‹ Le socialisme contemporain (volume 2)Chapitre 18 sur 74 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'internationale. — SCISSION AU SEIN DE L'INTERNA- TIONALE. — ORIGINE DE l'association INTERNATIONALE DES ANARCHISTES.

Si lo collectivisme s'était contenté de se produire dans des livres et des journaux, ses théories auraient eu le sort d'autres théories subversives ; elles auraient produit une agitation plus ou moins prolongée , pour tomber ensuite peu à peu dans l'oubli. Mais les chefs du collectivisme songèrent dès le début à organiser la propagande du système et à mettre le prolétariat à son service. Nous avons dit plus haut que Marx, dès l'année 1847, avait jeté au prolétariat le cri de ralliement " qui retentit encore aujourd'hui : « Prolétaires de tous les pays , unissez-vous ! »

La création de V Internationale ou de VAssociation internationale des ouvriers fut la première grande tentative faite pour réaliser l'union des prolétaires de tous les pays. C'est elle qui, mieux que le téléphone, devait porter aux masses ouvrières les doctrines du socialisme contemporain. L'importance et l'influence de l'Internationale n'ont pas été toujours bien corn-

prises. Le socialisme a une double histoire, l'histoire de la théorie et celle de l'action. L'histoire de l'action et du développement du socialisme collectiviste est intimement liée à l'histoire de l'Internationale. Nous esquisserons rapidement l'origine de cette association et sa rapide expansion; nous dirons ensuite la scission qui se produisit dans son sein et les conséquences de cette scission.

Quoique la part principale dans la création de l'Internationale appartienne à Marx, il faut attribuer son origine à la situation sociale et économique que nous venons de décrire plutôt qu'à un homme quelconque. Quand l'Internationale fut définitivement fondée en 18GG, la voie lui avait été préparée depuis longtemps. La haine de classe avait été constamment attisée; on avait opposé le peuple à la bourgeoisie, les prolétaires et les salariés aux capitalistes , ceux qui ne possèdent pas à ceux qui possèdent. Sous l'influence de ces idées , de 1830 à 1840, les prolétaires avaient, à plusieurs reprises et dans divers pays, tenté de s'organiser. Les hommes d'action succédaient de plus en plus aux prophètes et aux docteurs. Les associations ouvrières aspiraient à exercer une influence politique. Il y eut des mouvements insurrectionnels en France ; l'Angleterre fut témoin de l'agitation des Chartistes; les traces du courant que nous signalons étaient visibles en Belgique, en Suisse et en Allemagne.

Au mois de novembre 1847, se tint à Londres une conférence de socialistes allemands, à laquelle assistèrent Karl Marx et Frédéric Engels, qui publièrent

un manifeste dans le but d'organiser une ligue générale des ouvriers et de renverser la domination du capital. Le manifeste se terminait par cet appel : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! » La conférence de Londres convoqua même un congrès international d'ouvriers à Bruxelles pour Tannée 1848. Mais l'heure n'était pas encore venue. La défaite subie partout par la Révolution empêcha le congrès de se réunir et amena jusqu'en 1862 une trêve apparente dans la lutte du travail contre le capital.

A partir de l'année 1862, l'organisation de la ligue des salariés se prépara pour ainsi dire d'elle-même. Depuis 1859, G. Odger était parvenu à jouer un rôle dans les Trade-Unions d'Angleterre, et une agitation permanente s'était emparée de la population ouvrière anglaise. Dans ses meetings, celle-ci fit régulièrement des manifestations imposantes, à l'occasion de la guerre d'Italie , de la guerre du Mexique et de la guerre du Schleswig-Holstein. L'Exposition universelle de 1862 vint offrir aux associations ouvrières du continent l'occasion de tendre sans péril la main à leurs frères d'Angleterre.

On sait que Napoléon III, dans un intérêt politique , permit aux ouvriers de Paris de choisir eux-mêmes les délégués qu'ils enverraient à Londres. Les chefs du mouvement socialiste français comprirent aussitôt toute la portée de cette mesure; ils saluèrent avec joie l'heure où il était enfin donné aux ouvriers de prendre directement en main la direction de leurs affaires. De leur côté , les membres du comité anglais , chargés de

recevoir la délégation de France , s'écrièrent dans leur adresse que le moment n'était plus loin où les ouvriers des divers pays comprendraient que leurs intérêts sont wlidaires.

