‹ Le socialisme contemporain (volume 2)Chapitre 10 sur 74 · Dev Sozialdc.mokrat, 22 mars · texte numérisé non relu

Dev Sozialdc.mokrat, 22 mars

torité dogmatique auprès de ceux qui répudient toute autre autorité.

La presse abuse étrangement du terme d'anarchiste; elle l'applique indistinctement à tous les mouvements violents et à tous les attentats qui ont un caractère social. Elle semble ignorer que l'anarcbisme socialiste est un système qui a son dogme défini et ses adeptes bien distincts et déterminés.

Proudhon avait déjà enseigné une certaine anarchie, et il avait employé cette expression. Son anarchie n'était cependant pas la même que celle des anarchistes actuels. Elle consistait simplement dans l'absence ou la suppression du gouvernement, et elle exaltait la liberté absolue de l'individu. L'ordre résulterait, d'après Proudhon, pour ainsi dire de lui-même, du libre mouvement des individus, débarrassés des entraves que leur impose le système social existant. Une telle anarchie n'admettait pas la propriété collective et ne pouvait pas l'admettre.

Vanarchisme actuel veut une anarchie socialiste. Il supprime, comme Proudhon, l'État ou le gouvernement; il n'admet pas, en conséquence, la propriété collective de l'État. Il diffère de Vanarchie de Proudhon en ce qu'il n'exalte pas l'individu comme elle, et en ce qu'il admet une propriété collective autre que celle de l'État, une propriété collective entre les mains de groupes qui se forment librement.

Il est facile de voir ce qui distingue le socialisme anarchiste du socialisme collectiviste. Pour celui-ci, l'État ou la société socialisée est l'unique propriétaire.

qui absorbe à peu près tout. Pour celui-»'là, au contraire, l'État est le mal qui doit être supprimé.

La question de tactique ne sépare pas moins le socialisme anarchiste du socialisme collectiviste que la question de principe. Le socialisme collectiviste veut substituer l'État socialiste, l'État seul propriétaire, ou la société socialisée à l'État actuel; pour y arriver, il prétend employer les moyens que l'État actuel lui fournit, entre autres le suffrage universel. L'anarchisme, au contraire, repousse l'État actuel et tout ce qu'il offre : il condamne la société entière, il veut la combattre par tous les moyens, et il fait appel à la violence. Ses principaux alliés sont le pétrole et la dynamite; il dédaigne l'action politique et le suffrage universel, dont ses adeptes ne se servent exceptionnellement que comme d'une arme de circonstance.

L'anarchisme tient du nihilisme russe. C'est un Russe, Bakounine, qui l'a suscité dans son organisation présente, et qui lui a tracé sa méthode dans son Catéchisme révolutionnaire. Voici un extrait du premier chapitre de ce catéchisme, qui traite des devoirs du révolutionnaire envers lui-même.

« L Le Révolutionnaire est revêtu d'un caractère sacré. Il n'a rien qui lui soit personnel, ni un intérêt, ni un sentiment, ni une propriété, ni même un nom. Tout en lui est absorbé par un objet unique, par une pensée unique, par une passion unique : la Révolution.

« IL II a rompu absolument, au plus profond de son être, avec tout l'ordre civil actuel, avec tout le monde civilisé, avec les lois, les usages, la morale. Il en est

l'adversaire impitoyable ; il ne vit que pour les détruire.

« III. Le Révolutionnaire est plein de mépris pour le doctrinarisme et pour toute la science présente : il ne connaît bien qu'une seule science : la destruction. Il étudie la mécanique , la physique , la chimie , et peutêtre la médecine ; mais ce n'est que dans le but de détruire. Il se livre pour le même motif à l'étude de la science vivante, c'est-à-dire à l'étude des hommes, de leur caractère, de leurs conditions sociales actuelles. Son désir sera toujours d'arriver le plus promptement et le plus sûrement possible à la destruction de ces ignobles conditions sociales.

« IV. Le Révolutionnaire méprise l'opinion publique.

11 a le même mépris et la même haine pour la morale actuelle dans toutes ses manifestations. Pour lui , tout ce qui favorise le triomphe de la Révolution est légitime, ettout ce qui l'entrave estimmoral et criminel ^. . »

Des événements récents n'ont que trop prouvé qu'il y a des hommes capables de mettre à exécution l'épouvantable enseignement du catéchisme anarchiste de Bakounine. Nous ne savons comment M. de Laveleye a pu rapprocher de cette rage infernale de destruction le dogme chrétien de la fin du monde et la première strophe du Dies irœ ^ :

Dies irae, dies illa Soket ssecluin in favilla.

1. Traduit de l'allemand. Le Catéchisme révolutionnaire était écrit en chiffres; l'accusateur public en donna lecture le 8 juillet 1871, à l'occasion du procès Netchaïef.

Il a été mieux inspiré en demandant un terme de comparaison à V Enfer de Dante. « Lorsque Dante descend les cercles de l'enfer, arrivé au plus profond de la « cité sans espérance », il s'y trouve face à face avec l'effroyable souverain des anges révoltés :

L'imperador del doloroso regno.

Ainsi, quand on pénètre jusqu'aux dernières couches du socialisme révolutionnaire, on y rencontre Bakounine. On ne peut aller au delà, car il est l'apôtre de la destruction universelle, de l'anarchisme absolu, ou, comme il a lui-même nommé sa doctrine, de «l'amorphisme ».

