Der Sozialdemokrat, 23 mars
Les villes qui donnèrent le plus de voix aux candidats socialistes furent : Forli, Imola, Livourne, Lodi, Mantoue , Pavie , Pesaro , Urbino , Ravenne et Reggio. Milan compta 1.200 voix socialistes. André Costa se signala parmi les agitateurs.
En 1883 et en 1884, le Sozialdemokrat de Zurich se félicita des succès socialistes en Italie. Ces succès ne furent pas aussi grands que l'organe officiel du socialisme allemand le disait; mais ils n'étaient que trop réels. Dans une élection supplémentaire, qui eut lieu au mois de janvier de cette année à Parme , le candidat socialiste, le D'^ Musini, obtint 3.666 voix contre 3.351 qui furent données au candidat libéral. Ce qu'il y a de plus grave , c'est que le mouvement atteignit toujours davantage les campagnes, surtout dans l'Italie centrale. Comment en pouvait-il être autrement? Comment des populations, dont les souffrances étaient grandes et auxquelles des gouvernants impies faisaient perdre la foi de gaieté de cœur, pouvaient-elles ne pas devenir la proie d'une doctrine qui flatte tous les appétits et répond à toutes les passions? Comment ces populations pouvaient-elles respecter la propriété et croire à ses titres, en voyant le gouvernement lui-même fouler aux pieds des droits aussi sacrés que ceux des biens de la Propagande? La logique du socialisme est impitoyable. Si l'État du roi Humbert a le droit de mettre la main sur les biens de la Propagande , pourquoi l'État d'André Costa n'aurait-il pas le droit de faire de mêihe?
Pour juger des relations qui existaient déjà à cette
époque entre le socialisme italien et le socialisme allemand ou le socialisme cosmopolite , il suffit de jeter un coup d'oeil sur le programme d'action du parti démocratique et socialiste de la Romagne. Ce programme a été publié au mois d'octobre 1883. Il peut se résumer dans les points suivants :
i° Répandre autant que possible les idées socialistes ;
2° Organiser fortement les éléments du parti démocratique et socialiste ;
3" Organiser les associations du métier;
4" Appuyer et même provoquer par des grèves la lutte contre la domination du capital;
5° Appuyer et provoquer toutes les réformes politiques et économiques;
6° Prendre une part très active aux. élections administratives, pour arriver à dominer dans les communes;
7** Poser des candidatures ouvrières et socialistes pour le parlement;
8° Appuyer et provoquer, si cela est nécessaire, des manifestations populaires contre les privilèges économiques et politiques;
9° Combattre constamment et sans merci tous les préjugés religieux;
10° Se préparer tous les moyens pour le jour où la lutte décisive s'imposera.
Dans un congrès, où siégèrent quatre-vingts délégués, les socialistes de la Romagne changèrent le titre de leur parti. Celui-ci ne devait plus s'appeler le Parti
socialiste révolutionnaire romagnol, mais le Parti socialiste révolutionnaire italien^ parce qu'il avait des sections assez nombreuses dans le reste du royaume d'Italie.
Ce changement de titre ne suffit pas. La centralisation de l'Italie n'avait pas effacé les limites des provinces ; la concentration socialiste ne pouvait avoir si facilement raison de ces limites.
On parvint non sans peine à former des fédérations provinciales peu disciplinées. Les difficultés furent bien plus grandes quand il fut question de former un véritable parti socialiste national.
Il est vrai qu'on parla d'un parti ouvrier italien. Du 4 au 8 décembre 1885 , celui-ci tint un congrès à M antoue , où 132 groupes se firent représenter par 99 délégués. Cette association fut dissoute le 23 juin 1886, et les membres de son comité central furent arrêtés. Un procès retentissant, dans lequel cent trente témoins furent entendus, aboutit à la condamnation des prévenus Gasati, Groce, Lazzari, Brando et Dante.
