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autre monde la justice qui lui est refusée en celui-ci.
Ce n'est pas que ceux qui travaillent soient ordinairement plus mal pourvus qu'autrefois. Mais, d'une part, le capital s'accumulant sans cesse sous forme d'actions, d'obligations, de rentes de villes ou d'États, le nombre des oisifs s'accroît rapidement, et, d'autre part, c'est précisément quand les hommes sortent de l'extrême accablement, qu'ils deviennent plus exigeants. Ainsi que l'explique admirablement Tocqueville, les peuples se soulèvent, non quand ils sont le plus foulés, mais quand, au contraire, le joug qui les écrasait devient plus léger. « A mesure, dit-il en parlant de la fin du xviii° siècle, que la prospérité se développe en France, les esprits paraissent plus mal assis et plus inquiets ; le mécontentement public s'aigrit ; la haine contre toutes les institutions anciennes va croissant. La nation marche visiblement vers une révolution. On dirait que les Français ont trouvé leur position d'autant plus insupportable qu'elle devenait meilleure. Une telle vue étonne. L'histoire est toute remplie de pareils spectacles. » (U Ancien régime, chap. XVL) N'est-ce pas exactement le tableau que nous avons sous les yeux ?
On avait cru trouver dans les enseignements de l'économie politique le moyen de combattre le socialisme. C'est, au contraire, à cette science que les socialistes contemporains ont emprunté leurs armes les plus redoutables. Au lieu de rejeter les conclusions des économistes, comme le faisaient leurs prédécesseurs, ils les acceptent pleinement et s'en servent pour montrer que les conséquences de l'état social actuel sont en opposition avec les principes du droit et de
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la justice. Les économistes ont prouvé que toute valeur et toute propriété dérivent du travail : il s'ensuit manifestement, disent les socialistes, que les biens doivent appartenir à ceux qui les créent par le travail et que toute la valeur, c'est-à-dire tout le produit doit être la rémunération de celui qui Ta fait naître. Ricardo, Mill, tous les représentants de la science orthodoxe montrent que, sous l'empire de la libre concurrence, dans un pays où la population et la richesse augmentent, la rente du propriétaire s'accroît sans cesse, tandis que le salaire de l'ouvrier est réduit au strict nécessaire. Les socialistes demandent si une semblable répartition, ré&ultant de ce que l'on prétend être les lois naturelles de la société, est conforme aux principes de la justice distributive. C'est donc l'économie politique qui a fourni au socialisme une base scientifique et qui lui a permis de sortir de la région des aspirations communistes et des rêves de l'utopie.
Ce qui contribue aussi beaucoup au progrès du socialisme, c'est qu'il envahit peu à peu les classes élevées et instruites. Beaucoup de romans, de pièces de vers, délivres, de discours etde journaux s'en font les organes, inconsciemment, et quoique leurs auteurs ne soient nullement socialistes. Parmi les favorisés de l'ordre actuel, on voit diminuer chaque jour le nombre de ceux qui croient que « les lois naturelles » règlent tout pour le mieux dans le meilleur des mondes. Presque tous, aujourd'hui, admettent « qu'il y a quelque chose à faire » en faveur des classes laborieuses. Ils deviennent rares ceux qui diraient avec Gambetta qu'il n'y a pas de question sociale. Écoutez en Angleterre,
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en Allemagne, en Italie les paroles prononcées dans l'intimité ou dans les occasions les plus solennelles par les souverains, par les ministres, par les principaux chefs de parti : ils sont les premiers à reconnaître qu'elle s'impose à l'étude du législateur. Le roi d'Italie et le prince de Bismarck proclamaient presque au même moment que la première mission de la royauté était l'amélioration du sort des classes laborieuses. C'est qu'en effet il est diflScile de ne pas trouver que ceux qui manient la bêche dans la campagne ou l'outil dans l'atelier obtiennent une rémunération insuffisante. Le privilégié, dans l'antiquité pouvait jouir de sa richesse sans remords et contempler l'inégalité sans trouble, car il se disait avec Aristote (Polit. I, 3.) : (( Il y a dans l'espèce humainedes individus aussi inférieurs aux autres que le corps l'est à l'âme et que la bête l'est à l'homme. Propres aux seuls travaux du corps, ils sont incapables de rien faire de mieux. Ces individus sont destinés par la nature à l'esclavage, puisqu'il n'y a rien pour eux de meilleur que d'obéir. » Au moyen âge, les enseignements du christianisme étant encore incompris, le seigneur voyait aussi dans ses serfs des bêtes de somme, que l'ordre divin prédestinait à travailler pour lui. Maintenant que le principe de l'égalité de nature et de droit de tous les hommes a pénétré jusqu'au fond de nos cerveaux et de nos cœurs, il faut se retrancher dans un égoïsme inhumain ou dans une ignorance complète, pour ne pas être remué par les revendications des classes laborieuses.
