Der Sozialdemokrat, 8 mars
Commission du travail , instituée depuis par le gouvernement belge , n'a que trop fait voir ce qui a contribué à produire et à entretenir cette haine sociale. Celle-ci couvait sous la cendre, attendant l'étincelle, qui vint de trois côtés à la fois : du côté de l'anarchisme, du côté du radicalisme et du côté du socialisme. L'étincelle amena l'explosion.
On trouva entre les mains des grévistes de Gharleroi le fameux Catéchisme du peuple d'Alfred Defuisseaux, qui fut répandu à près de deux cent mille exemplaires , sous prétexte de faire de l'agitation en faveur du suffrage universel. Pour caractériser ce catéchisme, nous nous contentons de citer deux questions et deux réponses de la septième leçon.
Question : « Tu es un esclave? »
Réponse : « Oui, je suis un esclave. »
Question : « Qui est-ce qui te gouverne ? »
Réponse : « Trente mille privilégiés. »
Alfred Defuisseaux et son frère Léon sont les fils d'un ancien sénateur belge , d'un millionnaire. A certaines heures, leur zèle d'agitateurs échevelés paraît être un zèle d'emprunt. Ils jouèrent avec Edouard Anseele, Volders et le docteur de Psepe, un rôle prépondérant dans le développement du socialisme belge.
Volders, rédacteur du Peuple, devint de plus en plus le principal agitateur de Bruxelles. Cependant il faut :onsidérer Anseele comme le véritable organisateur du jocialisme belge. Fils d'un cordonnier belge, il doit :on influence à son audace, à ses infatigables efforts et
sa grande habileté. Il dota les socialistes de Gand
d'une boulangerie et d'une brasserie , appartenant à des sociétés coopératives, ainsi que de vastes magasins de confection. Anseele est le socialiste selon le cœur du Sozialdemokrat j le représentant décidé du socialisme collectiviste. Il est inutile d'ajouter qu'il a connu de bonne heure la prison politique.
Vers la fin de l'année 1886, on forma à Gand une société de jeunes socialistes destinés à entrer dans l'armée pour y propager la haine sociale. L'année fut ainsi marquée jusqu'au bout par les entreprises les plus audacieuses de sectaires que rien ne lassait. Le langage de la presse socialiste belge répondait parfaitement à cette situation; il fut d'une violence inouïe contre les autorités et contre le gouvernement.
Au commencement de l'année 1887, on estimait à 150.000 exemplaires le tirage des divers organes socialistes de la Belgique. Une scission que l'on essaya vainement de masquer vint alors jeter le trouble dans le camp collectiviste; elle eut lieu au sujet de la grève générale résolue par le congrès du mois de juin 1886. Le Conseil général du parti ouvrier socialiste, sous l'inspiration d' Anseele et de Jean Volders, trouvait que le moment de songer à cette grève n'était pas encore venu , tandis que le fougueux Defuisseaux voulait aller de l'avant. Dans une réunion qui se tint à Jolimont, Defuisseaux fut exclu du parti.
La lutte entre les deux camps se prolongea jusqu'en 1889. La réconciliation se fit, grâce à l'intervention de. J. Volders, à l'occasion d'une réunion de sociétés coo« pératives du Borinage.
Nous croyons superflu de rendre compte des nombreux congrès du socialisme belge. Il nous suffît de constater que le socialisme belge , autrefois si désuni et si indiscipliné, possède depuis 1889 une certaine organisation, copiée sur celle du socialisme allemand.
Au congrès marxiste international du 14 juillet 1889, c'est J. Volders qui présenta le rapport sur la situation du parti socialiste en Belgique. Il crut pouvoir déclarer que l'organisation du parti était excellente, meilleure peut-être que dans tout autre pays(!). Désormais, selon le rédacteur du Peuple, rien ne saurait plus arrêter dans sa marche le socialisme belge.
Que faut-il penser des secours d'argent que le socialisme allemand aurait fournis au socialisme belge? Dans une lettre , attribuée à tort ou à raison au duc d'Ursel, il est question de l'envoi d'un secours de 15.000 francs, adressé directement de Strasbourg au comité provincial socialiste de Mons, en 1888.
L'auteur de la lettre semble croire que cette somme provenait des socialistes allemands. Nous nous sommes permis d'en douter dans une publication antérieure, parce que les ressources du socialisme allemand étaient alors absorbées par ses propres besoins. Mais les plus intimes relations entre le socialisme allemand et le socialisme belge sont évidentes. Les Belges ont contribué aux frais électoraux du 20 février 1890 ; leurs télégrammes de félicitation n'ont pas été les moins enthousiastes. Récemment, un socialiste belge est allé étudier sur place à Berlin l'organisation électorale socialiste. Les chefs du socialisme belge ont servi d'intermé-
diaires pour négocier Tadmission des Allemands au congrès ouvrier international de 1888, négociation qui échoua malgré leurs efforts. Anseele et Volders ont siégé à côté de Bebel et de Liebknecht à La Haye et à Paris. Ce qui ne peut être contesté , c'est que les socialistes allemands envoyèrent, en 1892, un secours de 5.000 francs, pour l'agrandissement du format du journal socialiste de Bruxelles Le Peuple. Cette somme figure au compte général présenté au congrès de Berlin par le comité directeur du parti socialiste allemand , au mois de novembre 1892. Une note du comité directeur justifie la dépense en disant que l'agrandissement du format du journal socialiste de Bruxelles était nécessaire pour le mettre à même d'agir avec plus de succès dans la lutte engagée à l'effet de conquérir le suffrage universel. « Le comité, dit la note, a cru devoir accorder aux frères belges ce témoignage de solidarité internationale. »
Au mois d'août 1891 siégea à Bruxelles le congrès international du socialisme marxiste. Il ne pouvait manquer de donner une impulsion sérieuse au développement du socialisme belge, dont l'organisation fut fortifiée par les résolutions admises par le congrès concernant les associations professionnelles.
Au mois d'avril 1893, après de nombreuses manifestations en faveur du suffrage universel, les socialistes belges tentèrent de mettre à exécution le projet depuis longtemps caressé d'une grève générale, pour peser sur les résolutions de l'Assemblée constituante du pays. D'après les renseignements de la presse,
150.000 ouvriers quittèrent successivement leur travail. Cette grève , accompagnée de violents excès , allait devenir une insurrection quand la Constituante belge, en votant la proposition Nyssens, admit en principe le suffrage universel.
Le socialisme belge a pris place dans le corps enseignant de l'université de Bruxelles.
Il a envoyé au congrès de Zurich 15 délégués et 2 déléguées.
Anarchisme.
Il y eut, dès le commencement, dans les rangs du socialisme belge , une tendance prononcée vers le socialisme violent et indiscipline. On rencontra des socialistes belges parmi les partisans de la sécession de Bakounine. Plus tard le socialisme radical belge forma y Union révolutionnaire et eut pour organe La Persévérance. En 1881, il entretint une correspondance suivie avec le comité organisateur anarchiste qui prépara le fameux congrès de Londres destiné à raviver et à réorganiser l'anarchisme. Il soumit à ce comité une proposition concernant l'emploi des matières explosives ^.
Au mois de février 1883, la Belgique vit Texplosion d'une bombe de dynamite. L'explosion tua l'anarchiste Métayer, qui portait la bombe, et amena l'arrestation de l'anarchiste Civoct, trop connu en France.
L'anarchisme belge eut sa part d'action , principalement à Liège, dans l'agitation violente de l'année 1886.