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dite en Angleterre, parce qu'elle avait glorifié les assassinats irlandais, elle fut éditée clandestinement en Suisse jusque vers le milieu du mois de novembre 1882, époque à laquelle elle suivit Most lui-même en Amérique. L'année 1883 fut encore favorable aux groupes anarchistes établis en Suisse. Dans une conférence secrète, qui eut lieu à Zurich au mois d'août 1883, et à laquelle assistèrent des délégués suisses, allemands , autrichiens et français, on approuva un nouveau plan de propagande et l'on vota la création d'une presse clandestine. C'est de cette presse clandestine que sortirent probablement les quelques numéros de V Insurgé (der Rebell), qui inspirèrent, de concert avec la Freiheit, leurs desseins criminels aux farouches anarchistes Stellmacher et Kammerer, lesquels portèrent l'assassinat anarchiste en Alsace , dans le Wurtemberg et dans r Autriche-Hongrie.

La Freiheit était toujours très répandue en Suisse; de la Suisse , |0n la faisait entrer en Allemagne et en Autriche. Elle avait eu soin elle-même d'enseigner aux anarchistes groupés en Suisse tous les moyens de se soustraire aux recherches de la police. Elle leur donna aussi les plus amples instructions , pour la propagande par le fait, sur la fabrication de la nitro-glycérine et d'autres matières explosibles , sur la manière de mettre le feu à la dynamite, enfin sur le mode d'opération le plus opportun selon les circonstances. On lisait dans son numéro du 25 janvier 1885 : « Opérons où et comme nous pouvons! Mieux on peut abattre sans bruit la canaille de l'ordre, moins il y a de danger. »

Peu d'hommes ont eu soif de sang dans leurs écrits commo Most.

Tandis que le mouvement anarchiste allemand s'agitait, le mouvement dirigé par Krapotkine et Reclus, dans la Suisse française n'était pas resté inactif. Son congrès de 1882, qui s'assembla le 4 juin à Lausanne, réunit plus de trente délégués et put compter plusieurs milliers d'adeptes. Ce congrès fut suivi d'une conférence internationale qui eut lieu à Genève , du 13 au 14 août, à l'occasion de grandes fêtes musicales. Cette conférence n'eut pas moins de cinquante membres français, allemands, italiens et russes. Elle entendit les rapports sur la situation des groupes de Lyon, de Montceau-les-Mines, de Marseille, de Cette, de Grenoble, de Paris et de plusieurs villes suisses. La conférence se sépara aux cris : « A bas Dieu ! A bas la patrie, les gouvernements, les bourgeois! » Dans un manifeste adressé à tous les ouvriers de l'Europe, les membres de la conférence se déclarèrent solidaires de quiconquo se jouerait de la loi par un acte révolutionnaire *. »

Un nouveau congrès anarchiste se réunit à Chauxde-Fond, du 7 au 9 juillet 1883. Il affirma la nécessité de la propagande par le fait, et cita comme exemple à imiter un jeune ouvrier de Roanne , qui, à l'occasion d'une grande grève, appuya ses sommations par un coup de revolver.

Le 7?cî;o//e joua dans la Suisse romande le rôle de la Freiheit dans la Suisse allemande. Le prince de Kra-

1. Rapport du procureur général de la Confédération, Edouard Millier, sur l>nquéle relative aux menées anarchistes en Suisse.

potkine ayant été expulsé , Elisée Reclus fut à la fois le bailleur de fonds, le collaborateur, l'administrateur et souvent même le correcteur de l'organe anarchiste.

On voit que la direction de l'anarchisme en Suisse s'est toujours trouvée entre les mains d'étrangers, d'Allemands, d'Autrichiens, de Russes et de Français. Les Allemands avaient le regard tourné vers l'Allemagne , les Autrichiens vers l'Autriche , les Français vers la France.

En 1885, la Suisse expulsa enfin un certain nombre d'anarchistes étrangers , parmi eux les plus dangereux, après une enquête sur les menées anarchistes, qui aurait pu être faite bien plus tôt.

L'anarchiste se trouve partout chez lui. L'expulsion d'un chef peut entraver momentanément son action , mais elle ne disloque pas l'organisation générale. Après 1885, il y avait des groupes anarchistes presque dans toutes les contrées de l'Europe et dans l'Amérique du Nord. Des mouvements anarchistes ou des actes sinistres de la propagande par le fait se produisirent tantôt sur un point et tantôt sur un autre. Chaque fois que la justice était sur le point de frapper les coupables, on vit se manifester aussitôt la solidarité de l'anarchisme cosmopolite.

