CHAPITRE I
Dans un discours vigoureux, mais étrange, M. de Bismarck disait un jour, au Parlement de l'empire, que l'Allemagne avait deux ennemis à combattre: l'ultramontanisme et le socialisme, ou, comme il s'exprime parfois en son langage familier, l'Internationale noire et 1 Internationale rouge. En Allemagne, en effet, où l'on peut dire que naguère encore le socialisme militant n'existait pas, il s'est répandu, en peu d'années, avec une rapidité incroyable, fondant partout des centres de propagande, publiant de nombreux journaux populaires , embrigadant ses adhérents en des sociétés innombrables qui ont leurs statuts, leurs assemblées régulières et leurs meetings publics , conquérant enfin de haute lutte
plusieurs sièges au Parlement de l'empire et disposant, dans beaucoup de collèges électoraux, d'un appoint que les autres partis se disputent. Pour arrêter ces progrès inquiétants, un nouvel article du Code pénal avait été présenté
E. DB Latblbyb. » Socialisme, 2« édit. 1
au Rekhstag. H semblait emprunté à des dispositions semblables des 1(À françaises et portait : « Celui qui excite public[uement les différentes classes de la population les unes contre les autres de manière à troubler Tordre public, ou qui, de la même façon, attaque l'institution du mariage, de la famille ou de la propriété,, par des discours ou des écrits publios,*sèrapubi*dê{ar$feiiede Temprisonnement. » Malgrérintervention^rspnnelledeJiL de Bismarck et malgré les instaÀce's}f[u;.ifiîn}stsé dé Fînténeur, personne ne se leva pour voter en faveur de l'article proprosé. La sténographie note même que ce résultat fit rire l'assemblée. Depuis lors les deux attentats à la vie de l'empereur, répétés coup sur coup parHœdel et Nobiling, ont forcé la main au parlement impérial et une loi d'exception d'une sévérité draconienne a été mise en vigueur contre le socialisme. Dans le cours du débat, le comte Eulenbourg, ministre de l'intérieur et délégué de la Prusse au Conseil fédéral afin de défendre le projet de loi, a exposé d'une façon très claire les idées actuelles du parti socialiste en Allemagne. Comme il n'a pas été contredit par les membres de la diète qui représentent cette nuance, on peut admettre qu'il n'a rien avancé qui ne fût de tout point exact.
Avant 1875, il existait en Allemagne deux puissantes associations socialistes. La première s'appelait « l'Association générale des ouvriers allemands {Allgemeine deiitsche Arbeiterverein) ». Fondée en 1863 par Lassalle, elle eut plus tard pour président le député Schweizer, puis le député Hasenclever. Son principal centre d'action était l'Allemagne du Nord. La seconde était (d'Association démocratique des ouvriers {Democratische Arbeiterverein) »; elle était dirigée par deux autres députés du Reiehstag très connus , MM. Bebel et Liebknecht. Ses adhérents se trouvaient principalement en Saxe et dans l'Allemagne du Sud, La premier ^ tenait compte des Uens de la nationalité et réclamait l'in^
tervention de l'État pour arriver graduellement à une transformation de la société ; la seconde, au contmire, n'attendait le triomphe de sa cause que d'un mouvement révolutionnaire.
Ces deux associations ont longtemps vécu en hostilité déclarée, moins par la différence du but qu'elles poursuivaient, que par suite de rivalités personnelles. Cependant, en 1877, au mois de mai, dans un congrès teni*à Gotha, elles se sont fusionnées sous le nom de « parti socialiste des ouvriers allemands (Socialistische ArbeiterparM Deutschlands) ». Le député Hasenclever fut nommé président. Mais l'union ne dura pas longtemps ou ne fut pas entière, car dès le mois d'août « l'Association générale des ouvriers allemands » tint une réunion séparée à Hambourg.
Ce congrès de Gotha avait adopté un programme qui résume assez nettement les aspirations du socialisme allemand. En voici les principaux articles :
« Le travail est la source de toute richesse et de toute civilisation. Comme le travail général productif n'est rendu possible que par la société, le produit total du travail appartient à la société, c'est-à-dire à tous ses membres, au même droit, et à chacun suivant ses besoins raisonnables, tous étant tenus de travailler.
» Dans la société actuelle, les instruments du travail sont le monopole de la classe capitaliste; la dépendance qui en résulte pour la classe ouvrière est la source de k misère et de la servitude sous toutes ses formes.