Vint l'insurrection polonaise. La politique de l'empire français se servit encore une fois des ouvriers de Paris, et les ouvriers se servirent à leur tour des concessions dictées par cette politique. Une délégation l'ouvriers français , qui comptait parmi ses membres tf. Tolain, le futur sénateur, se rendit en Angleterre )our y provoquer, en faveur de la Pologne, des maniestations qui devaient agir sur les résolutions du ninistère anglais. La délégation fut reçue avec enthouiasme. Dans un grand meeting, G. Odger saisit l'oc- :asion de traiter la question ouvrière en même temps [ue la question polonaise. Il déclara que les intrigues le la diplomatie devaient prendre fin, qu'il fallait au londe la paix universelle, et qu'il importait avant out de protéger le travail contre la domination du apital. Dans une adresse aux frères de France, rédigée ar Odger, celui-ci appuyait sur la nécessité de réunir les congrès généraux d'ouvriers.

L'adresse des ouvriers anglais fut répandue à profuion dans les ateliers de Paris et parmi les nombreux uvriers qu'avaient attirés à cette époque les construc- :ons de la capitale. Dès le 28 septembre 1864, une rande assemblée ^'ouvriers de toutes les nations se 'ouvait réunie à St-Martin's Hall à Londres , pour déliérer sur les intérêts communs. Une adresse qu'avaient gnée en grand nombre les ouvriers de Paris et qui

fut lue à cette assemblée , attira particulièrement l'attention : elle dépeignait en traits sombres la situation créée par les privilèges du capital et par le libre échange établi sans la solidarité des travailleurs : « Ce n'est pas un cri de haine que nous poussons, disaient les ouvriers de Paris; c'est un cri de détresse. » — L'assemblée de St-Martin's Hall nomma un comité qui devait rester en permanence à Londres pour élaborer un projet de statuts pour V Association internationale des ouvriers. Le projet du comité devait être soumis à un congrès. Les membres du comité international furent au nombre de cinquante : la France était représentée par Le Lubez et Bosquet, et l'Allemagne par Karl Marx et Eccarius. Désormais la ligue internationale des ouvriers était un fait accompli. Il ne lui fallait plus qu'un législateur; elle le trouva en Karl Marx.

Le plus fameux conspirateur de notre siècle , Mazzini, ne pouvait pas demeurer étranger à la constitution de cette ligue internationale. Il proposa, lui aussi, un projet d'adresse avec des statuts; mais il y resta trop lui-même, c'est-à-dire italien et conspirateur. Son adresse reproduisait simplement son programme politique , noyé dans une phraséologie socialiste. Quant à ses statuts, ils demandaient une centralisation tellement rigoureuse^ une dépendance si absolue de l'impulsion centrale, que toute initiative et par conséquent tout développement devenait impossible dans .'es associations particulières. Marx fit rejeter l'œuvre de Mazzini, qui se retira plein de dépit sous sa tente,

L'INTERNATIONALE. f»l

abandonnant l'Internationale à son sort. A son tour, Marx présenta une adresse et des statuts , qui furent unanimement adoptés par le comité de Londres ; le congrès général de Genève les ratifia en 1866. L'adresse et les statuts du socialiste allemand étaient loin de désarmer la direction centrale , qui devait demeurer directement ou indirectement entre les mains de Marx; mais ils réservaient les droits des associations particulières et ménageaient toutes les susceptibilités. Marx créa une ligue ouvrière fédérative.

L'adresse de Marx constatait que la profonde misère des masses était restée la même pendant que la fortune publique s'était augmentée d'une manière inouïe. Elle énumérait les libertés que les efforts combinés des ouvriers avaient déjà conquises. Elle rappelait le succès de quelques entreprises industrielles, faites par des associations ouvrières de production [Produciiv-Associationen) , à l'exclusion des capitalistes. Elle marquait l'abolition du salaire, l'affranchissement du travail, en un mot l'émancipation de la classe ouvrière comme le but à atteindre. Elle affirmait que ce but serait atteint le jour où la classe ouvrière dirigerait la politique internationale. L'adresse se terminait enfin par l'appel de 1847 : « Prolétaires de tous les pays, unissez- vous! »

Les considérants qui précédaient les statuts résumaient les idées de l'adresse et motivaient encore une I fois la formation d'une ligue internationale , en décla- I rant que l'émancipation de la classe ouvrière ne pouvait être ni une œuvre locale , ni une œuvre nationale,

mais une œuvre générale, l'œuvre de tous les pays qui possèdent l'organisation économique capitaliste.