Vers la fin de l'année 1887 , nous voyons le Parti ouvrier italien reconstitué. Il tint un congrès à Pavie au mois de septembre. Une centaine de sociétés ouvrières s'y firent représenter, entre autres celles de Milan, Brescia, Turin, Gênes, Alexandrie, Crémone, Venise, Bologne, Imola, Novare, Gôme et Mantoue. Le député socialiste André Costa fut présent. La feuille // Fascio operajo, publiée à Milan, fut maintenue comme organe du parti.
Le Comité central du Parti ouvrier italien envoya
une adresse au congrès des socialistes allemands réunis à Schœnenwegen près de Saint-Gall, au mois d'octobre 1887. Il déplorait dans ce document que les socialistes italiens montrassent si peu de fermeté et si peu de fidélité à leurs convictions.
Onze délégués italiens prirent part au congrès international marxiste de Paris en 1889; trois d'entre eux, qui appartenaient à l'anarcbisme et qui se conduisaient en conséquence , furent mis à la porte de la salle du congrès.
En 1890, les socialistes et les révolutionnaires d'Italie furent des premiers à acclamer les succès électoraux du socialisme allemand.
Nous empruntons au numéro rouge du Sozialdemokraty qui annonça ces succès, quelques lignes du télégramme du Circolo Radikale de Rome ?
« Le Circolo..... salue dans les socialistes allemands les pionniers de la nouvelle révolution pour la justice sociale.
« Les démocrates italiens se rappelleront toujours avec orgueil que Mazzini, malgré son antipathie contre les théories de Marx..., a prédit, il y a nombre d'an- I nées, que la jeune Allemagne et la jeune Italie seront j appelées à résoudre la question sociale. » I Les rapports intimes entre l'ancienne forme de la ', révolution et la nouvelle n'ont jamais été plus clairej ment affirmés.
Un nouveau parti ouvrier se fonda enfin en Italie, d'après les principes et le modèle du socialisme allemand ; il proclama la lutte de classe. 11 tint sa première
assemblée générale au mois d'août 1891 à Milan. Ses succès furent rapides. En 1893 il put réunir un congrès à GêneS;, oùil formula sonprogramme, se séparades anarchistes et désigna Milan comme siège central du parti.
L'alliance entre le socialisme italien et le socialisme allemand vient de s'affirmer de nouveau au congrès international de Zurich, où les délégués allemands n'eurent pas de plus fidèles défenseurs de leurs propositions que les délégués italiens. Ceux-ci étaient cette fois au nombre de 22.
Aux congrès internationaux de Paris et de Bruxelles, les délégués italiens n'avaient représenté que les groupes ou les fédérations qui les avaient élus ; au congrès de Zurich, ils prétendaient représenter le socialisme italien. C'est la première fois, au dire du Vorwaerts, que la délégation italienne prit un caractère national.
On fît à cette délégation l'honneur de lui offrir la présidence de l'assemblée générale, le sixième jour d^ congrès.
Ce fut la femme de l'agitateur Turati , une Russe nom de Kolischoff , qui occupa le fauteuil.
Malgré cet honneur et malgré la qualification de délégation italienne, l'union n'est point complète entre les socialistes italiens. Dans l'ancienne patrie des sociétés secrètes, les associations de tout genre fourmillent. Il est très difficile de démêler le vrai caractère de toutes ces associations, de même qu'il est presque impossible de préciser le vrai caractère de toutes les nombreuses émeutes et de toutes les démonstrations encore plus nombreuses. Les villes d'Italie ont vu des
légions d'affamés se réunir et s'agiter comme à Londres; nous nous garderons de faire des socialistes de tous ces affamés.
