LES PRÉCURSEURS. - FICHTE ET HARLO
Le socialisme, en tant que parti politique , est d'origine très récente en Allemagne. Il ne date guère que de 1863, époque où Lassalle provoqua et organisa l'agitation ouvrière. Le profond mouvement socialiste qui remua les classes ouvrières en France, pendant les dernières années du règne de Louis-Philippe, et surtout après 1848, n'avait trouvé que peu d'écho au delà du Rhin. Les pays allemands, sauf Bade, n'étaient pas du tout préparés à le comprendre. Les institutions de l'ancien régime avaient en partie disparu, mais soii esprit et son influence y dominaient encore. Les artisans étaient soutenus et contenus par les corporations de métiers. La grande industrie débutait. Les ouvriers des campagnes étaient aussi soumis aux seigneurs que les serfs dont ils étaient issus. Le prolétaire moderne était presque inconnu. Les classes inférieures n'avaient point l'idée qu'elles pussent un jour acquérir le droit de suffrage et jouer un rôle politique. Ne s'imaginant pas que leur sort pût être différent de ce qu'il était, elles s'y résignaient, comme au moyen âge.
L'ouvrier français était rempli des souvenirs de la Révolution française. Ses pères avaient été les maîtres de l'État; pourquoi ne le serait-il pas à son tour ? Il était le peuple souverain ; ce souverain, le seul vrai, devait-il vivre dans
la misère ? L'ouvrier allemand avait la vie bien plus dure; mais n'était-ce pas là son lot nécessaire? Il ne pouvait se souvenir ni de l'égalité des conditions basée sur la propriété collective de la Germanie primitive, ni du soulèvement des paysans au xvi« siècle, si vite noyé dans le sang. Il se ressentait encore du joug de plomb qui s'était appesanti sur l'Allemagne à la suite de la guerre de trente ans et naissait à peine à la vie moderne : nul esprit de révolte, nulle aspiration vers un ordre meilleur ne Tagitait. Ce mot de Lassalle était vrai : tandis que l'ouvrier anglais et l'ouvrier français ne rêvaient que réformes, il fallait d'abord démontrer à l'ouvrier allemand qu'il était malheureux. Aussi les premiers écrits socialistes qui parurent eurent-ils peu de retentissement.
C'est de France que vinrent les idées de transformation et de révolution sociales. Karl Marx, le plus instruit des socialistes allemands, le reconnaît lui-même. « L'émancipation de l'Allemagne sera celle de l'humanité tout entière, écrivaitil dans une revue dont quelques numéros parurent à Paris en 1844; mais quand tout sera prêt en Allemagne, l'insurrection n'éclatera qu'au chant de réveil du coq gaulois*. »
Pour retrouver les premières manifestations du socialisme moderne en Allemagne, il faut remonter jusqu'au plus éminent des disciples de Kant, à Fichte, qui s'était inspiré des idées de la Révolution française, ainsi qu'il le dit lui-même. Dans ses Matériaux pour justifier la Révolution française, il écrit : « La propriété ne peut avoir d'autre origine que le travail. Quiconque ne travaille pas n'a pas le droit d'obtenir de la société des moyens d'existence. » En 1796, il proclame « le droit à la propriété ». Il
> Voyez la revue Deutscb-FraDzôsiscbe Jahrb'ûcher, publiée par Arnold Ruge et Karl Marx, avec le concours de Hess, Engels, Herwegh et Bruno Bauer.
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dit, dans ses Principes de droit naturel : « Celuii qui n'a pas de quoi vivre ne doit ni connaître, ni respecter la propriété des autres, attendu que les principes du contrat social ont été violés à son détriment. Chacun doit avoir une propriété à lui ; la société doit à tous les moyens de travail et tous doivent travailler pour vivre. » Dans son livre de F État conforme au droit (Rechtstaat) , il entrevoit une organisation collective qui réaliserait ce qu'il entend par le droit : « Le travail et la répartition seront organisés collectivement ; chacun, pour une part déterminée de travail, reçoit une part déterminée de capital qui constitue sa propriété, conformément au droit. La propriété est ainsi universalisée. Personne ne peut avoir du superflu, quand tous n'ont pas le nécessaire, et le droit de propriété sur les objets de luxe n'a aucun fondement, tant que chaque citoyen n'a pas sa part nécessaire de propriété. Les agriculteurs et les ouvriers s'associeront pour produire le plus avec le moins d'eiforts possible. » Les idées essentielles du socialisme contemporain, et pour la notion du droit et pour sa réalisation, sont renfermées en germe dans ces quelques lignes qui sont manifestement inspirées par Rousseau et par les philosophes du xvui*' siècle.
Après Fichte, il faut citer le tailleur Weitling, qui s'était pénétré des idées de Fourrier et de Gabet. II travailla pendant plusieurs années à les répandre en Suisse et dans l'Allemagne du Sud. En 1835, il publie un premier écrit intitulé: L'Humanité, ce qu'elle est et ce qu'elle devrait être (Die Menschheit, wie sie ist und sein solle). ïn 1841, il fait paraître à Vevey un journal allemand, où il pousse les ouvriers à établir la république démocratique. Enfin, dans un livre publié à Zurich (1842), sous le titre de : Garanties et harmonies de la liberté (Garantien und Harmonien der Freiheit), il prêche le communisme à la façon de Babœuf et de Rousseau. « L'égalité absolue, y
E. DB Laveieye. — Sociafisme, 2-» éilit^] i .
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lit-on, ne peut être établie que par la destruction de l'organisation actuelle de TËtat. Elle n'admet qu'une administration et pas de gouvernement. Quand on a établi la propriété, on a pu l'admettre ; elle n'enlevait à personne le droit et le moyen de devenir propriétaire, car il n'y avait pas d'argent, mais des terres en abondance. Depuis l'instant où l'homme libre ne put plus occuper une part du sol, la propriété a cessé d'être un droit. Elle est devenue une injustice criante, la source du dénûment et de la misère des masses. Je vous le dis, ouvrez vos prisons et dites à ceux que vous y avez enfermés : Vous ne saviez pas plus que nous ce que c'est que la propriété ; réunissons nos efforts pour abattre ces murs, ces haies, ces barrières, afin que disparaisse la cause de notre inimitié et que nous puissions vivre en frères. » C'est, au fond, le discours de Rousseau sur l'origine de l'inégalité.