Bakounine n'est pas le seul écrivain anarchiste qui ait poussé la haine de la société jusqu'au délire. Nous verrons ce qu'ont écrit d'autres énergumènes et quels actes ont suivi leurs cris de haine.

On s'est demandé s'il y avait un lien de parenté entre le socialisme collectiviste et le socialisme anarchiste. C'est en affirmant cette parenté que les commissaires du gouvernement de l'empire d'Allemagne ont produit, pour justifier les rigueurs de la loi contre les socialistes , les excès de langage de la presse anarchiste. Il est hors de doute qu'il n'y a pas d'alliance positive entre les collectivistes et les anarchistes; ils se sont combattus depuis Marx et Bakounine jusqu'à Bebel et Most, et aujourd'hui la lutte est plus vive que jamais.

Mais, s'il n'y a pas d'alliance positive entre les deux camps, la parenté ne saurait être niée. Elle ressort

de ce fait que partout nous voyons l'anarchisme apparaître à côté du collectivisme : en Allemagne , en Autriche, en Belgique, en Espagne, en France, en Italie, en Suisse, en Amérique. La plupart des chefs de l'anarchisme ont combattu d'abord dans les rangs du collectivisme : Bakounine était d'abord l'allié de Marx dans l'Internationale, Most siégeait à côté de Bebel au parlement allemand.

Le collectivisme et l'anarchisme font l'un et l'autre la guerre à la société; ce ne sont, sur ce point, que les méthodes et les armes qui diffèrent. Le collectivisme veut conquérir, à l'aide du prolétariat, une majorité contre l'organisation sociale actuelle. L'anarchisme trouve que cette méthode est trop lente; il appelle à son secours, dans sa lutte contre la société, le pétrole et la dynamite; il étudie, selon les préceptes du catéchisme de Bakounine , les moyens de destruction. Nous avons dit un jour au parlement allemand que le choix entre le collectivisme et l'anarchisme dépendait du tempérament. Les natures ardentes ou violentes, nourries dans la haine de la société, sont plus facilement anarchistes; c'est pour ce motif que l'anarchisme a conquis très rapidement du terrain dans les pays méridionaux.

Qui était Bakounine? Sa vie est pleine de mystère comme son système.

Il fut accusé de ne pas obéir seulement à ses inspirations nihilistes, mais d'être encore un agent secret du panslavisme.

Michel Bakounine naquit en 1814. Une disgrâce ou

un insuccès au sortir de l'École d'artillerie de Saint- Pétersbourg fit de lui un mécontent. La vie des cercles de Moscou, la lecture de Hegel et de Proudhon, achevèrent ce que le mécontentement avait commencé. Nous voyons en Bakounine, partout où il parut, le révolutionnaire forcené et le panslaviste impénitent.

Il vint à Breslau , en Silésie , vers l'année 1848, et se fit recevoir membre du parti démocratique de cette ville. Dans le cours de la même année, il prit part au Congrès slave de Prague et publia, au nom de ce congrès, un manifeste panslaviste. Il ne tarda pas à être dénoncé comme agent russe par la Nouvelle Gazette Rhénane, rédigée par Karl Marx. Les démocrates de Breslau ayant pris fait et cause pour leur collègue, l'un d'eux demanda des explications à la Nouvelle Gazette Rhénane; il obtint la réponse suivante , qui n'est pas sans intérêt pour des lecteurs français : « Si vous voulez vous convaincre de la vérité de nos assertions, si vous nous demandez des preuves écrites, adressezvous à M""^ George Sand ; c'est elle qui nous a communiqué nos preuves. »

Les menées révolutionnaires de Bakounine le firent arrêter à Chemnitz; il fut condamné à mort en Saxe et en Autriche, mais la Russie le réclama. L'empereur Nicolas lui-môme parut s'intéresser d'une manière spéciale à son sort. Il fut envoyé en Sibérie en 1856, non comme forçat, mais comme simple exilé. Le gouverneur de la Sibérie, le comte Murawieff, un cousin de Bakounine, témoigna tous les égards à l'exilé, lui permit de déployer une grande activité et le chargea môme

d'une mission officielle qui devait le conduire jusqu'à l'extrême frontière. Arrivé à Nikolajefsk, Bakounine ne put perdre l'occasion qui lui était offerte : il s'embarqua pour le Japon, passa de là en Amérique, et parut enfin à Londres en 1861, pour aider Alexandre Herzen dans sa mission panslaviste et révolutionnaire. Dans un manifeste publié par l'organe de Herzen, le Kolokoly il déclara qu'il était décidé à consacrer sa vie entière à la lutte pour la liberté des Russes, des Polonais et de tous les Slaves. L'homme qui, en 1868, devait parler au nom de l'Internationale, prêchait, en 1862, la guerre des races!

Cette contradiction dans la vie de Bakounine , d'après Rodolphe Meyer\ à qui nous empruntons les détails qui précèdent, n'était qu'apparente. Le furieux agitateur de la Ligue de la paix et de l'Internationale resta toujours panslaviste.

M. Rodolphe Meyer voit les idées du panslaviste jusque dans le socialisme anarchiste de Bakounine. Le collectivisme agraire, que Bakounine prêchait déjà à Berne, en 1868, au Congrès de la Ligue de la paix, n'est au fond que le communisme agraire de la commune rurale russe.

Quoique Bakounine entrât dans l'Internationale ^ et qu'il prit part à ses congrès , l'union entre l'auteur du Catéchisme révolutionnaire et Karl Marx ne pouvait être sincère. Sans cesse les dissidences se firent jour

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