‹ Le socialisme contemporain (volume 2)Chapitre 13 sur 74 · II. — Doctrine du collectivisme marxiste · texte numérisé non relu

II. — Doctrine du collectivisme marxiste

Qu'enseigne le collectivisme sur la propriété , la religion, la famille, l'État?

Nous nous efforcerons de saisir avec autant de précision que possible la doctrine du socialisme collectiviste; il est difficile de le faire, grâce aux évolutions I diverses du collectivisme.

Le collectivisme n'a qu'un dogme bien défini , celui de la propriété collective du capital.

a. Propriété.

Marx appelle capitalles instruments de travail ou les moyens de production, c'est-à-dire le sol, les carrières et les mines, les usines, les outils, les machines, le commerce. L'État ou la société doit avoir exclusivement la propriété collective de ce capital. «C^ En d'autres termes, le système de Marx veut l'appropriation par l'État et la mise en œuvre par lui de tous les moyens de production.

Le collectivisme marxiste ne rejette pas entièrement la propriété des moyens de jouissance.

Comment Karl Marx est-il arrivé à ses conclusions? Comment a-t-il créé^ selon le langage de ses partisans, le socialisme scientifique?

DOCTRINE DU SOCIALISiME COLLECTIVISTE. 19

Il a analysé avec une incontestable supériorité d'intelligence et une grande érudition la production capitaliste; mais il est parti d'un principe économique faux, comme Spinosa était parti d'une fausse définition de la substance. Sa puissante dialectique n'a pu le conduire qu'à une erreur gigantesque.

Son livre Le Capital, aux formes hégéliennes, n'est que faiblement compris par les profanes. Il introduit une langue nouvelle pour un système nouveau. Il admet, comme base de son système, que le travail seul est la source de la valeur d'un objet. Il distingue deux sortes de valeurs dans un objet : la valeur d'usage et la valeur d'échange. Dans son système, c'est surtout de la valeur d'échange qu'il s'agit. Marx croit avoir trouvé la mesure absolue de cette valeur dans la quantité de travail humain nécessaire pour mettre un objet dans l'état où il se trouve au moment de l'échange. Selon lui, deux objets qui contiennent la même quantité de travail devraient avoir la même valeur d'échange.

Marx mesure la quantité de travail par la durée du travail. Un ouvrier produisant plus vite qu'un autre, il ne peut être question ici de la durée effective du travail de tel ou tel ouvrier en particulier. Marx envisage la collectivité des travailleurs, et il parle de la durée moyenne du travail nécessaire à la production des marchandises.

Si la valeur d'échange d'un objet se mesure par la quantité de travail qu'il a fallu pour le produire, il est facile de comprendre à quelles revendications la théorie de Marx autorise le travail, qu'il appelle la

substance qui crée la valeur (die werthbildende Substanz).

Yient maintenant la fameuse théorie de la. plus-value (Mehrwerth), qui complète le système de Marx et que ses admirateurs ont appelée la révélation du mystère du profit (das Geheimniss der Plusmacherei).

Dans la production capitaliste , comment arrive-t-il que le travail , qui crée la valeur, ait les mains vides et que les capitalistes entassent trésor sur trésor?

Dans la production capitaliste , le salarié , l'homme du travail, ne possède pas les instruments de production; c'est le capitaliste qui les possède. ] Le salarié s'adresse au capitaliste, et celui-ci achète, /non pas le travail même que contient l'objet confectionné, mais la puissance de travail du salarié. Il emploie cette puissance de travail , et il s'approprie la vaj leur créée par elle.

Or, selon Marx , dans la valeur ainsi créée il y a plus que la valeur d'échange de la puissance de travail. D'après la loi qui règle actuellement les rapports économiques, la valeur d'échange de la puissance de travail équivaut aux frais d'entretien du salarié , soit à quatre francs. Six heures de travail suffiraient pour produire ces quatre francs. Cependant , au lieu de travailler seulement six heures, le salarié est employé pendant douze heures. A côté de la valeur produite par les premières six heures de travail , il y aura une seconde valeur produite par les autres six heures de travail. Cette seconde valeur est une plus-value ou un profit que le capitaliste s'attribue.

Marx ne s'arrête pas à mi-chemin. Il continue ses déductions. La plus-value devient capital à son tour; elle sert à créer d'autres valeurs et d'autres plus-values. Le capital se trouve ainsi indéfiniment augmenté.

