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CHAPITRE PREMIER

Après avoir exposé et analysé la théorie du collectivisme, on est étonné de se trouver en face du phénomène de la rapidité de sa propagation.

Pour se rendre compte de cette rapidité, il importe de ne pas se faire illusion sur la nature du mouvement socialiste. Ce serait se tromper étrangement que de considérer le mouvement socialiste comme un fait purement économique.

Dans les débats qui ont eu lieu au parlement allemand, le 23 mai 1878, à l'occasion du projet de loi présenté par le gouvernement de l'empire contre les socialistes, le député Jœrg, un des plus profonds penseurs de l'Allemagne catholique, a dit avec raison : « Un mouvement presque imperceptible à son début

s'est développé soudain... Dans un si court espace de temps, un véritable vertige s'est emparé même de classes sociales qu'on devait croire à l'abri du mal; il y a dans les esprits une confusion étrange ; les notions de la vie et de la société sont complètement bouleversées. On ne peut se rendre compte d'un changement si prodigieux qu'en le considérant comme le pendant des modifications profondes qui se sont introduites sous nos yeux dans les conditions économiques et sociales de la vie. Oui, la civilisation moderne a son ombre. Cette ombre, c'est le socialisme. Et l'ombre ne disparaîtra point aussi longtemps que la civilisation moderne restera ce qu'elle est. »

Le député catholique a ajouté dans la suite de son discours : « La période où la question sociale était une question d'estomac n'est plus; la période où elle était simplement la question du capital et du travail est aussi passée ; le débat sur le droit absolu ou relatif de la propriété est lui-même à l'arrière-plan. Le mouvement actuel s'est fusionné avec l'esprit de matérialisme qui domine tout. Il y a là un nouvel islamisme fanatique, sans Allah et sans Providence. »

« Le socialisme, a dit encore M. Jœrg, n'est pas un fléau spécial à l'Allemagne. Il a établi en Allemagne, il est vrai , son quartier général ; il a fait chez nous son éducation philosophique et scientifique. Mais vous rencontrerez le socialisme partout où des nations ayant appartenu à la civilisation chrétienne ont renié la foi positivé. »

Oui, le socialisme est un mal universel. Ce mal uni-

versel, les conditions politiques et économiques dans lesquelles se trouvent placés certains paj-s ne suffisent pas à l'expliquer. Il faut à un effet général une cause générale. La cause générale, le docteur Jœrg l'a indiquée éloquemment : c'est l'apostasie réalisée dans leur vie publique par les nations autrefois chrétiennes, apostasie qui a amené l'envahissement de l'athéisme. Il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur le mouvement socialiste en Europe pour constater que les progrès du socialisme sont presque toujours en raison des progrès de l'irréligion et du matérialisme de la vie. Dans les pays qui ont le même développement économique et les mêmes institutions politiques, le socialisme est généralement plus répandu là où l'irréligion a pénétré plus avant dans les masses. Dans un même pays, les provinces et les villes que le socialisme a envahies davantage, sont généralement celles qui sont les moins religieuses et où le peuple est plus matérialiste dans sa vie. Nous reconnaissons volontiers que les pays et les villes qui ont une industrie développée offrent un terrain plus favorable à l'agitation socialiste ; mais encore dans ces pays et dans ces villes , c'est l'irréligion qui prépare le mieux la voie au socialisme. Rien n'est plus conséquent. Nous n'en appellerons pas aux lumineuses encycliques du pape Léon XIII; nous nous contenterons d'invoquer le socialisme lui-môme, les paroles de ses coryphées, les résolutions de ses congrès.

Bebel, le chef le plus actif du socialisme allemand modéré, avait dit une première parole très significa-

tive : « L'uUramontanisme est notre ennemi mortel. » 11 fut plus explicite à la séance du Reichstag du 16 septembre 1878; il proclama hautement l'athéisme logique du socialisme.

« Hseckel, dit-il, le principal représentant du darwinisme, ne comprend pas que le darwinisme puisse favoriser le socialisme, ni que le socialisme se trouve en rapport intime avec le darwinisme. Hœckel ne comprend rien à la science sociale...