Le mois de mai 1886 avait vu les anarchistes de Chicago jeter, à l'occasion d'une grande grève , au milieu d'un groupe d'agents de la force publique , des bombes dont l'explosion fut terrible et couvrit le sol de morts et de blessés. Sept anarchistes , reconnus coupables, furent condamnés à mort, et six furent exécutés

au mois de novembre 1887; le septième s'était suicidé dans la prison. Parmi les sept condamnés , cinq appartenaient à l'anarchisme allemand. Les groupes anarchistes des deux Mondes jurèrent une vengeance formidable. A New-York, dans une réunion anarchiste, Most s'écria : « Chaque goutte de sang des victimes coûtera une vie. »

Dans les dernières années, les anarchistes semblent s'être groupés particulièrement à Paris et à Londres. Nous aurons lieu de parler dans le livre suivant de leurs faits et gestes à Paris. Un mélange vraiment unique de révoltés se rencontre à Londres , depuis le sombre nihiliste russe et le farouche disciple de Most jusqu'aux hommes de toutes les conspirations venus de l'Italie ou de l'Espagne. Deux chefs d'une importance secondaire, le Belge V. Dave et l'Autrichien Peuckert se sont disputé la direction de la plupart des anarchistes réunis à Londres. Dave était le correspondant de la Freiheit de Most, Peuckert rédigeait d'abord le Rebell. Dans les réunions, des scènes inouïes de désordre se produisirent. Elles ne présentaient que trop l'image de ce que pourraient devenir un jour les groupes libres de l'avenir que rêve l'anarchisme. Les anarchistes établis à Londres finirent par se scinder. Le Club de V Aurore réunit les plus exaltés; un groupe qui se forma autour de Peuckert s'appela Y Autonomie; il donna aussi ce nom à son organe. V Autonomie remplaça le Rebell en Allemagne, en Autriche et en Suisse.

D'apostasie en apostasie, de négation en négation, de conspiration en conspiration, la société du dix-

neuvième siècle en est arrivée à l'humiliant phénomène de l'anarchisme.

Sa littérature affirme le crime , comme la littérature chrétienne affirme la vertu. Une spécialité de cette littérature est le livre qui enseigne la manière de tuer ou de détruire le plus facilement.

La Révolution bourgeoise a tenté quelquefois de justifier le meurtre des rois ou des gouvernants; la littérature anarchiste justifie le meurtre du bourgeois. « Nous sommes en guerre, dit-elle, avec la société bourgeoise ; nous nous défendons contre elle et nous employons, pour notre défense, les armes qui sont entre nos mains. »

11 s'est trouvé ainsi des anarchistes qui ont tué pour tuer, qui ont tué pour remplir la caisse du parti, qui ont tué pour le besoin de la cause. L'anarchisme , qui a perdu la notion du crime, a appelé cela la propagande par le fait.

L'anarchisme n'a pas d'histoire régulière. Il a horreur delà vie publique, il déteste le parlementarisme, il sème la haine dans l'ombre, il prépare de même ses attentats. Au moment où il semble s'être caché à jamais devant Thorreur qu'il inspire , il reparaît tout à coup , comme le nihilisme russe , et frappe de stupéfaction par ses crimes et par son audace.

M. Leroy-Beaulieu s'est demandé un jour ce que pourraient produire dans Paris deux mille anarchistes résolus, armés de la dynamite et des explosifs modernes. Depuis que le célèbre économiste s'est posé cette question , Paris consterné a vu ce dont est capable un

groupe anarchiste beaucoup moins considérable. Il est certain que les inventions modernes ont plus que décuplé les forces de la Révolution violente. Nous avons lu autrefois, avec un vrai saisissement, dans le Sozialiamokrat, l'ancien organe du socialisme allemand, un article qui saluait avec enthousiasme cette alliée d'un nouveau genre qui s'appelle la dynamite.

Le danger de l'anarchisme a grandi davantage encore par son caractère international. Les anarchistes i'un endroit, d'un pays, savent qu'ils ne sont plus seuls. A l'heure du danger, les conjurés favorisent leur fuite; dans tous les pays ils trouveront des frères. Le prince de Krapotkine, l'anarchiste allemand Most, le nihiliste russe n'ont été nulle part des exilés; ils ne l'ont été ni en Suisse, ni en France, ni en Angleterre, ni en Amérique.

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