Les articles des statuts présentés par Marx étaient au nombre de treize. Ils ne pouvaient être modifiés que par un congrès général, à la majorité des deux tiers des voix. Ils furent en partie modifiés en 1873.

L'article 8 prescrivait la réunion annuelle d'un congrès général des délégués des diverses associations confédérées. Ce congrès devait prendre toutes les mesures utiles à une action commune , et il devait nommer le Conseil général de l'Internationale.

Les articles 4, 5 et 6 réglaient la composition et définissaient les attributions du Conseil général. Ce conseil devait être composé d'ouvriers appartenant aux divers pays représentés dans l'association internationale. Il devait former une espèce d'agence centrale qui mettrait les associations particulières en rapport les unes avec les autres , qui établirait une vaste enquête sur la situation des ouvriers de l'Europe entière, qui prendrait enfin l'initiative pour les propositions à soumettre à la délibération des associfitions nationales ou locales.

L'article 7 recommandait aux sociétés ouvrières des divers pays de se grouper et d'établir dans chaque pays un comité ou un organe central qui faciliterait la correspondance avec le Conseil général.

L'article 8 permettait à chaque section de l'Association internationale de désigner elle-même le secrétaire chargé de la correspondance.

L'article 10 déterminait que tout membre de l'Inter-

nationale qui transférerait son domicile dans un autre pays aurait droit partout à la fraternelle assistance des ouvriers confédérés.

Ce court aperçu fait voir que , dans l'adresse et les statuts de Marx, tout était calculé, d'un côté, pour ne pas trop efTaroucher les gouvernements ; et, de l'autre, pour ouvrir les portes de l'Internationale à deux battants aux hommes les plus avancés comme à ceux que les théories communistes avaient tenus à distance. Pour apprécier le danger social qu'offrait la gigantesque association créée à Londres, il faut se souvenir des théories de Marx, qui devinrent l'âme de l'Internationale ; il faut ensuite prêter l'oreille aux discours qui furent prononcés dans les congrès généraux de l'association qui se succédèrent.

L'Internationale dut faire face à de nombreuses difficultés, et elle eut des alternatives de revers et de succès. Il faut distinguer deux périodes dans son existence : la première;, de 1866 à 1870, et la seconde de 1870 à 1873. Dans la première période, l'Internationale put réunir quatre congrès généraux : le congrès de Genève en 1866, le congrès de Lausanne en 1867, le congrès de Bruxelles en 1868, et le congrès de Baie en 1869. Chacun de ses congrès put constater une augmentation de plus en plus considérable des membres de l'Association internationale des ouvriers.

La première année de l'Internationale fut une année d'épreuves. L'œuvre eut de la peine à prendre pied. Les ouvriers de Paris n'accueillirent pas avec faveur le choix fuit par le Conseil général du délégué Lefort;

6i LE SOCIALISME CONTEMPORAIN.

les Italiens se retirèrent par suite des menées de Mazzini ; le gouvernement belge ne permit pas la réunion du congrès qui avait été convoqué à Bruxelles en 1865. Il fallut s'en tenir, pour cette année, à une simple conférence réunie à Londres au mois de septembre. Cette conférence put apprendre les succès de l'Internationale en Suisse.

Le congrès de Genève enregistra des succès plus considérables. A la fin de 1866 , l'Internationale avait fait des conquêtes sérieuses en France, où elle disposait de cinq organes; en Suisse, où six journaux l'appuyaient; en Allemagne, où quatre publications périodiques se mirent à son service; en Angleterre, où deux journaux plaidèrent sa cause; en Belgique, où elle s'affirma dans la Tribune du peuple. Il y eut aussi des adhésions en Italie , en Espagne et même en Amérique.

En 1867, le congrès de Lausanne constata que les progrès de l'Internationale avaient été surtout considérables en France, en Suisse, en Allemagne et en Italie. Elle avait trouvé un organe à Naples , dans la Libéria e Lavoro.