11 faut reconnaître cependant que, par suite de la fondation du nouveau parti ouvrier, qui joua un certain rôle au congrès de Zurich, le socialisme marxiste a pris un développement considérable. 11 avait trouvé son vrai terrain, la lutte de classe, et son vrai mobile, la haine de classe. Son organe La Lotta di classe (La Lutte de classe) sut raviver l'agitation, qui était poussée par plusieurs révolutionnaires bien résolus : Turati, le rédacteur de la Critica sociale de Milan, les avocats Tanzi, Croce, Lazzari, Bertini , délia Torre.
Quelques semaines après le congrès de Zurich, les meneurs du socialisme marxiste convoquèrent à Reggio d'Emilia le second congrès du nouveau parti ouvrier italien. Il siégea du 8 au 11 septembre, et fut incontestablement le congrès le plus considérable du socialisme italien. 300 délégués y représentaient plus de 300 associations, qui comprenaient à leur tour audelà de 200.000 adhérents, auxquels il faut joindre 10.000 paysans du pays de Mantoue. Le but principal du congrès était d'introduire une sévère discipline de parti. 11 imposa aux députés socialistes : 1° de se séparer nettement des députés bourgeois, 2° de poursuivre dans les débats et les délibérations de la Chambre les tendances socialistes, 3° de se mettre sans cesse en rapport avec le parti par l'entremise d'un secrétaire I commun à tous, 4" de répéter sans cesse dans leurs I discours que leur parti n'a pas confiance dans les ré-
formes tentées par la bourgeoisie pour pouvoir se maintenir, 5" de se soumettre aux décisions des assemblées générales et des assemblées provinciales, 6^ de se trouver à leur poste soit le 1'''' mai, soit au^ début des grèves, et de tout faire pour assurer le suc ces de ces manifestations, 7° de ne jamais voter poui les propositions du gouvernement, 8"* de s'en tenir ei tout au programme du parti socialiste.
Ces résolutions avaient été inspirées par le congrès de Zurich, où Turati s'était déjà exprimé dans le même sens. Le nouveau parti ouvrier fut appelé par le con-j grès le Parti socialiste des travailleurs italiens.
Une grande manifestation, à laquelle prirent parj 8.000 personnes, suivit le congrès de Reggio. Des dis] cours passionnés , où le futur paradis socialiste étal] présenté sous les couleurs les plus séduisantes, où l'oi parlait avec un vrai fanatisme du prochain triomphe de la démocratie socialiste , furent prononcés par Andréa Costa, Beremini, Prampolini, Turati; les orateurs furent applaudis à outrance par le peuple. Près de 1.000 paysans, qui prirent part à la manifestation, se firent particulièrement remarquer par leur attitude.
Le nombre relativement considérable des ouvriers agricoles et des paysans qui prirent part au congrès de Reggio et à la manifestation qu'il provoqua^ est un avertissement sérieux. La situation économique du pays, les impôts écrasants qui pèsent sur le sol, des constitutions agraires qui ne répondent plus aux besoins actuels, la misère devenue plus grande depuis quelques années, enfin l'esprit révolutionnaire ré-
pandu partout et entretenu par la presse et par les associations subversives , toutes ces causes réunies ont contribué à pousser ces paysans dans les bras du socialisme.
Anarchisme.
Le tempérament a porté de tout temps le socialisme italien du côté de l'anarchisme. L'Internationale italienne appartenait presque tout entière à l'Alliance de Bakounine. Après la mort de ce dernier, l'anarchisme italien obéit à l'influence de Malatesta et de Carlo Gafiero. Vers la fin de l'année 187G, Malatesta prit l'initiative de la fameuse Propagande par le fait. Il signa avec Carlo Caûero la déclaration suivante :
« La fédération italienne croit que le fait insurrectionnel destiné à affirmer par des actes les principes socialistes est le moyen de propagande le plus efficace et le seul qui, sans tromper et corrompre les masses, puisse pénétrer jusque dans les couches sociales les plus profondes et attirer les forces vives de l'humanité dans la lutte que soutient l'Internationale. »
Ce langage est aussi clair que cynique. Quatre mois plus tard , ^Malatesta , secondé par Cafiero et suivi par une bande de trente hommes, se présenta, le 5 avril 1877, sur la place du petit village de Lentino. Il fait prisonnier le syndaco, brûle publiquement les archives, prend l'argent des caisses municipales pour le partager, du moins en partie, entre les habitants pauvres. Les carabiniers étant survenus, il ré.«\ste , et deux soldats sont tués. 11 poursuit ses exploits encore pen-
dant six jours et vide les caisses de trois autres petites communes. Il est enfin cerné et pris avec tous ses hommes.
