, pensez-vous, aura la préférence de l'ouvrier qui vient d'entendre ses enfants lui demander du pain ? J'en ai bien peur ; vous ferez alors de ces choses après lesquelles la prospérité ne peut plus renaître. Alors ou quelque César ou quelque Napoléon prendra d'une main puissante les rênes du gouvernement, — ou votre République sera aussi aflfreusemeiit pillée et ravagée au XX* siècle, que l'a été l'empire romain par les barbares du V* siècle, avec cette diflférence que les dévastateurs de l'empire romain, les Huns et les Vandales, venaient du dehors, tandis que les barbares seront les enfants de votre pays et l'œuvre de vos institutions.

Voilà ce que Macaulay écrivait il y a vingt ans. Rappelons-nous que les démocraties grecques ont passé par les mêmes épreuves et qu'elles y ont péri.

La liberté d'examen qui met tout en question et en doute, l'impatience ou le mépris de toute autorité, l'ébranlement des croyances religieuses sont venus aigrir le conflit social ou détruire tout ce qui pouvait le modérer. Plies sous une oppression séculaire, les travailleurs jadis se croyaient faits pour entretenir les grands des fruits de leur travail. i< Ils croyaient inévitable, comme la pluie et la grêle, la nécessité d'être opprimés par le plus fort, le plus riche, le plus habile, le plus accrédité » (Montigny, Mémoires de Mirabeau), « La croyance et l'obéissance étaient des héritages, dit Taine ; un homme était chrétien et sujet, parce qu'il était né chrétien et sujet. » La Révolution est venue leur dire: Levez-vous, vous êtes les égaux de vo3 maîtres. Aussitôt a surgi la question : Pourquoi cet inique partage : aux oisifs l'opulence et aux travailleurs le dénuement?

LES PROGRÉS DU SOCIALISME ^ xxix

Le christianisme qui avait apporté à notre Occident les idées d'égalité et de fraternité, enseignait en même temps la soumission et la patience, car il disait aux opprimés : Cette vie n'est qu'une épreuve ; obéissez aux puissants , supportez sans révolte toutes les privations, car elles vous seront comptées là-haut, où est votre vrai trésor. Sur cette terre, l'iniquité triomphe ; mais le Royaume des cieux est l'héritage des déshérités d'ici-bas. —Ainsi l'Évangile, qui en éveillant dans les âmes la soif de la justice, avait semé les germes des révolutions sociales , en conjurait d'autre part l'explosion, en ouvrant, pour les opprimés, la perspective des félicités d'outre- tombe. Aujourd'hui, à mesure que la foi s'en va, le peuple cessant de croire en ces compensations célestes, réclame dès maintenant sa part de bonheur. Ce n'est plus dans le paradis, c'est dans la société actuelle qu'il veut la réalisation des promesses évangéliques. S'il ne reçoit pas ce qu'il croit mériter, s'il est malheureux, il ne peut plus s'en consoler en pensant que ses souffrances acceptées avec résignation lui vaudront une centuple récompense. Lui démontrez-vous que cette justice qu'il rêve est une chimère et que le partage actuel des biens est déterminé par des lois naturelles, inéluctables? Alors, désespéré, il dira comme les millénaires : Périsse par le feu cette société où règne l'iniquité, afin que sur ses débris, surgisse un monde nouveau; et l'on verra se propager le nihilisme. Si ceux qui fomentent des révolutions violentes s'efforcent d'extirper tout sentiment religieux, c'est parce qu'ils- savent que le meilleur moyen de soulever le peuple est de lui enlever l'espoir de trouver en un

Page 1