L'année suivante, l'Internationale était devenue menaçante en France, où l'on commença à poursuivre ses associés. Elle prit en main la cause des ouvriers mineurs de Gharleroi, en Belgique, ce qui lui valut de nombreux adeptes. De la Belgique elle gagna facilement la Hollande. Le congrès de Nuremberg lui amena plusieurs associations ouvrières de l'Allemagne. Elle pénétra en Autriche, où elle eut aussitôt deuj

organes. Elle établit enfin des relations plus directes avec les Trade- Unions d'Angleterre et d'Amérique. L'action des agents de l'Internationale se fît sentir jusqu'en Californie.

Après les grèves de Rouen, de Lyon et de Saint- Etienne , en 1868 et 1869 , les membres de l'Internationale augmentèrent de plus de cinquante mille en France; les grèves belges produisirent un résultat semblable ; la grève de Brunn , en Autriche , profita de même à l'Internationale. En Hollande, les progrès de la grande ligue ouvrière furent plus lents. Le congrès des Trade- Unions de Birmingham manifesta ses sympathies pour l'Internationale.

L'influence de la vaste association grandit en raison de son développement. Elle se fît sentir principalement par les grèves ouvrières que l'on vit s'acclimater partout et montrer presque toujours une étonnante persistance. En même temps, la question ouvrière fut posée dans tous les pays, dans la presse, dans les réunions et dans les assemblées législatives.

On peut suivre d'année en année , dans les congrès de l'Internationale , le progrès de l'idée socialiste. Le congrès de Genève fut très réservé sous ce rapport. Il s'occupa spécialement de questions pratiques, d'une enquête nationale sur le salaire et sur la durée du travail dans les divers pays, puis du travail des enfants et de leur éducation professionnelle. Les délégués français voulaient faire exclure ceux qui ne s'adonnaient pas à un travail manuel et qui n'étaient pas des ouvriers proprement dits, les parleurs, qui leur avaient

déjà préparé des déceptions de tout genre ; les Allemands comprirent que Marx lui-même allait être en jeu, et ils firent rejeter la proposition des délégués français. S'aventurant ensuite sur le terrain politique, le congrès de Genève fit une motion en faveur de Findépendance de la Pologne , et se prononça contre les armées permanentes et contre le système des contributions indirectes. Il proclama qu'il fallait tendre à l'organisation libre de la coopération et que , à cet effet, l'action principale dans l'État devait passer des capitalistes et des propriétaires à la classe ouvrière. Cependant, le congrès de Genève, qui appela sur lui l'attention de tous les gouvernements, sut être prudent, au point que le ministre Rouher se déclara prêt à permettre la publication du compte rendu des séances , à la condition qu'il fût fait mention de tout ce que les classes ouvrières devaient à Napoléon III.

Le congrès de Lausanne fit un pas de plus. Il permit la discussion des doctrines communistes. La plupart des délégués allemands , anglais et américains se prononcèrent pour la suppression de tout droit de succession et pour le principe de la propriété collective par l'État; mais leurs motions furent combattues surtout parles délégués français, et elles restèrent en minorité. On vota cependant une proposition exprimant le vœu que tous les moyens de transport et de communication devinssent la propriété exclusive de l'État, pour mettre fin au monopole des grandes sociétés financières. Le congrès de Lausanne encouragea les efforts faits par les associations ouvrières pour arriver à une

hausse des salaires; il dut, en conséquence, approuver le système des grèves.

Le congrès de Bruxelles surpassa en audace tous ceux qui avaient encore été tenus. Il déclara que les grèves ne sont pas le vrai moyen d'affranchir le travail, mais il reconnut qu'elles sont une nécessité de circonstance. Il recommanda aux sociétés ouvrières de réclamer des garanties chaque fois qu'une nouvelle machine serait introduite. Après avoir appelé toute guerre entre l'Allemagne et la France une guerre civile au profit de la Russie, il conseilla à tous les ouvriers de cesser le travail dès qu'une guerre serait sur le point d'éclater ; ce serait la grève des peuples contre la guerre. En matière sociale, le congrès ne garda plus de bornes ; il affirma le principe qui depuis a été tant exploité : Le travail a droit à son produit intégral; et il vota les propositions communistes qui avaient été écartées au congrès de Lausanne. Il adjugea à l'Etat la propriété collective des mines, du sol, des canaux, des routes, des télégraphes et des forêts. Par ce vote, le congrès de Bruxelles érigea le principe du communisme mitigé en dogme de l'Internationale.

