VIII INTRODUCTION
Quand ces idées, empruntées à l'idéal chrétien et à la vie monastique, descendaient dans le peuple au moment où ses souffrances devenaient plus intolérables, elles provoquaient des soulèvements et des massacres : les Pastoureaux et les Jacques en France, Watt Tyler en Angleterre, ou Jean de Leyde en Allemagne (V. l'histoire du socialisme, de Soc/aKsf^M, malheureusement non terminée, de M. Quack, et celle de M. B. Malon).
Voyons maintenant, comment le socialisme, sortant de la région mystique des rêves communistes et des aspirations égalitaires, est devenu un parti politique. Il en est des idées comme des microbes. Pour qu'elles se développent il faut qu'elles trouvent un milieu favorable. Ce milieu fevorablea été produit par diverses causes. Les principales sont les croyances et les aspirations du christianisme , les principes politiques inscrits dans nos constitutions et dans nos lois et la transformation des modes de production. De toutes ces influences propices au développement du socialisme, la plus puissante est celle de la religion, parce que celle-ci a mis en nous certains sentiments qui font partie désormais de notre nature même. Les revendications socialistes y trouvent à la fois une source , pour ainsi dire instinctive, et une justification rationnelle.
Nul ne contestera que le christianisme ne prêche le relèvement des pauvres et des déshérités. Il s'élève contre la richesse en termes aussi véhéments que les socialistes les plus radicaux. Faut-il rappeler tant de paroles gravées dans la mémoire de tous? Même alors que l'Église cathoUque a déjà fait alliance avec la royauté absolue.
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écoutez comment elle parle par la bouche de Bossuet, dans le Sermon sur les dispositions relativement aux nécessités de la vie : t Les murmures des pauvres sont justes. Pourquoi cette inégalité des conditions? Tous formés d'une même boue, nul moyen de justifier ceci, sinon en disant que Dieu a recommandé les pauvres aux riches et leur a assigné leur vie sur leur superflu, ut fiât equalitas, comme dit saint Paul. [Corinthiens, VIII, p. 14.) »
Bossuet ne fait que reproduire ce qu'on lit à chaque page dans les pères de TÉglise. « Le riche est un larron » (Saint Basile). — « Le riche est un brigand. Il faut qu'il se fasse une espèce d'égalité, en se donnant l'un à l'autre le superflu. Il vaudrait mieux que tous les biens fussent en commun » (Saint JeanChrysostôme). — «L'opulence est toujours le produit d'un vol; s'il n'a été commis par le propriétaire actuel, il l'a été par ses ancêtres » (Saint Jérôme). — « La nature a établi la communauté; l'usurpation la propriété privée ))(Saint Ambroise). — «En bonne justice tout devrait appartenir à tous. C'est l'iniquité qui a fait la propriété privée » (Saint Clément).
•^ Le christianisme a donc gi'avé profondément dans nos cœurs et dans nos esprits les sentiments et les idées qui donnent naissance au socialisme. Il est impossible de lire attentivement les prophéties de l'ancien testament et l'Évangile, et de jeter en même temps un regard sur les conditions économiques actuelles, sans être porté à condamner celle-ci, au nom de l'idéal évangélique. Dans tout chrétien qui comprend les enseignements de son maître et qui les prend au sérieux, il y a un fonds de socialisme et
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tout socialiste, quelque puisse être sa haine contre toute religion, porte en lui un christianisme inconscient. Les darwinistes et les économistes qui prétendent que les sociétés humaines sont régies par des lois naturelles auxquelles il faut laisser libre cours, sont les vrais et seuls adversaires logiques à la fois et du socialisme et du christianisme. D'après Darwin, parmi les êtres vivants le progrès s'accomplit, parce que les espèces les mieux adaptées aux circonstances l'emportent dans la lutte pour l'existence. Les plus forts, les plus braves, les mieux armés éliminent peu à peu des plus faibles et ainsi se développent des races de plus en plus parfaites. Cet optimisme naturaliste est au fond de toute l'économie politique orthodoxe. Dans les sociétés humaines, dit-elle, le but est le plus grand bien général, mais on y arrive en laissant agir les lois naturelles, et non en poursuivant des plans de réforme qu'inventent les hommes. Laissez faire, laissez passer. Au sein de la libre concurrence les plus habiles triompheront. Et c'est ce qu'il faut désirer. Rien de plus absurde que de vouloir, par une charité mal entendue, sauver ceux que la nature condamne à disparaître; c'est faire obstacle à la loi du progrès. Place aux forts, car la force est le droit. — Le christianisme et le socialisme tiennent un tout autre langage. Es déclarent la guerre aux forts, c'est-à-dire aux riches, et ils prétendent relever les pauvres et les déshérités. Ils soumettent les prétendues lois naturelles à la loi de justice. Pleine liberté, soit ; mais sous l'empire du droit. Gomme le dit le Sermon sur la montagne : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassassiés. » On ne peut comprendre
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par quel étrange aveuglement les socialistes adoptent les théories darwiniennes qui condamnent leurs revendications égalitaires et repoussent le christianisme d'où elles sont issues et qui les légitime. En tout cas, ce que Ton peut affirmer, c'est que la religion qui nous a tous formés , adeptes comme adversaires, a formulé dans les termes les plus nets, les principes du socialisme, et que c'est précisément dans les pays chrétiens que les doctrines socialistes ont pris le plus grand essor.
Voici maintenant comment le socialisme rehgieux est devenu le socialisme politique de notre temps. Quand la Déclaration des droits aux États-Unis et la révolution française ont proclamé la souveraineté du peuple et inscrit l'égalité des hommes parmi les articles de la constitution, ils oût fait descendre le principe de la fraternité humaine des hauteurs de l'idéal et des rêves de l'utopie, pour en faire désormais le mot d'ordre du parti radical dans tous les pays où se répandent les idées qui avalient triomphé en Amérique et à Paris. L'égalité des droits politiques mène inévitablement à réclamer l'égalité des conditions, c'est-à-dire le bien-être réparti en proportion du travail effectué. Le suffrage univ^^el veut comme complément le bien-être universel. Il est contradictoire que le peuple soit à la fois misérable et souverain. Ainsi que le disent avec tant d'insistance Aristote et Montesquieu, des institutions démocratiques supposent une grande égaKté des conditions, car, sinon, l'électeur pauvre fera usage de son vote pour fabe passer des lois qui augmentent sa pact des biens aux dépens des privilégiés.