Plus tard, Malatesta trouvera plus commode Tanarchisme du livre et du journal. Il écrira son Fra-Contadini et publiera VAssociazione d'abord à Nice , puis à Londres.
L'arrestation des deux chefs entrava pour quelques années le mouvement anarchiste en Italie ; il reprit vie vers 1880. Il se fit représenter au congrès anarchiste de Londres, en 1881, par les deux délégués Malatesta et Gafiero.
A la suite de l'impulsion donnée par ce congrès , les anarchistes italiens redevinrent plus nombreux ; presque tous les socialistes de l'Italie centrale refusèrent de prendre jpart aux élections , conformément aux principes de l'anarchisme. La lutte entre les socialistes modérés et les anarchistes fut très vive. Ces derniers s'agitèrent beaucoup en 1883. Ils prirent part à toutes les démonstrations révolutionnaires à Florence, à Rome et dans d'autres villes , profitant de tout pour se produire , tantôt de l'anniversaire de la république romaine et de celui de la Commune de Paris , tantôt de certains autres jours qui rappellent le souvenir de ceux qu'on nomme les martyrs de la révolution sociale.
Leur chef le plus ardent, Malatesta, fut arrêté de nouveau à Florence au mois de mai 1883. Son arrestation et celle de ses complices amenèrent de vastes investigations dans les principales villes d'Italie de la part de la justice italienne , et il ne fut pas difficile à
celle-ci de trouver les traces de toute l'organisation anarchiste , qui étendait au loin ses réseaux. On découvrit des groupes déjà constitués et d'autres en formation. Malatesta et ses complices furent condamnés à des peines sévères le 1*^'* janvier 1884. Cette condamnation n'empêcha pas la Question sociale, une publication hebdomadaire anarchiste, de paraître à Florence. Au mois de septembre 1884, cinquante-six anarchistes furent encore condamnés à Florence , presque tous par contumace.
Inutile d'insister sur l'extrême violence de langage des anarchistes italiens, tant dans leurs discours que dans leurs écrits. Ils ont vraiment la frénésie du blasphème. Ils exaltent tous les hauts faits de la Révolution cosmopolite. Le 30 mars 1884, on arrêta un émissaire qui portait de Pistoie à Florence cinq cents manifestes où l'on faisait l'apothéose de la Commune de Paris. C'était la seconde édition d'un écrit que la police de Florence avait déjà saisi à la gare quelques jours auparavant.
Vers la même époque , il y eut des attentats de dynamite, notamment à Gênes. Au mois de juin 1884, les journaux rapportèrent que, à la suite de ces attentats, et sur l'avis de la police anglaise, la police italienne aurait fait parvenir au Vatican la recommandation de surveiller l'intérieur de la basilique de Saint-Pierre; en même temps le nombre des agents de sûreté aurait été considérablement augmenté aux abords du Vatican. Triste spectacle que celui de la révolution couronnée se défendant ainsi contre la révolution de la dynamite!
LE SOCIVLISME CONTEMPORAIN. 19
L'histoire de l'anarchisme en Italie est restée depuis 1884 jusqu'à nos jours à peu près ce qu'elle a été de 1880 à 1884. Ce sont des démonstrations violentes, des insurrections locales qui se produisent dans diverses villes et plus spécialement à Rome , des arrestations en masse , de grands procès à sensation, des luttes souvent sanglantes entre les anarchistes et les marxistes.
