‹ Le socialisme contemporain (volume 2)Chapitre 15 sur 74 · Die Frau, p · texte numérisé non relu

Die Frau, p

chrétienne, pour l'éducation libre des enfants. La négation de tout droit d'héritage se rapportant aux moyens de travail atteint la perpétuité de la famille.

M. Schaefflé, qui a analysé le collectivisme avec une grande sagacité , croit que sa théorie économique ne rendrait pas impossible l'existence d'une famille. Mais à quoi seraient réduites les conditions de cette existence? Que seraient les droits aujourd'hui sacrés du foyer domestique? Que deviendrait l'indépendance de la vie de la famille? Que resterait-il de la libre détermination des besoins et des dépenses? L'État ou la société socialisée, qui a en main tous les instruments de production, jugera telle consommation inutile, et elle sera supprimée. L'État ou la société socialisée sera exclusivement juge du mode de production et assignera à chacun le genre de travail jugé nécessaire. L'État se croira plus apte que la famille à former l'enfant au genre de travail auquel celui-ci serait destiné. En conséquence , l'éducation de l'enfant sera enlevée aux parents.

Les collectivistes ont si bien compris cette dernière conséquence de leur système que, loin de se prononcer contre l'éducation commune des enfants, ils se demandent à quel âge l'enfant pourrait et devrait être enlevé à sa mère.

Si l'État socialiste ou la société socialisée pouvait laisser subsister l'ombre d'une famille, nous ne concevrions dans cette famille qu'une seule liberté, un seul droit possible : ce serait le droit de faire usage librement des objets de consommation que l'État, seul

producteur, livrerait à la famille, à peu près comme le lion enfermé dans sa loge consomme librement les chairs qu'on lui a jetées. Malgré la haute autorité que nous reconnaissons volontiers à M. Schaefflé, nous ne craignons pas de dire que les socialistes qui ont nié la famille et le foyer domestique en même temps que la propriété sont les plus conséquents.

Ce que le collectivisme matérialiste a le moins compris, c'est le rôle de la mère dans la famille chrétienne. La mère chrétienne, qui est le cœur de la famille , l'âme du foyer domestique , les collectivistes la considèrent comme une esclave ; ils appellent le foyer domestique sa prison; ils veulent émanciper la. femme, la délivrer de l'esclavage du foyer (uon der Knechtschaft des Hauses). Bebel, dans son livre sur la femme, présente une odieuse caricature de la mère chrétienne ; il enlève l'enfant à la mère émancipée , à la mère dans la société socialisée, le plus tôt possible. La mère ne le soignera même plus ni pour la nourriture ni pour le vêtement.

Le disciple le plus orthodoxe de Marx après Liebknecht , Karl Kautsky , le directeur de la Revue officielle du socialisme allemand, Die neue Zeit, essaie de rendre compte de la nature du mariage dans la société socialisée. «La femme, dit-il, travaillera dans les mêmes conditions que l'homme, elle fera partie de la collectivité au même titre que lui; elle sera ainsi sa compagne libre, émancipée à la fois de l'esclavage du foyer et de l'esclavage du capital. Elle disposera d'elle-même tout aussi bien que l'homme; elle mettra fin de cette

manière à la prostitution légale et à la prostitution non légale. L'on verra apparaître pour la première fois dans l'histoire de l'humanité l'institution d'un mariage (Einehe) offrant les mêmes conditions pour l'homme et pour la femme. » Bien entendu, la femme, qui dispose d'elle-même y dénouera d'elle-même les liens de ce mariage quand ils lui seront devenus pénibles.

Karl Kautsky a écrit les lignes que nous venons de citer dans son commentaire du programme d'Erfurt ^ . Ce commentaire jouit de la considération d'une interprétation officielle. Pour préparer le mariage de la société socialisée , le programme socialiste du congrès d'Erfurt demande l'abrogation de toutes les lois qui, sous le rapport des droits publics et privés ^ placent la femme dans une situation d'infériorité vis-à-vis de Vhomme.

d. L'État.