Ce qui constitue une différence complète entre la situation actuelle et toutes celles que l'histoire nous fait con-
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naître, c'est que la diffusion du socialisme est prodigieusement favorisée par la presse et par l'école. L'instruction offerte et même imposée à tous, les écoles partout ouvertes, et le livre, la brochure, le journal à bon marché répandent partout les idées de réforme radicale. Au moyen âge, les révoltes des paysans contre l'oppression, étaient des faits locaux et passagers. Il en est de même de celles du XVI® siècle. Quand on les avait écrasées, les aspirations égalitaires disparaissaient comme noyées dans le sang. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi. La répression si énergique des journées de juin de 18i8 et de la Commune de Paris de 1871 n'ont servi qu'à répandre au loin et à faire pénétrer plus avant dans l'âme des classes ouvrières les principes que l'on voulait étouffer. En tout pays les socialistes célèbrent, le 18 mars, l'anniversaire de la proclamation de la Commune. Si l'on veut extirper le socialisme il faut l'atteindre dans sa source et dans ses moyens de diffusion : proscrire le christianisme, brûler la Bible, enseigner avec les philosophes anciens, l'inégalité de nature justifiant l'esclavage ; surtout plus d'enseignement primaire ni de journaux. L'inégalité actuelle des conditions est-elle nécessaire et permanente, répandre l'Évangile, ouvrir une école, établir une imprimerie, étendre le suffrage : autant d'attentats à l'ordre social.
Les rivalités, les guerres et les énormes armées des États de notre continent, hâtent aussi la propagation du socialisme qu'elles ont pour mission de combattre et elles le font de deux façons : premièrement, elles maintiennent et augmentent l'inégalité, d'une part, en dévorant
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une àotable partie de la production qui pourrait améliorer le sort des ouvriers, et d'autre part, en créant un nombre croissant de rentiers qui vivent de Tiritérét des emprunts que nécessitent les guerres et les armements ; secondement, par le service obligatoire qui attire dans les villes, foyers plus ou moins actifs d'idées socialistes, tous les jeunes gens des campagnes, elles font pénétrer les idées subversives jusqu'au fond des hameaux où jadis se conservaient immuables les croyances et les sentiments du passé. Je ne pense pas que nulle part, jusqu'à présent, la majorité des soldats soient acquis au socialisme; il s'en faut; mais c'est là évidemment le suprême péril pour l'ordre actuel. Cet ordre repose , en définitive, sur l'appui des baïonnettes. Si ce dernier boulevard était emporté , de terribles bouleversements deviendraient inévitables.
Essayons maintenant de démêler ce que le socialisme contient d'erreur et de vérité.
Le fondement de toutes les revendications socialistes est l'affirmation que le régime social actuel a pour eflfet d'accroître l'inégalité, la condition des travailleurs empirant sans cesse et la richesse des classes capitalistes et propriétaires augmentant toujours. Ceci n'est vrai qu'à moitié. Sans doute, il est incontestable que le capital s'accumule constamment dans nos sociétés industrielles en raison même de leurs progrès, et que le nombre de ceux qui vivent de son revenu augmente aussi, quoique le taux de l'intérêt et des profits tend à baisser; comme les procédés perfectionnés de la production moderne s'accomplissent de plus en plus au moyen de machines et de capitaux fixes de
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toute espèce, et que les détenteurs de ces capitaux en tirent un revenu, il s'ensuit que la totalité des intérêts et des profits perçus par la classe supérieure s'accroît rapidement. Pour s'en convaincre, il suffit de considérer dans tous les pays le prodigieux épanouissement de bien-être et de luxe dont jouit la classe aisée. Mais il n'est pas exact que la condition des ouvriers empire. Ils ont profité, en certaine mesure, du bon marché des produits manufacturés, résultat de l'emploi des machines. Sauf dans les grands centres, ils sont mieux logés. Ils sont partout mieux vêtus. Ils ont plus d'objets mobiliers de toute espèce. Leur nourriture est plus variée. Toutefois celle-ci est devenue, presque partout, trop exclusivement végétale, parce que le nombre des animaux domestiques n'ayant pas augmenté aussi vite que la population, la viande est devenue trop chère. Ce n'est plus de nos populations que l'on peut dire ce que César rapportait des Germains : Major pars victus eorum in lacté, caseo, carne consistit. (De Bel. Gai. VI, 22.) Ce qu'il y a malheureusement de fondé dans les griefs formulés par les socialistes, c'est que la condition des travailleurs ne s'est pas améliorée en proportion de l'accroissement de la production , et que dans ce développement inouï de la richesse qui a eu lieu en ce siècle, la part qu'ils ont obtenue est trop minime. A l'appui de cette affirmation, je ne citerai que deux témoignages qu'on ne récusera pas et qui sont empruntés aux pays où le capital s'est accumulé le plus rapidement. M. Gladstone disait, dès le 14 février 1843 , à la Chambre des communes : « C'est un des côtés les plus tristes de l'état social