Le congrès de Bâle, qui vint après le congrès de Bruxelles , n'eut plus qu'à définir simplement le dogme socialiste, en déclarant que la société a le droit d'abolir la propriété privée et de la transformer en propriété collective, et que cette transformation est une nécessité sociale.

Il est à remarquer qu'aucun des quatre congrès que nous venons de passer en revue n'aborda directement

la question religieuse. Quelques chefs de sections, délégués par l'Internationale, firent entendre au Congrès de la Paix et de la Liberté, à Berne, d'horribles blasphèmes; le nihiliste russe Bakounine présenta, à la même occasion, un programme dicté par le plus cynique athéisme. Cependant, ce programme n'a jamais été le programme officiel de l'Internationale, quoique celle-ci ne pût guère dissimuler sa tendance ; car déjà le congrès de Lausanne avait demandé que l'instruction religieuse fût supprimée à l'école , et la dernière parole que prononça, pour clore le congrès de Bruxelles, le membre du Conseil général Dupont, fut une révoltante impiété K

A partir de l'année 1870, les événements rendirent difficile Vaiiiitude politique de l'Internationale. Jusquelà Marx avait dirigé la ligue ouvrière presque sans opposition ; l'année 1870 nous montre, au sein de l'Internationale, des dissidences qui conduiront à une scission ouverte au congrès de la Haye, en 1872.

L'attitude de l'Internationale à l'occasion de la guerre de 1870 fut significative. Un premier manifeste du Conseil général, évidemment dicté par Marx, déclara que la guerre était pour l'Allemagne une guerre purement défensive. Après la révolution du 4 septembre, qui renversa l'Empire, le langage de l'Internationale se modifia; un second manifeste invita les ouvriers de

1. Nous avons principalement emprunté nos renseignements sur l'Internationale au livre de M. Rodolphe Meyer : Der Emancipationskampf des vierten Standes , qui reproduit le plus complètement les documents.

tous les pays à intervenir pour empêcher la guerre de conquête.

Le Conseil général se donnait évidemment une importance qu'il n'avait point. L'insurrection du 18 mars à Paris vint encore augmenter les espérances de Marx. On lui attribue d'avoir songé, à ce moment, à provoquer un soulèvement socialiste européen.

La Commune devait être proclamée dans les principales villes de l'Allemagne en même temps qu'à Paris. Le général Vogel de Falkenstein fit arrêter les chefs du socialisme allemand , et Berlin ne bougea point ; le plan de Marx avorta, et le dictateur socialiste dut reconnaître que le soulèvement de Paris était impuissant à entraîner un soulèvement général. Lorsque Paris proclama enfin la Commune, Marx n'eut plus aucune confiance dans le succès de l'insurrection ouvrière. L'Internationale n'en appuya pas moins la Commune de Paris , mais avec une hésitation qui se fit aisément remarquer. Depuis ce moment, les têtes ardentes de l'Internationale commencèrent à se défier de celui qu'on appelait le juif allemand.

Cependant Marx et son Conseil général ne restèrent point inactifs. Les événements qui venaient de se passer leur avaient fait entrevoir où se trouvait le côté faible de l'organisation de leur ligue, et la longue résistance de Paris leur avait révélé les ressources Jont ils pourraient disposer en temps opportun. Ils songèrent à consolider la vaste association qu'ils dirigeaient et à lui imprimer une action plus militante. Ils réunirent à Londres, au mois de septembre J871,

une conférence des délégués de l'Internationale. Cette conférence approuva l'admission au sein du Conseil général des membres fugitifs de la Commune ; elle établit une meilleure discipline dans la presse socialiste , en chargeant le Conseil général de surveiller et de dénoncer les organes qui se permettraient de discuter devant le public bourgeois les questions réservées aux comités locaux et fédéraux; elle recommanda les associations basées sur la profession, et elle demanda en même temps des rapports sur les moyens les plus propres à faire entrer les populations agricoles dans le mouvement de la classe ouvrière. Pour parer à la division, que fomentait surtout le Russe Bakounine, elle défendit aux groupes ou aux sections de se donner des titres trop significatifs, tels que ceux de positivistes , de mutualistes y de coi,i.tCtivistes ^ etc. ; elle imposa enfin à tous les membres de l'Internationale une contribution annuelle de dix centimes pour subvenir aux dépenses du Conseil général , et proclama bien haut que la nécessité de s'emparer du pouvoir politique était devenue une loi sacrée pour la classe ouvrière.