De nombreux anarchistes furent arrêtés à Massa au mois d'octobre 1885. On écrivit à ce sujet au Journal de Genève :
« Les arrestations d'anarchistes qui ont eu lieu à Massa ont été motivées par la constitution dans cette localité de deux nouveaux groupes socialistes-révolutionnaires ayant pour titre La Mano nera (la Main noire) et Morte ai borghesi (Mort aux bourgeois).
« Le programme de ces groupes est bien simple : il consiste dans la destruction de la propriété et des propriétaires , dans la distribution de manifestes clandestins, dans la rébellion constante contre les agents de la force publique. Le drapeau rouge et noir couvre ces hauts faits....
« La fédération anarchiste de Massa et de Carrare compte au moins vingt groupes composés des individus les plus dangereux du pays.
« La fédération internationale italienne reçoit des instructions révolutionnaires d'Alexandrie en Egypte et de Buénos-Ayres, où il y a des sections composées de réfugiés. »
Le mois de juillet 1888 fut témoin de scandaleuses démonstrations dans les Romagnes en l'honneur du
député Cipriani. Gipriani avait un passé digne de son anarchisme. Il s'était distingué à sa manière à Paris pendant la Commune; il avait été condamné en France, puis expulsé. En Italie, il avait été écroué dans la maison de force de Porto-Longone , où il devait passer vingt-cinq années de détention. Tour à tour socialiste et anarchiste, Gipriani était pendant quelquje temps l'idole de la populace. Les électeurs de Ravenne, Forli et Césène l'avaient élu député cinq fois de suite, bien que l'élection fût nulle. Le roi Humbert, avant d'entreprendre un voyage projeté dans les Romagnes, gracia l'hôte de Porto-Longone, qui fut accueilli, partout où il se présentait, par les cris révolutionnaires ou anarchistes : « Vive Cipriani ! Vive la Commune ! » — Plus tard Gipriani dut quitter de nouveau l'Italie; il tendit la main aux anarchistes de Paris et de Bruxelles.
L'annnée 1889 fut très agitée en Italie. Dans le Milanais, ce furent les troubles agraires; à Rome, les émeutes des ouvriers sans travail; ailleurs, des grèves et des démonstrations d'affamés, accompagnées d'actes de violence. A Césène parut un nouveau journal socialiste, VOitantanove, qui vint donner le vrai sens à toute l'agitation. Le journal était imprimé sur papier rouge; au-dessous de son titre on lisait la devise de Garibaldi : « L'internationale est le soleil de l'avenir, » et le mot de Proudhon : « La propriété, c'est le vol. » Le journal se proposait de combattre les privilèges, la société actuelle, la famille et l'Église. Hâtons-nous de dire cependant que le Sozialdemokrat, tout en excusant
les désordres arrivés dans les villes italiennes, les mit au compte de l'anarchisme.
Nous venons de voir que , au congrès international marxiste du 14 juillet, trois délégués italiens, qui appartenaient à l'anarchisme, se firent expulser de la salle du congrès.
Une lutte sanglante des anarchistes avec la police et plusieurs explosions de dynamite signalèrent le i^"" mai de l'année 1891 à Rome.
Au mois de septembre suivant,, le ministre de l'Intérieur fit surveiller de plus près les meneurs anarchistes.
Au mois d'octobre , les anarchistes et les marxistes engagèrent entre eux une vraie bataille à San-Michele , près de Ravenne. Il y eut quatre morts; quatre combattants furent blessés mortellement , douze autres reçurent des blessures moins graves.
Cinquante anarchistes furent arrêtés à Rome dans les derniers jours du mois d'avril 1892. Il y eut de nombreuses arrestations dans d'autres villes; elles n'appartenaient pas toutes à l'anarchisme. On attribua aux anarchistes l'explosion de trois bombes jetées au milieu d'une procession à Galtanisetta, en Sicile. Seize personnes furent blessées. Des exploits semblables à ceux que nous venons de rapporter furent signalés par la presse en 1893.