« Vous attaquez notre manière de voir en fait de religion; vous dites que nous avons des opinions athées et matérialistes. Vous avez raison selon moi... »

Après avoir reproché à la bourgeoisie libérale d'avoir propagé l'athéisme avant les socialistes et d'avoir appuyé les doctrines athées sur la science et la philosophie, Bebel ajouta :

« Quant à nous , nous avons adopté à notre tour les doctrines de l'athéisme, qui nous venaient d'ailleurs; nous nous croyons obligés de les propager et de les répandre dans les masses.

« La science moderne nous donne la main; nous reconnaissons ses doctrines avec leurs conséquences ; nous cherchons à les populariser, à les faire entrer dans la vie de la nation et dans l'organisme de l'État. »

A la séance du 31 mars 1881, Bebel, toujours con" séquent, a renouvelé la déclaration que le socialisme est athée de sa nature. « En fait de religion, s'écria-t-il, nous sommes athées. » Cette profession d'athéisme ayant provoqué une exclamation de la part de la droite : « Vous vous étonnez? répondit Bebel. Dans ce que je

viens de dire , y a-t-il donc quelque chose de nouveau pour vous? J'assume la responsabilité pleine et entière de toutes nos doctrines; je n'en renie aucune. »

L'action du socialisme moderne a toujours été conforme aux paroles cju chef autorisé que nous venons d'entendre. Il suffit de rappeler ici les blasphèmes inouïs des assemblées socialistes, ainsi que des résolutions des congrès. L'école sans Dieu n'a-t-elle pas, presque partout, fait partie des résolutions de ces congrès?

La propagande socialiste au sein des ateliers offre le même caractère. C'est avec un acharnement qui ne se lasse pas qu'on cherche à arracher à l'ouvrier les sentiments religieux avec lesquels il est entré dans l'atelier. Le premier soin de l'agitateur socialiste est presque toujours d'attaquer la religion dans son enseignement et dans ses pratiques.

Le 17 juillet 1884, l'organe officiel du socialisme allemand , le Sozialdemokrat de Zurich , écrivit cyniquement : « Vous avez beau faire. Messieurs les idéalistes, vous avez beau multiplier vos dissertations savantes, la démocratie socialiste restera ce qu'elle a été, athée et matérialiste. »

Toutes les déclarations que nous venons d'énumérer n*ont pas empêché, il est vrai, le socialisme allemand d'écrire dans ses programmes, pour le besoin de la propagande, que pour lui la religion est chose privée.

L'histoire contemporaine a prouvé à sa manière combien l'irréligion favorise la propagande du socialisme. L'époque du Kulturkampf a été Tère des grandes

conquêtes du socialisme allemand. Depuis que la France est entrée dans la même voie, elle est devenue le lieu de réunion des principaux agitateurs socialistes et anarchistes.

Le socialisme athée est conséquent. Niez Dieu et la vie future, il ne restera plus à l'homme que la vie de cette terre, la vie matérielle. La jouissance deviendra la loi suprême. C'est cette loi que le socialisme proclame.

La haine sociale dérive de la même source. L'homme sans Dieu et sans espérance de la vie future se trouve placé avec ses passions en face de la vie mortelle , en face aussi de l'inégalité des conditions et de l'inégalité de la jouissance.

Cet homme demandera au banquet de la vie la part que réclament les passions. Il rencontrera les barrières qu'oppose à ces passions la société actuelle ; il s'irritera contre l'obstacle, et la haine sociale, avec les haines qui l'accompagnent, entrera dans son âme. « Vous le voyez, s'est écrié à ce sujet le P. Félix, haine du gouvernant, haine du soldat, haine du propriétaire, haine du magistrat, haine du prêtre.,., toutes ces haines ont entre elles une secrète affinité, qui semble les confondre en une seule et même haine *. »

Rien n'est plus inexplicable que l'aveuglement du libéralisme impie, qui blasphème avec le socialisme, qui poursuit par ses écoles et par sa presse la ruine de la foi dans l'âme du peuple, et qui s'imagine qu'au

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