Les écrits de Weitling attirèrent peu l'attention. Ils contribuèrent peut-être à répandre dans le midi de l'Allemagne le ferment révolutionnaire qui éclata dans l'insurrection badoîse de 1848, mais il ne se constitua point alors de parti socialiste allemande
Après que les mouvements révolutionnaires de 1848 eurent abouti, dans toute l'Europe, à une période de réaction, l'évolution des idées socialistes, complètement arrêtée en France, au moins dans les publications, commença à prendre un caractère scientifique en Allemagne. Le profess.eur Winkelblech, sous le nom de Mario, fit paraître,
* Parmi les écrits socialistes allemands d'avant i848, on peut citer encore Destruction et Reconstruction , ou le Présent et l'Avenir (Abbracb und Neubau oder Jetzteit und Zubunft, von Michael, Stuttgard 1846) ; — La situation des classes laborieuses en Angleterre (Die Lage der arbeintenden Classen in England, von Friedrich Engels, Leipzig 1845). — Ce dernier ouvrage contient des faits intéressants empruntés aux enquêtes anglaises C'est, en partie, la sourcç des idées de Karl Marx,
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par livraisons détachées, un ouvrage important, que sa mort survenue en 1859 Tempécha de compléter. Cet ouvrage a pour titre : Recherches sur l'organisation du travail^ ou Système d'économie politique universelle [Unierm-' chungen uber die Organisation der Arbeit oder System der Weltœkonomie). Dans la préface, il raconte en une page saisissante conunent il est arrivé à s^occuper de questions sociales.
11 visitait le nord de l'Europe, en 1843, pour y étudier le progrès de l'industrie. Au moment de s'éloigner de la fabrique de Modum en Norwège, il s'arrête pour contempler une dernière fois la vallée alpestre où elle s'élève. Tandis qu'il regarde ce ravissant paysage, un ouvrier allemand s'approche de lui et le prie de se chaîner. d'un message pour le pays natal. La conversation, s'engage. L'ouvrier raconte son histoire et fait voir combien son salaire est minime et quelles privations il doit s'imposer pour en vivre. Cela fait réfléchir Mario. D'où vient, se demande-t-il, que cette charmante vallée, qui semble un coin du paradis, cache tant de misère ? La faute en est-elle à l'homme ou à la nature ? « Jusqu'à présent j'admirais la puissance des machines et les merveilles de l'industrie, sans m'enquérir du sort de ceux qu'elle emploie. Je calculais la quantité des produits ; je ne cherchais pas à savoir combien en étaient privés. » En ce moment, il prend la résolution d'approfondir ce problème qui ne lui laisse plus de repos.
U étudie d'abord quelle est la condition des différentes classes dans les pays civilisés, et partout il trouve la misère, la gêne, l'inquiétude, la souffrance chez les maîtres non moins que chez les ouvriers, dans les grandes villes, siège dé l'opulence et du luxe, comme dans la chaumière du campagnard ; dans les plaines fertiles de la Belgique et de la Lombardie tout autant que dans les régions élevées de la Suède ou de la Bohême. Cherchant ensuite les causes
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de cette affligeante situation, il croit découvrir que celle-ci i résulte, non de la nature et de ses lois nécessaires, i mais des institutions et des lois humaines. Il en conclut i que le seul moyen de porter remède aux maux dont souf- i frent les sociétés, est de réformer et d'améliorer leur orgaui- 2 sation. Ses recherches l'avaient convaincu que les perfec- | tionnements de l'industrie, quelque grands qu'ils fussent, 1 ne pouvaient aboutir à rendre l'aisance générale. Les progrès ultérieurs de la civilisation dépendaient donc de i ceux de l'économie politique. Aussi considérait-il cette j science comme la plus importante de toutes à notre époque. Rien n'est plus vrai, la question économique est au fond ^ de tous nos débats. Ce sont les revendications des classes inférieures qui alarment les conservateurs et mettent ainsi la liberté en péril. Platon disait que, dans chaque cité, il y avait deux nations ennemies en présence, les riches et les pauvres. Dans les démocraties modernes, une situation semblable apparaît. Les révoltés de la Commune détestaient bien plus (( les Yersaillais )) que les Prussiens, et en 1870 les socialistes allemands faisaient des vœux pour le triomphe de la république française et contre leur pays.
D'où vient que, dans nos sociétés si opulentes, il y ait encore tantde misère? Comment se fait-il que l'Angleterre, qui tisse assez d'étoffes pour recouvrir le pourtour de la planète, compte tant de nécessiteux à peine vêtus? La science dompte toutes les résistances de la nature, la puissance des machines est illimitée ; pourquoi tant de familles manquent-elles du nécessaire? Est-ce parce que le travail ne produit pas assez ou parce que les produits sont mal distribués? Faut-il en chercher la cause dans les vices des individus ou dans les imperfections de l'ordre social? C'est à élucider ce problème que Mario a consacré quinze ans de sa vie et les trois gros volumes de son ou>Tage inachevé» On ne peut dire qu'il y ait complùtemeut réussi,