» L'émancipation du travail exige que les instruments du travail deviennent la propriété collective de la société, avec réglementation, par la société, de tous les travaux, emploi pour l'utilité commune et juste répartition des produits du travail.
» L'émancipation du travail doit être l'œuvre delà classe
ouvrière, vis-à-vis de laquelle les autres classes ne sont que des masses réactionnaires. ;)
« Partant de ces principes, le parti ouvrier socialiste allemand se propose pour but d'arriver, par tous les moyens légaux, à fonder l'État libre et la société socialiste, à anéantir la loi d'airain du salaire, en supprimant le salariat, à mettre fin à l'exploitation sous toutes ses formes et à abolir toutes les inégalités politiques et sociales.
» Le parti socialiste allemand agit d'abord dans le cadre de la nationalité, mais il reconnaît le caractère international du mouvement ouvrier, et il est résolu à remplir to is les devoirs que cette solidarité impose aux ouvriers pour réaliser la fraternité de tous les hommes. »
Ce programme est à peu près le même que celui formulé en France, en 1848, sous l'empire des idées de M. Louis Blanc, par le groupe socialiste qui tenta d'appliquer ces idées dans les ateliers du Luxembourg. On y retrouve même la fameuse formule : à chacun suivant ses besoins, quoique l'expérience faite en France, au sein des associations les mieux préparées pour la faire réussir, ait démontré à toute évidence, qu'elle semait la méfiance et la discorde là où l'on voulait établir le règne de l'harmonie et de la fraternité.
Je ne discuterai pas, en ce moment, ce programme ; je me contente d'exposer les faits. Le parti socialiste allemand ne se borne pas à formuler des principes généraux. Comme il a pris pied sur le ten'ain de la politique actuelle et qu'il envoie ses représentants au Parlement, il tient à faire connaître les moyens d'arriver à la réalisation des réformes qu'il poursuit. Voici celles qu'il réclame : « Le parti ouvrier socialiste d'Allemagne demande, pour préparer la solution de la question sociale, la création d'associations socialistes de production avec l'aide de l'État, sous le contrôle démocratique du peuple des travailleurs. Les asso
ciations de production pour Tindustrie et Tagriculture doivent être créées sur une échelle assez vaste pour que l'organisation socialiste du travail général puisse en sortir. Comme base de l'État, il demande le droit de suffrage universel et direct pour tous les citoyens âgés de vingt ans et dans toutes les élections de l'État et de la commune; la législation directe, y compris la décision de la paix et de la guerre ; le service militaire et les milices citoyennes au lieu de l'armée permanente ; abolition de toutes les lois qui restreignent le droit d'association, de réunion, la libre expression de l'opinion et la libre recherche ; la justice gratuite et rendue par le peuple ; l'instruction obligatoire, l'éducation générale par l'État et la même pour tous; la religion déclarée objet d'intérêt privé. »
Ce programma de politiiiue pratique n'a rien de très subversif, car tout ce qu'il réclame se trouve appliqué en Allemagne même ou dans un pays voisin, en Suisse, sauf les secours accordés aux sociétés de production, expérience qui a été faite en 1848 en France, sans aucun succès. Quant au but final (( l'organisation socialiste du travail général », ces termes sont extrêmement vagues. Que signifie au juste ce mot (( socialiste » qui revient si souvent, et quelle est cette organisation nouvelle que l'on a en vue? C'est ce que nous essaierons de déterminer en examinant les écrits dont ces idées sont sorties. Chose remarquable, comme l'a constaté le député Bamberger, les idées socialistes n'ont trouvé nulle partplus d'accueil qu'en Allemagne. Cela tient, d'après lui, au caractère spéculatif de la nation, qui se laisse séduire aisément par les perspectives idéales de l'utopie. Non-seulement elles entraînent presque tous les ouvriers, mais la bourgeoisie elle-même n'y résiste pas, et souvent on l'entend dire : Mais, en effet, tout ira peut-être mieux ainsi; pourquoi n'essaierait- on pas? Le socialisme a pénétré dans les classes supérieures ; il siège dans les aca-
demies; il monte dans les chaires des universités, et ce sont des savants qui ont donné les mots d'ordre que répètent maintenant les associations ouvrières; ce sont des conservateurs qui ont attaqué le « mammonisme » et qu ont parlé le plus haut des abus du « capitalisme». Ailleurs, rien de pareil ne se voit. Examinons les livres qui ont préparé ce remarquable mouvement.