L'anarchisme a-t-il gagné du terrain en Italie? Il est difficile de le dire d'une manière précise. Il est certain qu'il s'y maintient avec ses groupes plus ou moins unis, avec ses i;éunions tumultueuses et avec sa presse qui se signale par ses blasphèmes. Au congrès anarchiste
qui siégea à Zurich à côté du congrès marxiste, l'anarchiste italien Molinari fît la déclaration suivante : « Nous disons : Ni Dieu ni maître! Il faut ajouter : Ni parlement ni maître ! »
Socialisme.
Nous croyons devoir accorder ici une place spéciale à la Pologne. 11 sera principalement question de la Pologne russe. Le socialisme allemand s'est occupé de la propagande dans le grand-duché de Posen, et le socialisme autrichien a étendu son action jusque dans la Galicie. Dans le rapport récent du comité directeur du parti socialiste allemand, celui-ci s'est félicité des succès électoraux obtenus parmi les populations polonaises du royaume de Prusse. Cependant les socialistes polonais du grand-duché de Posen et des provinces voisines ont résolu, dans un congrès tenu à Berlin au mois de septembre 1893, de se constituer en un parti socialiste polonais.
Aux congrès socialistes internationaux de Paris, de Bruxelles et de Zurich, on n'a pas fait de distinction entre le socialisme de la Pologne russe et celui de la Pologne prussienne ou de la Pologne autrichienne. A Zurich, la Pologne comptait parmi les vingt nations représentées au congrès, et la langue polonaise était une des seize langues qui y furent parlées. Dans la salle du congrès, on lisait en langue polonaise l'inscription: « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! »
Un grand nombre d'ouvriers originaires du grandduché de Posen vivent à Berlin; ils ne résistèrent pas tous aux séductions du socialisme. Ceux qui s'étaient livrés à l'agitation socialiste portèrent à leur tour l'agitation dans leur pays d'origine. Elle y arrivait, du reste, par toutes les autres voies qui facilitent aujourd'hui la propagation des idées subversives.
La foi sincère de la population protégeait celle-ci , et son sentiment national si vif entravait la diffusion de théories qui sont opposées à tout sentiment national ; de plus , le prolétariat industriel de la Pologne n'est pas très considérable. Néanmoins, la propagande socialiste se développa dans le grand-duché de Posen comme dans d'autres pays.
Le député polonais de Jazdzewski fît au Reichstag allemand la déclaration suivante, le 21 mars 1884, à l'occasion des débats sur la loi contre les socialistes :
« Jusqu'en 1878, jusqu'à la loi du 18 octobre 1878, il n'y avait pas de socialistes dans le grand-duché de Posen, du moins on n'y trouvait pas un seul socialiste polonais. Mais je constate que depuis 1878 un mouvement socialiste, un mouvement encore modéré, s'est fait remarquer dans notre population ouvrière ; ceux de mes collègues, que leurs fonctions mettent à même 1 de mieux observer ce mouvement, confirmeront, je n'en doute point, ce que je viens de dire. »
Posen a eu, comme d'autres villes d'Allemagne, un grand procès socialiste, qui s'est terminé au mois d'avril 1887. Plusieurs inculpés ont été condamnés à des peines variant entre deux ans et deux mois de prison.
Le socialisme polonais a aujourd'hui son organe et sa littérature. Il s'est affirmé aux élections du 15 juin
La situation de la Galicie, sous le rapport de la propagande socialiste, ressemble à celle du grand-duché de Posen , avec la différence que l'action du socialisme a été plus suivie et plus puissante dans le grand-duché de Posen.
En 1889, Lemberg eut aussi un procès soi-disant socialiste qui fit beaucoup de bruit, pour aboutir à de minces résultats. Un seul des nombreux inculpés s'avoua franchement socialiste.