Le patriarche du collectivisme ajoute que, d'autre part, la concurrence illimitée de la production capitaliste tend à développer sans cesse la grande industrie au détriment de la petite. Les richesses s'accumulent ainsi toujours davantage entre les mains d'un nombre d'hommes relativement petit, tandis que le chiffre des salariés grandit dans des proportions démesurées.

En d'autres termes, celui qui ne possède pas, le^ travailleur, est réduit à échanger ou à vendre son travail ] comme une marchandise. Le capitaliste achète ce tra- \ vail pour l'exploiter; il no paie pas l'équivalent exact du travail. Loin de là, il ne donne en compensation du travail qu'il achète que ce qui est strictement néces- j saire à l'entretien du travailleur. Six heures de travail par jour suffiraient pour compenser les frais de l'entretien ; mais le capitaliste demande au travailleur dix ou même douze heures de travail. Il prélève donc à son profit quatre ou môme six heures de travail sur la journée de l'ouvrier. La valeur du travail ainsi prélevé ou le bénéfice vient s'ajouter au capital; il sert à son tour à acheter du travail , pour produire de nouveau une augmentation proportionnelle du capital. Le capital augmenté sans cesse dans une progression régulière finit par tout absorber. Tous les progrès qui devraie réduire les heures de travail nécessaires à l'entreti/èn de la vie ne profitent, en réalité, qu'au capital./Le

(^ travailleur, l'homme qui produit la valeur et la richesse, 1 est forcé de se contenter d'une compensation insuffî- 1 santé et précaire, d'un salaire humiliant que le capital lend à déprimer plutôt qu'à augmenter.

Telle est la théorie de Marx et du socialisme marxiste.

Marx, conséquemment à son principe que le travail seul produit la valeur, ne voit dans les opérations du capital que la plus injuste exploitation. Le capital, qui comme tel n'a droit à rien, finit par avoir tout. Le socialiste allemand partage la société en deux camps : celui des exploiteurs et celui des exploités. Comme il a étudié principalement l'industrie anglaise, il accumule dans son livre les chiffres et les statistiques que cette étude lui a foqrnis; il groupe habilement comme autant de témoins à charge contre le capital des faits nombreux , vrais ou faux , qu'il a recueillis ^ . Sous la plume indignée de Marx, ces témoins produisent contre le capital la plus grave accusation qui ait jamais été formulée.

La production par le capital n'est, d'après Marx, qu'une phase , une catégorie historique du développement social de l'humanité. Le système de la production par le capital doit faire place, dans un avenir plus

1. Frédéric Engels avait publié en 1845 la brochure : Die Lage der arbeitenden Klassen in England. 11 y révélait les souffrances de la population ouvrière en Angleterre, et il annonçait à courte échéance la révolution sociale. Il vient de publier une seconde édition de la brochure; il y avoue que le sort de l'ouvrier anglais a été considérablement amélioré , — sans révolution violente.

OU moins prochain, à un systènie plus équitable, qui ne connaîtra plus ni capitalistes ni salariés, qui mettra fin à l'anarchie de la concurrence illimitée, et qui permettra à tous les hommes de produire dans les mêmes conditions : ce sera le sj^stème de la propriété collective et de l'exploitation collective par TÉtat ou par la société socialisée. Le produit de cette exploitation ne sera plus la proie du petit nombre. Déduction faite des frais d'entretien de la propriété collective , le produit sera partagé par TÉtat ou par la société.

Marx n'a pas seulement poursuivi la propriété privée sous la forme de capital ; il a encore fait appel à l'histoire, et il a jeté, à son point de vue, un coup d'œil historique sur l'origine de la propriété privée. Il a répété, après beaucoup d'autres socialistes et communistes, que la propriété privée repose en dernière analyse sur la violence, qu'elle dérive du droit de conquête, de la confiscation des terres du paysan, de l'inique exploitation des colonies, des privilèges injustes accordés par divers droits protecteurs, de l'enlèvement et du partage des biens de l'Église. Bref, il a énuméré les abus réels ou fictifs concernant la propriété privée et, de tous ces abus , il a conclu contre la propriété privée elle-même.

/ L'analyse succincte de la doctrine économique de

, Marx que nous venons de présenter fait comprendre,

jau premier coup d'œil, combien le faux y est mêlé au

/ vrai, et jusqu'à quel point les conclusions dépassent les

prémisses.