Marx parle bien encore de l'État, ainsi que quelques socialistes qui l'ont suivi; mais ils attachent à cette expression un sens qui est propre au socialisme. Marx ne voit guère dans l'État socialiste qu'une vaste association économique , une association de production et de consommation. Son collaborateur Engels, confondant l'État et le pouvoir public dans l'État, dit que l'État dans la société non socialiste n'est qu'wn pouvoir de répression ^ au profit d'une classe dominante.

2. Eine besondere Repressionsgewalt. [Entwiklung des So^ * cialismus , p. 439.)

Le programme d'Erfurt, pour écarter de V organisation sociale rêvée par le socialisme toute idée d'un pouvoir public dans le sens actuel du mot, ne parle plus de l'État. Licbknecht, qui, au congrès d'Erfurt, était rapporteur dans la question du programme, a motivé l'exclusion du terme , en disant qu'on y attache une idée d'exploitation : « La société bourgeoise se sert de l'État sous une forme quelconque dans un but d'exploitation; l'État bourgeois ne peut être qu'un Etat de classe. »

Kautsky , dans son commentaire du programme d'Erfurt, a interprété ainsi la pensée socialiste :

« L'État ne cessera d'être une entreprise capitaliste que lorsque les classes ouvrières seront devenues dominantes; ce n'est qu'alors qu'il sera possible de le transformer et d'en faire une association socialiste.

« Le but que poursuit la démocratie socialiste est dû à cette conviction. La démocratie socialiste veut arriver à la conquête du pouvoir politique par les classes ouvrières; avec leur secours, elle veut faire de l'Etat une association économique se suffisant à ellemême dans les choses essentielles ^ »

Bebel appelle cette association économique la société socialisée; c'est là cette fameuse société de l'avenir (Zukunftstaat), au sujet de laquelle les socialistes n'aiment pas à être interrogés.

Presque tous les chefs du socialisme cosmopolite ont communiqué aux profanes l'un ou l'autre rêve sur

cette société; cependant ni en Allemagne, ni ailleurs, le socialisme n'a admis dans ses programmes officiels une esquisse de la société de l'avenir.

Le commentaire de Kautsky essaie de justifier cette réserve, qui n'est que trop facile à comprendre. Il prétend qu'elle est logique et parfaitement conforme à la théorie marxiste.

La théorie matérialiste de l'histoire de l'humanité selon Marx ne reconnaît pas, en effet, l'influence de causes supérieures. « Ce ne sont point les idées des hommes , dit Kautsky en fidèle disciple de Marx , qui déterminent l'histoire de l'humanité ; c'est le dévelop-j ^QUiQui économique j qui avance irrésistiblement, non au gré des désirs et des caprices des hommes, mais conformément à des lois déterminées ^ , »

Nous pourrions demander à M. Kautsky ce qui a déterminé ces lois , d'après lesquelles doit s'opérer le développement économique chargé , à son tour, de déterminer l'histoire de l'humanité. Mais une contradiction quelconque n'a jamais embarrassé un disciple de Marx.

Le système de Marx veut que l'homme soit l'esclave du développement économique ; les socialistes ne se chargent pas de dire à point nommé quelles seront les conséquences de ce développement. Ils attendent ces conséquences.

Les deux questions suivantes ne laissent cependant pas que d'embarrasser beaucoup les socialistes. Dans l'association économique future, que deviendra la

liberté du travail? Gomment se fera la distribution des produits du travail?

Le libre choix, du travail disparaîtra évidemment dans la société collectiviste. Ce ne sera pas le socialisme qui détruira cette liberté, » dit Kautsky; « elle sera détruite par le développement économique ^. »

La justification est logique pour un socialiste marxiste, mais elle est assurément peu consolante. Kautsky ne s'en console pas moins : « L'absence de la liberté de travail, dit-il, perd dans l'association socialiste ce qu'elle a de pénible ; elle devient la base de la liberté la plus élevée dont la race humaine ait jamais pu jouir. »

Tout à l'heure Kautsky laissait au développement économique le soin de faire la société de l'avenir qu'il attend; maintenant il devance le développement économique et entrevoit dans la société socialisée la liberté la plus élevée , — sortie de la destruction de la liberté de travail.