Il n'en est pas moins vrai que Lemberg et Gracovie possèdent des groupes socialistes fort remuants, qui firent parler d'eux à maintes reprises. Ils furent réorganisés en même temps que les socialistes d'Autriche. Les principaux mouvements du socialisme de Vienne et de Pesth se firent sentir à Lemberg et à Gracovie.
C'est dans la Pologne russe que le socialisme, après de longs efforts, parait avoir trouvé le plus d'éléments. Quoique ce socialisme soit forcé de se masquer et d'agir dans l'ombre, il n'est pas impossible de suivre son développement.
La correspondance suivante du Sozialdemokrat , à part quelques appréciations trop partiales , rend assez bien compte de la situation tant de tout l'ancien royaume de Pologne en général que de la Pologne russe en particulier :
« Le mouvement polonais, dont on ne remarquait presque rien, il y a cinq ans, marche aujourd'hui len-
tement mais sûrement. Toutes les espérances n'ont pas été réalisées; cependant, quand on considère toutes les difficultés qu'on avait à vaincre , quand on tient compte delà situation politique du pays et de l'attitude hostile des classes éclairées , on peut dire que les résultats obtenus jusqu'ici sont un gage de succès. N'oublions pas que rien n'avait préparé les voies au socialisme, ni propagande démocratique, ni propagande antireligieuse. On peut dire de la Pologne , plus que de tout autre pays, que tous les partis sont à l'égard du parti socialiste une masse noire de réactionnaires et de patriotes.
« Malgré tous ces obstacles, les socialistes polonais ont su former dans chacune des trois divisions du pays un noyau compact de champions convaincus. Ils ont su attirer au socialisme les sympathies des ouvriers les plus intelligents , et ils ont créé toute une littérature de brochures qui rendent les plus grands services...
« Le mouvement a commencé dans la Pologne russe; c'est là qu'il a obtenu le plus de résultats... Dans l'impossibilité d'agir sur la législation de manière à améliorer le sort de la classe ouvrière , on a dû se borner à la propagande révolutionnaire. Varsovie a fourni le plus d'agents... »
On était habitué à ne trouver en Pologne que des sociétés secrètes obéissant avant tout à l'idée nationale.' \u commencement de l'année d883, une association secrète d'un autre genre, appelée la Solidarité ^ se révèle à Varsovie. Son programme se sépare de celui de toutes les sociétés polonaises : il renonce à l'idée
nationale, qui a si souvent soulevé la Pologne, et il ressemble en tout aux programmes socialistes des autres pays.
Le groupe socialiste de Varsovie parvint à faire imprimer clandestinement dans cette ville même un organe spécial intitulé Le Prolétariat , et portant l'épigraphe bien significative : « Liberté, Fabriques, Terre. » Un autre organe socialiste polonais, le Przedswit, est imprimé à Genève. Depuis le mois de mai 1885, le socialisme polonais possède en outre une revue mensuelle, imprimée à l'étranger.
Il y a dans le socialiste de la Pologne russe presque toujours quelque chose du nihiliste russe ou de l'anarchiste. Un procès socialiste, qui eut lieu en 1885, le montre clairement.
Au mois de juillet 1884, on annonça la découverte d'un complot contre la vie de l'empereur de Russie , au moment oii celui-ci devait arriver à Varsovie pour une revue militaire. De nombreuses arrestations furent faites, entre autres celle du juge de paix Bardowsky. Des révélations arrachées à quelques détenus firent continuer les arrestations, qui arrivèrent jusqu'au chiffre de 122. L'instruction de l'affaire dura plus d'une année. Se trouvait-on en présence d'une entreprise nihiliste ou panslaviste? Le socialisme n'était-il pas engagé dans la mystérieuse affaire? D'après une correspondance certainement bien renseignée , publiée par le Sozialdemokrat\ il y aurait eu quatre catégories d'accusés : des membres du parti socialiste appelé Solidarnosz ,