Au moment même où la scission allait éclater, l'organisation de la direction centrale de l'Internationale paraissait avoir acquis une consistance qui lui permettrait d'affronter les contradictions des adversaires. Odger était président du Conseil général. Les secrétaires généraux et les correspondants étaient : pour l'Allemagne et la Russie, Karl Marx; pour la France, Eugène Dupont; pour la Belgique, la Hollande et l'Espagne, A. Serrailler; pour la Suisse, Hermann

^iing; pour l'Italie, Giovanni Bora; pour la Pologne, Vntoine Zabiki; pour le Danemark, James Cohen; )our l'Amérique, I.-G. Eccarius. Des bureaux de cor- •espondance étaient établis à Paris, à Lyon, à Rouen, i Marseille, à Saint-Étienne , à Genève, à Neuchâtel, à 3âle, à Bruxelles, à Londres, à Leipzig, à Cologne, à Viayence , à Vienne , à Naples , à Florence , à Barcelone 3t à New-York. L'Internationale comptait en Europe trente et un organes accrédités, les contributions établies étaient régulièrement soldées par toutes les seclions; rAllemagne se trouvait seule en retard.

C'est dans cette situation que le Conseil général fit Duvrir le congrès de La Haye , au mois de septembre 1872. Marx avait prévu les orages de ce congrès, et il s'y était préparé : il réussit, malgré les plus vives ittaques, à faire accepter toutes ses propositions. L'adresse que présenta le Conseil général rappela les poursuites dirigées sur le continent contre les membres de l'Internationale. Il fut facile dès lors aux agents de Marx d'insister sur la nécessité de s'unir, de s'entendre et de combattre. L'opposition fit de violentes objections contre l'autorité que s'était arrogée le Conseil général, mais il fut répondu que la lutte du travail contre le capital était imposée plus que jamais; que cette lutte n'était pas possible sans l'association internationale des travailleurs, et que l'association internationale des travailleurs exigeait absolument une direction centrale. On déclara que, loin de songer à affaiblir cette direction centrale, il fallait au contraire a fortifier. Les dissidents les plus exaltés, l'énergu-

même Bakounine et ses adeptes Guillaume et Schwitzgiibel, furent excommuniés; les blanquistes Ranvier, Cournet et Vaillant se retirèrent, et la majorité du congrès vota une proposition qui accordait au Conseil général la faculté de suspendre, au besoin même de révoquer et de dissoudre les sections et les comités récalcitrants. Marx ne se contenta pas de ce premier triomphe ; il obtint par surprise un autre vote en faveur de la translation du siège du Conseil général à New- York. L'attitude hostile des gouvernements européens et Topposition intestine conseillaient au dictateur d'éloigner le Conseil.

Quelques jours après la clôture du congrès de La Haye, le dictateur de l'Internationale prononça à Amsterdam un discours important, auquel nous empruntons les passages suivants :

« Au dix-huitième siècle , c'étaient les rois et les potentats de la terre qui se réunissaient à La Haye pour délibérer sur les intérêts de leurs dynasties; nous avons voulu choisir la même ville pour y tenir les assises du travail...

« Le congrès de La Haye a fait de grandes choses. Il a proclamé la nécessité pour les classes ouvrières de lutter, tant sur le terrain politique que sur le terrain social, contre l'édifice social actuel, qui s'effondre.

« Nous reconnaissons qu'il y a des pays, comme l'Amérique, l'Angleterre et la Hollande, où les ouvriers peuvent arriver à leur but par des voies pacifiques; mais il n'est que trop certain que , dans la plupart des pays du continent, la violence sera le levier nécessaire

le notre révolution. Tôt ou tard, il faudra en appeler i la force pour établir le régime du travail...

« Le congrès de La Haye a transféré à New-York le iège du Conseil général. Cette résolution n'a pas réjoui [uelques-uns de nos amis. Ils oublient que l'Amérique ist destinée à être la terre classique du travailleur; ous les ans, un demi-million d'hommes, un deminillion de travailleurs quittent le continent pour se •endre en Amérique. C'est là que l'Internationale doit ivant tout prendre racine.