' D'abord la production capitaliste n'est pas la seule

forme de production-.-EUe est encore aujourd'hui loin d'embrasser tout le terrain économique. Les abus de la production capitaliste ne peuvent donc autoriser la révolution économique et sociale universelle que réclame le socialisme collectiviste. Le système du collectivisme repose sur un premier sophisme, qui conclut de la partie au tout.

Nous sommes loin de contester l'existence de grands abus dans la production capitaliste. Si les collectivistes exagèrent souvent les reproches qu'ils adressent à la production capitaliste, des abus nombreux, des abus qui ont eu des conséquences fatales , n'ont-ils pas dû être réprimés par la loi? Mais ici encore, nous sommes obligés de dire que les conclusions du collectivisme vont trop loin. Les abus d'un système ne permettent pas de conclure contre le système lui-même, si ces abus ne sont pas absolument inhérents au système. Le collectivisme repose donc sur un deuxième sophisme. ''^Puis, l'analyse de la production capitaliste est-elle y fondée en tout point? Comment Marx sait-il que l'ou- / vrier produit en six heures l'équivalent de son entre- Ntien? Gomment prouve-t-il que le travail qui dépasse I ces six heures est généralement une plus-value au pro- / fit du capital? Pourquoi a-t-il généralisé les résultats de ses calculs établis sur des données restreintes? Pourquoi n'est-il pas allé aussi loin que certain de ses disciples qui affirme aujourd'hui qu'un travail de trois heures suffit pour produire l'équivalent de l'entretien de l'ouvrier? Comment, enfin, explique-t-il que certains établissements, avec onze ou douze heures de travail,

se ruinent au lieu d'arriver à celte plus-value qui ne s'arrête jamais?

Aux yeux de l'auteur du socialisme collectiviste, comme aux yeux des socialistes en général, le capital est improductif. « S'il en était ainsi, écrit M. Naquet, on se demande pourquoi l'homme se serait ingénié à constituer des capitaux. Il est bien plus simple de se reposer et de jouir au lieu de s'escrimer à bâtir des maisons, à construire des hangars, à confectionner des machines, à extraire de la houille du sein de la terre et à la transporter là où la réclame l'industrie.

« Puisque l'homme exécute ce travail , c'est donc que ce travail est utile; c'est que les hangars, les fourneaux, les machines, le combustible qui doit les faire fonctionner, l'achat en grand des matières premières , permettent à l'homme d'obtenir une beaucoup plus grande quantité de valeurs d'usage que s'il n'avait pu opérer qu'avec ses dix doigts ^ »

A la base du système de Marx se trouve sa théorie de la valeur. L'ancien programme du socialisme allemand , le programme de Gotha , proclamait à sa première ligne que le travail est la source de toute ri-^ chesse. Marx lui-même reconnut que celte assertion est fausse et il tint à séparer sa théorie de celle de Gotha. D'après Marx, le travail serait la source unique de la valeur d'échange.

Cette théorie n'est pas moins fausse que celle du programme de Gotha.

11 suffit d'une promenade au marché pour y rencon-

trer de nombreux objets dont la valeur d'échange est déterminée par autre chose que par le travail contenu dans ces objets.

Pour tel la valeur d'échange de l'objet qu'il achète est très grande , parce qu'il a un besoin urgent de cet objet.

Pour tel autre la valeur d'échange de l'objet qu'il veut se procurer est plus considérable, parce que la forme de l'objet a pour lui un charme particulier.

L'eau minérale qui, pour couler du sol, n'a presque pas demandé de travail, a une valeur d'échange qui n'est pas en raison de ce travail.

Le diamant , fourni presque gratuitement par la nature, a une grande valeur d'échange.

Un négociant amène de l'Afidque ou de l'Amérique des cargaisons de bois divers. Quelle sera la valeur de ces bois? Sera-t-elle calculée uniquement d'après le travail ou le temps qu'il a fallu pour couper, rassembler et transporter ces bois? Tout le monde sait qu'il n'en sera pas ainsi. Ces bois auront des valeurs diverses, selon leur rareté, leurs qualités, leur utilité relative ^

Nous écrivons à la campagne. Devant nous s'étalent les beaux coteaux de l'Alsace , dorés par un splendide soleil de septembre; bientôt ils réjouiront le vigneron par un vin d'une qualité supérieure. La production de ce vin n'a pas coûté plus de travail que la production des vins des années précédentes; cependant la valeur d'échange de ce vin , dans peu de temps , sera beaucoup

Page 1