Pour nous faire comprendre cette liberté la plus élevée, le commentateur du programme d'Erfurt a trouvé un terme de comparaison , un idéal dans l'histoire de l'humanité : cet idéal du socialiste démocrate, c'est l'antique aristocratie d'Athènes, qui se livrait à la science et aux arts et abandonnait le travail aux esclaves. Dans la société socialisée les esclaves seront remplacés par les machines, et les hommes, libres de travail, bien autrement que l'aristocratie d'Athènes,

auront tous la liberté de se livrer à la science et aux arts, la liberté de la plus noble jouissance \

Kautsky a reconnu à chacun le droit de faire des rêves sur la société de l'avenir; on voit qu'il a usé luimême de ce droit.

Dans la société socialisée, qui mettra directement en œuvre les instruments de travail , comment se fera la distribution des produits de ce travail? La théorie collectiviste affirme que, dans le système économique actuel , l'ouvrier est exploité et frustré , du moins en grande partie , du produit de son travail ; pour assurer à l'ouvrier le fruit de son travail, elle demande la suppression de la propriété privée des moyens de travail. Dès lors la question que nous venons de poser au sujet de la distribution des produits du travail collectif devient capitale.

Il en est de la réponse à cette question comme de tout ce qui touche à la société de l'avenir. Elle est de moins en moins précise. En d'autres termes, le collectivisme n'a pas de réponse à cette question. Un système a remplacé l'autre, et l'on a dû reconnaître finalement qu'aucun système n'offre la solution demandée.

La distribution des produits du travail collectif ferat-elle les parts égales? La part de l'ouvrier actif serat-elle la même que celle de l'ouvrier négligent? La part du travail pénible sg:'a-t-elle la même que celle du travail facile? La part de l'artiste sera-t-elle la

même que celle de l'homme qui n'a fait qu'étendre son bras? Cette solution serait absurde et infiniment plus inique que tout ce que le socialisme reproche à la production capitaliste.

« A chacun le produit de son travail, » telle était autrefois la formule des revendications socialistes. Le programme de Gotha avait plus ou moins adopté cette formule, à laquelle le programme d'Erfurt s'abstient à bon droit de faire allusion. En effet, la production entière du travail collectif ne pourrait être distribuée; il faudrait en déduire au moins deux parts : la part nécessaire pour continuer et étendre la production et la part de la consommation commune, c'est-à-dire celle qui permettrait d'établir et de conserver les établissements publics d'éducation, d'instruction, de santé, de récréation, de divertissement. Déduction faite de ces deux parts , les produits qui seraient encore à distribuer se trouveraient bien réduits. Kautsky lui-même dit que ce ne serait plus qu'un restée

Quant à la formule : « A chacun selon ses besoins , » comment pourrait-elle être maintenue? Les besoins auxquels la distribution des produits du travail devrait répondre, quels seraient-ils? Distinguerait-on des besoins légitimes et des besoins non légitimes? Qui est-ce qui serait juge ensuite de la mesure dans laquelle les besoins de chacun devraient être satisfaits?

Tout dépendrait, du reste, de l'abondance des produits du travail. Dans le cas où ces produits seraient

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très abondants, dit M. Kautsky, il serait facile de satisfaire tous les besoins; il en serait autrement dans le cas où le travail collectif ne produirait que ce qui est strictement nécessaire.

Le commentateur du programme d'Erfurt en arrive jusqu'à écrire : « Le salaire fixe, le salaire temporaire, le salaire par pièce, le salaire avec prime, toutes les diverses formes de salaire peuvent, en subissant les transformations nécessaires, se concilier avec la nature d'une société socialisée \ »

Il ne sera pas difficile, après cela, de reconnaître que le collectivisme n'est pas fixé sur l'organisation de sa société socialisée, qu'il présente néanmoins comme l'idéal social.

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