« Citoyens! n'oubliez pas le principe fondamental le l'Internationale, le principe de la solidarité. La Rérolution doit être solidaire. Le sort de la Commune le Paris est pour nous un grand enseignement. La Commune est tombée parce qu'on n'a pas su produire }n temps opportun un mouvement révolutionnaire à Berlin, à Madrid et dans les autres capitales. »

Marx s'était trompé tant sur les conséquences de la translation du siège du Conseil général en Amérique que sur l'influence des excommuniés du congrès de La Haye. La. Fédération jurassienne , à laquelle appartenait Bakounine , dirigea contre Marx , contre le Conseil général et contre le congrès de La Haye un vrai réquisitoire. Les défections devinrent nombreuses, surtout en Belgique et en Espagne , où Bakounine avait été le principal propagateur de l'Internationale.

Une année après le congrès de La Haye, le 2 septembre 1873, un congrès sécessionniste , où étaient représentées des sections espagnoles, hollandaises, françaises, anglaises et suisses, se réunit à Genève. Le

parti lassalléen d'Allemagne lui-même envoya par télégramme une fraternelle salutation. On organisa une nouvelle association ouvrière internationale. Elle ne devait être qu'une simple fédération des sections nationales, sans conseil général et sans direction centrale. Les congrès annuels devaient être le trait d'union de la fédération. Dans l'intervalle d'un congrès à l'autre, les sections nationales pouvaient correspondre entre elles par l'entremise d'un bureau fédéral nommé par le dernier congrès. C'est du congrès sécessionniste de Genève que sortit l'Alliance universelle des Anarchistes. L'homme qui inspira cette association était Bakounine.

Le Conseil général, retiré à New- York, n'était pas resté inactif. Il avait signifié aux dissidents, longtemps avant leur congrès, qu'ils s'étaient eux-mêmes séparés de la Société internationale des ouvriers, et il avait adressé aux membres de l'Internationale plusieurs rapports pour établir l'urgente nécessité de l'union. Il avait convoqué, pour resserrer l'union, un congrès à Genève , qui se réunit dans cette ville immédiatement après le congrès sécessionniste. Ce congrès unioniste fut le dernier congrès de l'Internationale.

Le congrès siégea du 8 au 13 septembre. Trente délégués étaient présents. Marx ne parut point. Le rapport du Conseil général parlait de grands progrès réalisés en Amérique ; il faisait espérer le prochain retour des Espagnols à l'union, et adressait de sévères avertissements aux sécessionnistes belges. Les rapports spéciaux sur la situation des divers pays qui faisaient

L'INTER?JATIONALE. 75

partie de Tassociation exprimaient de grandes espérances : « L'Internationale de la théorie est morte, disait le rapport du délégué français, mais l'Internationale de Taction est pleine de vie. » Le congrès vota une résolution qui était décisive pour l'avenir du socialisme marxiste ; il statua la fédération sur la base de l'association professionnelle. Les ouvriers d'une même profession devaient se grouper; les divers groupes d'un même pays devaient former une fédération reliée par un comité national; ce comité devait communiquer avec les autres comités nationaux. Les groupes et les fédérations devaient se prêter un mutuel appui; les fugitifs d'un pays devaient être fraternellement accueillis dans l'autre; en cas de grève, les comités devaient empêcher les ouvriers , qui dépendaient de leur fédération, de s'engager au service du capital au détriment des ouvriers appartenant à une autre fédération.

Nous venons de dire que cette résolution était décisive pour l'avenir du socialisme. L'internationale, constituée par Marx, avait massé rapidement les ouvriers; elle ne les avait pas assez fortement organisés. L'organisation que nous voyons aujourd'hui allait se faire lentement sur la base de l'association professionnelle. Sous le spécieux prétexte de sauvegarder les intérêts de la profession, celle-ci présentait à la classe ouvrière l'appât le plus séduisant. Elle devait décupler les bataillons du socialisme, et elle offrait en même temps le meilleur moyen de les discipliner.

Le Conseil général allait disparaître bientôt de la scène

et avec lui l'Internationale elle-même; mais le socialisme international ne disparut pas : l'Internationale l'avait propagé au loin. 11 était là, sous la double forme de l'anarchisme et du collectivisme ; il était là avec sa redoutable puissance d'expansion. L'anarchisme agira davantage dans l'ombre; le collectivisme trouvera un nouveau mode d'union internationale , celui des congrès internationaux.

Page 1